Le paradoxe de la gauche

L’histoire est une affaire bien frustrante.
On ne cesse jamais d’y prendre part, et pourtant, on doit le plus souvent se contenter de la commenter.
Cela est particulièrement vrai lorsque, emportée par son élan, elle se mue en une machine apparemment inarrêtable, lancée à toute vapeur vers l’abîme.
Comme si de vastes logiques, parfaitement rodées, mais nous échappant pour une large part, conspiraient ensemble à notre perte.
Je suppose qu’il en va ainsi de notre époque, du monde en général, et en particulier d’une France qui marche à l’élection présidentielle du pas fébrile mais inexorable des condamnés. 

Bien sûr, rien n’est jamais « écrit ».
Comme c’est le propre de l’humain d’être la cause de ses propres malheurs, pourquoi ne lui appartiendrait-il pas d’y mettre lui-même un terme ?
Dans ses Réflexions sur les causes de l’oppression sociale, Simone Weil a fait cette remarque frappée au coin du bon sens : « Les moralistes vulgaires se plaignent que l’homme soit mené par son intérêt personnel ; plût au ciel qu’il en fût ainsi ! L’intérêt est un principe d’action égoïste, mais borné, raisonnable, qui ne peut engendrer des maux illimités. »  
C’est donc que d’autres forces sont à l’œuvre qui nous conduisent – en apparence, incessamment – à réactiver nos atavismes destructeurs. 

L’histoire – encore elle ! – nous apprend cependant que même ces vieux instincts ne sont pas invincibles.
Que pour y échapper, ou les tenir à distance, il suffit parfois, pour parler trivialement, de « prendre du recul ».
À ce sujet, on peut se demander avec Carl Jung, envisageant l’Europe en ruines, si « en définitive, la meilleure façon de servir la société et les hommes ne serait pas de commencer chacun par soi-même, d’essayer d’abord et uniquement sur sa propre personne, dans sa propre économie interne, les réformes prêchées à tous les carrefours ».   

Si nous avons un peu progressé depuis le massacre des tranchées et les pensées qu’il suscita chez le fondateur de la psychologie analytique, c’est cependant moins parce que de telles réformes auraient été accomplies, que parce que l’expérience collective nous dévie – pour l’essentiel, malgré nous –, des chemins de perdition où nous égarons périodiquement.
Mais si elle nous prévient contre la reproduction à l’identique des erreurs passées, nos vieux travers ont la peau dure, et usent de maints subterfuges pour nous faire commettre, sous d’autres formes, d’autres folies. 

Ainsi, bien qu’ayant suscité un « refoulement de la conscience raciste », selon les termes de Colette Guillaumin, la mémoire des crimes de la Seconde Guerre mondiale ne peut à elle seule nous prévenir contre la décomplexion de la parole xénophobe, spécialement islamophobe, et du discours de haine qui le catalyse et lui donne dès à présent des applications concrètes – tout en lui en préparant d’autres, à une autre échelle.
Ainsi également, le souvenir des régimes totalitaires ne suffit pas à nous vacciner contre les gouvernements et partis illibéraux qui prétendent aujourd’hui même agir au nom de la souveraineté populaire. 

De fait, la violence qu’on pensait abolie ou du moins marginalisée à l’extrême n’était que refoulée.
De cette pulsion de destruction aujourd’hui particulièrement active, les manifestations publiques, « autorisées », que je viens de citer, ne sont d’ailleurs que les plus évidentes ; bien d’autres se développent, dans toutes les sphères de la société, et parce qu’elles s’apparentent à ou se confondent avec des entreprises criminelles ou délictueuses, sont au contraire dénoncées comme illégales ou immorales.

Encore une fois, où que l’on regarde, l’impression est celle d’une conjuration puissante des parts les plus sombres de nos inconscients, et, symétriquement, d’une atomisation généralisée des consciences, renvoyées « chacune en sa chacunière ».
On se figure aisément que de tout cela il ne peut sortir rien de « bon » – entendu comme l’état dans lequel les humains se croient permis de vaquer aussi sereinement qu’il est possible à leurs occupations, à leurs bonheurs, aux tâches qu’ils se donnent.

L’étonnant, pour revenir et nous en tenir à la situation en France, est que « la politique », censée depuis Aristote nous permettre d’atteindre ici-bas au « souverain bien », apparaisse aujourd’hui impropre à cette fin, voire prenne une part non négligeable à la conjuration contre la conscience dont nous parlions à l’instant.
Il suffit pour s’en convaincre de discuter avec des concitoyen.nes de tous bords, ou de lire les études qui rendent régulièrement compte de la défiance généralisée vis-à-vis des institutions, du débat public, etc. 

C’est peu dire cependant qu’une telle mise en concurrence des pis-aller ne place pas toutes les options sur un pied d’égalité.
En effet, tandis que l’extrême droite aborde la campagne présidentielle poussée par un vent puissant, le centre-droit s’effondre sur lui-même, et l’on voit mal, en l’état, comment la gauche pourrait reformer à son profit un quelconque « front républicain ».

