Cette semaine, la mort de George Floyd a connu ses premières répercussions politiques de notre côté de l’Atlantique. Ceci grâce à la mobilisation du collectif Vérité pour Adama et des nombreux citoyens venus, à son appel, manifester devant le tribunal de Paris (admirable Assa Traoré, qui a refusé l’invitation à « prendre le thé » de la garde des sceaux, en rappelant l’exigence démocratique de séparation des pouvoirs !) ; grâce aussi au travail de plusieurs organes de presse (Arte Radio, StreetPress, etc.), nourri par les témoignages courageux d’agents de la force publique qui ont fait passer leur devoir républicain avant tout esprit corporatiste ou de conservation personnelle.
N’en jetez plus, la coupe est pleine : dimanche, Macron exige de son ministre de l’intérieur qu’il « accélère sur la déontologie policière ». Il est vrai que les propositions demandées en janvier pour « améliorer » cette déontologie avançaient à pas comptés, et, comme souvent sous ce régime où le secret est une vertu et la hiérarchie un dogme, à l’abri du regard public. Pas plus tard que le lendemain, M. Castaner, qui, depuis sa nomination place Beauvau, à la veille de la révolte des gilets jaunes, s’était constamment dit « derrière » les forces de l’ordre, lorsqu’il aurait au contraire dû être « devant », tient une conférence de presse. Il y annonce la fin de la technique de l’étranglement (que la mort de Cédric Chouviat n’avait pas suffi à faire cesser…) et la suspension systématique des auteurs de propos racistes, faisant réagir aussi sec des syndicats qui ne perçoivent pas, semble-t-il, la coïncidence entre l’intérêt de la profession et celui de la population tout entière.
Faut-il se réjouir de cette « prise de conscience » ? Oui, mais avec modération.
Premièrement parce que la technique de l’étranglement sera remplacée par l’usage du Taser, nouvelle qui ne satisfera personne à part la société états-unienne Axon, qui a fait sa fortune de la fabrication de ces vraies-fausses « armes non létales ».
Deuxièmement, parce que Macron, as de la prestidigitation, pourrait avoir trouvé ainsi un expédient pour éviter la critique de sa propre politique de « maintien de l’ordre », dont il était question dans mon précédent billet. Depuis plusieurs jours, en effet, c’est sur le « racisme dans la police » que se concentrent la communication du gouvernement et, de plus en plus, le débat public, qui plaque volontiers et sans nuance la protestation Black Lives Matter sur la situation française. Avec le risque de faire de l’identité un point focal, sans véritable changement dans les faits. (Voyons au passage comme la « sociétalisation » du racisme dans les années 1980 a fait avancer la cause de la « Marche des beurs » : près de quarante ans plus tard, nous en sommes – quasiment – toujours au même point…) « Ré-encastrer » la lutte contre le racisme dans la lutte démocratique et sociale au sens large est donc une urgence absolue.
De fait, si le racisme est une composante essentielle du problème de l’usage de la « violence légitime » – aux États-Unis, où l’héritage de l’esclavage structure toujours la société politique*, comme en France, où le passé colonial conditionne encore maints réflexes au sein de l’État – il ne le résume pas à lui seul. La brutalité de la réponse policière lors des manifestations de gilets jaunes et contre la retraite à points n’a évidemment rien à voir avec du racisme (la majorité des manifestants n’appartenaient pas à des « minorités visibles » et beaucoup ont perdu un œil ou une main dans l’affaire), mais avec une pratique autoritaire du pouvoir, contraire en tout cas à l’article 12 de la Déclaration de 1789 qui proclame que la force publique est « instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Or, sur ce chapitre, nous n’avons entendu encore aucun mea culpa de l’exécutif – plutôt des satisfecits – ni aucune remise en cause de la doctrine d’emploi. La retrait de la grenade GLI-F4 est la maigre concession d’un pouvoir qui ne veut rien céder sur la méthode.
C’est pourtant bien cette question, au cœur d’un pacte démocratique douloureusement malmené ces derniers temps, qui doit nous occuper, aussi vrai que toutes les citoyennes et tous les citoyens ont le droit de voir leur sûreté et leurs libertés effectivement garanties : habitants des banlieues descendants de l’immigration africaine qui subissent, depuis des lustres, humiliations et violences, dans le coupable silence de la société médiatique et politique, manifestants empêchés de porter leurs revendications et simples usagers du service public de la police.
Ces combats ne s’excluent pas : ils se rejoignent. Dévoiler le lien entre l’économie de la relégation sociale, l’usage antidémocratique de la force et les schémas idéologiques racistes : voilà le moyen de faire cause commune sur des mots d’ordre porteurs d’espoir pour l’avenir, en évitant le piège de la diversion et le risque de la parcellisation. N’est-ce pas ainsi que l’on refait peuple ?
Il est amusant au passage de constater que ce type de crise conduit en général le cuistre à tomber le masque. Ainsi M. Bardella, porte-parole bien peigné du RN, qui accuse le gouvernement de « lâcher » la police, dans une grossière opération de dragage électoral. Ce genre d’échantillon donne une bonne idée de la manière dont ceux qui ont fait de la xénophobie leur mantra utiliseraient la force « publique » pour réprimer l’expression populaire, si, par malheur, ils accédaient au pouvoir. Les citoyens dans toutes leurs composantes auraient à en souffrir ; le racisme deviendrait la manifestation la plus abjecte d’un pouvoir fondé sur la peur ; la politique menée prétendument au nom du peuple ne servirait que les intérêts des puissants.
Il est hélas probable que nous n’ayons encore rien vu.
* Il faut regarder à cet égard l’excellent film-documentaire de Raoul Peck, sur les mots de James Baldwin : I am not your negro (diffusé sur Arte).
C’est par la mort de George Floyd qu’il aurait fallu commencer notre
Évidemment, la lutte pour les droits des Africains-Américains ne peut être circonscrite aux frontières états-uniennes. Si elle s’inscrit dans une histoire singulière, elle la déborde cependant en proposant des mots d’ordre qui concernent l’ensemble des sociétés humaines et en posant la question hautement démocratique des relations entre la police et la population: en témoignent les nombreux rassemblements à travers le monde en écho à la contestation née à Minneapolis, dont la manifestation monstre autour du palais de justice de Paris à l’initiative du comité Vérité pour Adama.
M. Ciotti avait bien choisi son moment pour déposer sa proposition de loi antidémocratique sur l’interdiction de filmer les forces de l’ordre, enregistrée à l’Assemblée nationale le 26 mai, lendemain de la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc. Mais ses coups de menton ne sont que l’écume, quand un mouvement bien plus violent remue les fonds marins. Au moment où ces interrogations légitimes se font jour, une force politique autoritaire cherche sa légitimité, et elle est autrement plus redoutable que le dernier gadget des classes dirigeantes – déjà en train de passer de mode. Le Monde du 4 juin nous apprend ainsi que Marine Le Pen a commis une tribune à la gloire de De Gaulle dans le numéro à paraître de la Revue politique et parlementaire. Déjà, des commentaires au ras des pâquerettes pointent l’incohérence supposée : comment ? revendiquer une filiation gaulliste alors que les fondateurs du Front National étaient de la collaboration et de l’OAS? Nous passerons sur l’aspect œdipien de l’affaire, qui a cependant son importance, tout comme sur la stratégie assumée qui consiste à se réclamer du fondateur de la Ve, passage obligé de tout candidat sérieux à la monarchie présidentielle, pour poser la seule vraie question : l’héritage gaulliste est-il à ce point éloigné des préoccupations de l’extrême droite qu’il soit absolument illogique de voir celle-ci s’en réclamer ? Je n’ai