Dans ce paysage désolé, la faiblesse singulière de « la » gauche française est en effet l’élément le plus déconcertant.
Se peut-il que l’aspiration à la justice sociale soit si forte, et le camp qui en fait son cheval de bataille, si faible ?
Certes, un monde « sens dessus dessous » comme le nôtre constitue pour les partis réactionnaires une formidable chambre d’écho.
Dans un espace submergé de fantasmes, toute parole politique exigeante est reçue comme l’est, dans l’eau, le bruit émis à la surface.  
Mais comme cette circonstance a priori commune à tous les pays occidentaux n’empêche pas les progressistes de faire meilleure figure à peu près partout ailleurs, elle ne peut expliquer pourquoi ceux-ci plafonnent, en France, à un tiers des intentions de vote. 

Certainement, ce rabougrissement – ce racornissement ? – a des causes multiples.
Après les violences du 17 octobre 2026, qui ont si évidemment « fait le jeu de l’extrême droite », je ne crois pas hasardeux d’en proposer une, à titre d’hypothèse : le rapport naturellement conflictuel de la gauche à l’ordre.

Dans toute société, l’ordre est à l’origine le fait des puissants auxquels il garantit la jouissance paisible de leur statut et de leurs biens.
La gauche vient donc au monde contre l’ordre qui opprime, pour en établir un nouveau, qui libère.
C’est son mantra et sa raison d’être, partout et en tout temps.   
Jusqu’à présent, sous nos latitudes, l’histoire du camp démocratique et social consista précisément à prendre conscience de sa capacité à subvertir l’ordre injuste pour en faire un « ordre juste » (rendons à Royal ce qui revient à Royal).
La Révolution de 1789 s’y employa « à gauche » après que les patriotes furent allés siéger de ce côté de l’Assemblée lors des débats sur le droit de veto.
Auparavant, dès la fin du Moyen Âge, les états généraux avaient planté de premiers jalons « démocratiques ».
Par la suite, le mouvement social et les diverses variantes du socialisme gouvernemental, accompagné par de formidables mouvements populaires, transformèrent l’État en une véritable « fédération de services publics » (Duguit).
Comme nation républicaine et démocratique nous sommes pour l’essentiel le fruit de ces luttes.
Il faudrait veiller à ne pas laisser ce fruit pourrir. 

Problème : pour une raison x – le « traumatisme » du quinquennat Hollande et notamment la « loi travail » et ses suites ? –, le complexe originel fut réactivé.
Résultat : l’ancienne dialectique entre participation au mouvement social et prise en charge des affaires publiques s’est brisée.
Soit qu’ils n’aient plus le ressort suffisant pour en assumer le deuxième terme (PS), soit qu’ils cultivent une insoutenable équivoque autour de l’« ordre républicain » (LFI), les « partis » de gauche se condamnent à un rôle de contre-pouvoir certes plus facile à endosser que l’ingrate assomption des prérogatives régaliennes.

Le point d’arrivée probable de cette forme d’abandon n’est que trop connu : victoire probable de l’extrême droite, puis marginalisation, voire criminalisation de l’opposition, atteintes massives aux libertés, renoncement aux droits que la veille encore on jurait de conquérir sur la barricade, oppression des minorités.
Comme on l’a vu dans nos rues ces derniers temps, certains esprits particulièrement exaltés espèrent un tel effondrement comme le germe d’un renouveau.
Comme quoi l’eschatologie peut être aussi bien marxiste que chrétienne – et même anarchiste, pour peu qu’on ait vraiment mal digéré la pensée libertaire.
Le réel, par contre, est infiniment plus décevant. Le mal amène souvent le pire et n’est en tout cas jamais la condition du bien.
C’est pourquoi la tâche des humains qui prétendent le combattre ne peut être que de travailler patiemment à la construction du mieux. 

Heureusement, l’histoire – toujours elle ! – nous rappelle que cette tendance n’a rien de fatal.
Elle résulte d’une configuration particulière, « faite de main d’homme » et susceptible d’être défaite mêmement.
La société est polarisée ?
Dont acte : tout y concourt.
Mais alors, voulons-nous contribuer à l’apaiser, ou à la tendre plus encore ?
L’expérience humaine n’a-t-elle pas été suffisamment prodigue en grandes catastrophes pour que nous puissions nous croire vaccinés à jamais contre cette seconde tendance ?
Par ailleurs, n’observons-nous pas que l’hégémonie culturelle se réalise d’elle-même, souterrainement, autour des enjeux sociaux, écologiques, démocratiques ?
Dès lors, n’importe-t-il pas de la consolider politiquement plutôt que d’œuvrer à la fracturer ? 

À propos, l’idée me poursuit depuis quelque temps qu’un virage a été raté aux législatives de 2022, et que nous ne cessons depuis lors d’accélérer vers le mur.
Je poserai ici trois questions pour engager chacun.e à se faire un avis.
Passe-t-on du statut de groupe trublion (17 députés) à celui de socle d’une possible future majorité parlementaire (75 députés) sans réformer sa manière de faire ?
Quand il a pris des années à Le Pen de se rendre « fréquentable », est-il bien raisonnable d’en perdre autant à chercher le résultat inverse ?
Enfin, quand on a progressé dans cette voie avec une si remarquable résolution, peut-on espérer que quelques formules d’entre-deux-tours suffisent à rassembler assez d’électeurs autour de sa personne, même au nom du combat sacré contre l’antifascisme ?
Personnellement, j’en doute, mais comme le scénario d’une extrême droite au pouvoir est le pire qui puisse nous arriver, je ne demande qu’à être détrompé. 