pas encore mis mon point d’interrogation à la fin de ma phrase que, déjà, les oreilles me sifflent. On ne s’attaque pas impunément au père du régime. Il est évidemment incontesté et incontestable que De Gaulle, incarnation de la France libre contre l’occupant nazi, ne peut en aucun cas être seulement rapproché des idées qu’il a combattues. Mais une famille de pensée qui ne lui était pas étrangère, teintée de monarchisme et de tradition, a donné, dans les heures sombres, le meilleur comme le pire, et nombre de Français qui s’abreuvaient aux mêmes sources ont perpétué, dans leur mémoire de la guerre, la théorie fallacieuse du « glaive et du bouclier ». Entre autres produits de cette culture : une conception dangereusement providentialiste de l’État et de son chef, réalisée dans le coup de force de 1958 et dans les institutions de la Ve, à mille lieues de l’idéal démocratique et social qui fait avancer la société française depuis la Révolution. Sans même parler du mythe de la « France éternelle », qui contredit l’intelligence même en fixant dans le temps les phénomènes sociaux. Ainsi, la critique originelle du gaullisme, brillamment posée par Mitterrand dans Le Coup d’État permanent, se heurte-t-elle encore, un demi-siècle après, à l’indéboulonnable statue du Commandeur. Voilà pourtant un sujet sur lequel on pourrait légitimement revendiquer un droit d’inventaire. À commencer par le massacre du 17 octobre 1961, perpétré par la police « républicaine » du préfet Papon et resté une sorte de trou noir au commencement du régime. Autant de motifs qui me conduisent non seulement à me tenir à distance raisonnable du gaullisme, mais encore à envisager avec inquiétude que l’extrême droite entreprenne de faire main basse sur l’héritage, revendiquant sa part de lumière pour mieux capter sa part d’ombre, comme pouvaient le laisser prévoir la doctrine Philippot, du temps qu’il conseillait Mme Le Pen, et les gesticulations twittoresques de M. Bardella, passé maître dans l’art de la récupération scabreuse. Faut-il donc vraiment s’étonner que la fille de celui qui appelait Jeanne D’Arc « au secours » convoque désormais les mânes du Grand Charles?
L’ « histoire au présent » est indispensable pour comprendre la période que nous traversons. C’est à cet exercice que se livrent sans le dire François Cocq et Sacha Mokritzky en analysant la mobilisation contre la retraites à points dans un essai aussi tranchant que bref : Retraites, Impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire. La seule intention est salutaire, tant il est vrai que le rythme où vont les choses nous habitue à pédaler le nez dans le guidon. Voici donc le conflit social engagé le 5 décembre 2019 décortiqué jusqu’à la moelle, avec pour objectif clairement affiché de pouvoir « chevaucher » la « vague populaire » lorsqu’elle « se lèvera à nouveau » (de fait, la question n’est pas « si », mais « quand ») et in fine de répondre « à l’aspiration populaire au bonheur et au désir de refaire société ».
Au parlement, justement, la majorité n’en finit plus de se fragmenter, comme si chacun espérait grappiller une portion d’un pouvoir inexistant. Alors qu’un neuvième groupe de 17 députés « ni dans la majorité, ni dans l’opposition » vient de surgir des profondeurs, 17 proches du grand vizir font à leur tour sécession tout en prenant soin de se déclarer « dans la majorité ». À quoi il faut ajouter 56 de leurs collègues, encore membres du groupe majoritaire de la majorité, pudiquement formés en « courant ». Vous n’y comprenez plus rien ? Nous non plus.
Ce vendredi 29 mai, enfin, nous commémorons les quinze ans du « non » au Traité constitutionnel européen. En 2005, l’étudiant en droit que j’étais avait voté « oui » à ce référendum scandaleux dans son principe comme dans ses suites. Bien des années après, je m’en suis complètement dessillé, en mesurant le prix que nous payons collectivement à l’ordolibéralisme et à la mise sous l’éteignoir de la démocratie.
Mardi 19 mai, le Canard nous en apprend une bonne. Renault, sur le point d’ouvrir tout grand ses caisses pour y recueillir 5 milliards d’espèces sonnantes, trébuchantes, et garanties par l’État, s’apprête, exactement en même temps, à fermer plusieurs de ses « sites » français : Flins, Choisy, Dieppe. C’est ce qui s’appelle avoir le sens du timing. Certes, mais « c’était déjà prévu », affirme alors sans honte la direction du constructeur, nous faisant presque pleurer sur son sort, lorsqu’elle rémunérait encore Carlos Gohsn à hauteur de 7,4 millions d’euros en 2017. La nouvelle prive Bruno Le Maire de son jeudi de l’Ascension, l’oblige à délaisser l’habit blanc du premier communiant pour l’uniforme bleu du gendarme. « Je n’ai pas encore signé le PGE », rappelle-t-il dans un sursaut de bon sens, demandant aux bénéficiaires des aides à l’automobile de localiser en France « leurs activités technologiquement les plus avancées » – « contrepartie » dont on comprend aisément qu’elle ne vaut pas un pet de lapin. Au passage, on a du mal à croire que l’État, qui détient 15 % du capital de Renault, n’ait pas connu les détails d’un plan d’économies dont les grandes lignes et les objectifs avaient été dévoilés dès l’automne… Mais l’important n’est pas là. Le détail qui tue tient aux raisons qui poussent Renault à sélectionner telle ou telle usine pour satisfaire l’appétit de son actionnariat. Ainsi, le Monde du 21 mai précise utilement que celle de Dieppe « n’est pas équipée pour fabriquer le futur SUV Alpine ». 386 salariés risqueraient donc de se retrouver sur le carreau parce que l’outil de production ne permet pas de sortir un modèle de véhicule dont les études montrent qu’il est à la fois plus émetteur en CO2 et plus dangereux pour les autres utilisateurs de la route… Le SUV Alpine serait hybride ou entièrement électrique que cela ne changerait pas grand-chose à l’affaire : le poids de ce véritable char d’assaut nécessiterait une batterie plus importante, donc plus de ces terres rares extraites dans des conditions épouvantables, en Chine et ailleurs. La loi du marché et la compétitivité du secteur automobile français justifient-elles de jouer avec la vie humaine pour exciter le désir d’ostentation des consommateurs ? Il est permis d’en douter. Vanitas, vanitatis : en vérité, le capitalisme fait courir le monde à sa perte.
Il aura suffi que M. Macron et Mme Merkel topent sur un plan à 500 milliards pour que la presse de la meilleure tenue parle de « révolution »*. Il est vrai que le mot est galvaudé depuis que le Sôter de 2017 a commis sous ce titre un opuscule tout ce qu’il y a de plus conservateur – économiquement, socialement et politiquement s’entend. Comme souvent pourtant la presse se trompe : l’argent promis n’est pas gratuit et devra d’ailleurs être remboursé rubis sur l’ongle. « Il n’y a pas d’argent magique », on vous dit ! Ainsi, instruits des erreurs du passé, nos vénérés dirigeants s’efforcent de les répéter sinon en préparant une nouvelle crise des dettes souveraines, du moins en forçant les futurs emprunteurs à reprendre, un jour, une bonne dose de rigueur budgétaire. La vérité est qu’en acceptant le principe d’un plan de relance, la RFA ne fait pas son aggiornamento budgétaire : elle garde l’Europe sous sa coupe. Et la France à sa remorque.
Aller voir ce qu’il se passe au Palais-Bourbon peut ne pas être dénué d’intérêt pour imaginer le paysage politique en reconstruction. Ainsi sous Hollande avec la fronde, signe avant-coureur de la débâcle du PS et du score massif de la FI à la présidentielle. Ainsi sous Macron, qui pourrait bientôt voir s’éroder un peu plus sa majorité au profit d’un groupe astucieusement nommé « Écologie, démocratie, solidarité ».

Il flotte dans l’air comme un parfum de bas-empire.