À bien y repenser, je me demande si ce qui a manqué, si ce qui manque à la gauche, ce n’est pas une forme de centralité : centralité dans le débat public bien sûr et donc au préalable vis-à-vis d’elle-même.
La gauche actuellement est doublement hémiplégique, et comme ses deux moitiés se haïssent, elle est complètement paralysée.
Jadis la chute du PC a conduit à l’hégémonie du PS. Puis l’hégémonie du PS à ses compromissions, ses compromissions à son rejet, et son rejet, enfin, au succès de la FI.
There and back again ; la nature a horreur du vide.
Cet espace apparemment réduit entre les deux principaux pôles ne reste-t-il pas à défricher ? À cultiver ?
Avec un autre projet que de servir simplement de canal de communication entre deux adversaires ?
C’est à voir. 

Dans le monde des humains il n’existe pas de remède miracle : il n’y a que des individus et des collectifs aptes ou non à influer de manière décisive sur le cours des choses, pour le meilleur ou pour le pire.
Le public ne l’ignore pas et ce n’est pas pour rien que le De Gaulle de Baudry a connu un tel succès.
« Il n’y a plus de main assez blanche pour guérir les écrouelles », écrivait Chateaubriand à propos de la monarchie restaurée, à la veille du sacre fantoche de Charles X.
Sans doute.
Mais y en aurait-il pour simplement assumer pleinement une responsabilité historique ?
En commençant par prendre en compte toutes les données du problème ?
Est-il interdit d’espérer ? 

Je ne voudrais pas terminer cette réflexion libre sans m’expliquer sur un sentiment désagréable que j’aurais pu faire naître chez le.la lecteur.ice qui aurait eu la patience ou la politesse de me lire jusqu’au bout.
Était-il bien décent d’accabler autant la gauche sans citer l’un des principaux responsables de la situation où nous sommes ?  
Faire de Macron la source de tous les maux étant devenu un sport national il est vrai que j’aurais pu sans difficulté m’y adonner. 
Même quand on sait raison garder, les griefs ne manquent pas, et le « traitement » du mouvement lycéen – sa silenciation, sa répression – n’est assurément pas le moindre.
Cependant un ensemble de considérations tenant toutes à la même idée m’a conduit à emprunter un chemin différent.
À ce stade du pourrissement de notre vie publique et face à un si grand péril, je le crois plus fructueux.
Je lis ailleurs chez Jung (quand plonge dans une pensée, on aime approfondir) : « Savoir ce qui manque à l’autre est de peu de valeur. Ce qui est intéressant, c’est ce qui nous manque, car là, nous pouvons agir. »
Une variante de la parabole de la paille et de la poutre ?
Je n’attendais rien du macronisme.
J’attends beaucoup en revanche d’une gauche républicaine, démocratique et sociale.
Apte à comprendre la société en faisant y compris avec ce qui chez elle dépare, déplaît.
Pour se donner vraiment les moyens de la transformer.

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Réflexions sur le 17-Octobre

C’était un cortège sans bords ni fin, sans queue ni tête. De la République à la place de Clichy, en ce 17 octobre 2026 : le flot inexorable, incoercible des espoirs et des luttes, porté par la meilleure partie de l’âme humaine – celle qui unit sans dominer. De mémoire de manifestant.e cela ne s’était plus vu depuis… depuis quand, déjà ? – une telle joie d’être ensemble, à la fois si pareils et si divers. Et l’étincelle, cette fois-ci, est venue de la jeunesse, qui formait en ce jour une bonne moitié de l’effectif : « Pas d’fric, pas d’lycée. Pas d’lycée, pas d’avenir. Pas d’avenir… pas d’avenir ! » Boulevard de Magenta, à peu de distance du métro Barbès, une famille immigrée sort au balcon pour encourager la foule : deux enfants dansent, le père tape de sa cuillère sur une casserole ; une clameur s’élève, immense. Côté Anvers, une chauffeure de taxi fraie tranquillement son chemin, en klaxonnant : « ce n’est qu’un début, etc ». Pour l’accompagner : un homme fait tournoyer une bannière tricolore. Cette France-là est née en 1789 et le clame haut et fort. Mais comme l’eau depuis a coulé sous les ponts, elle se rappelle aussi bien un autre 17 octobre, il y a soixante-cinq ans, lorsque tant de grands-pères des enfants d’aujourd’hui furent jetés en Seine par la police de Papon. Et entre les revendications lycéennes et contre la vie chère, elle n’oublie pas non plus le sort des Palestiniens, dont le drapeau flotte parmi quelques exemplaires collectors de gilets jaunes : Punk’s not dead. Syncrétique, elle commémore comme elle préfigure. Elle est cette société révoltée en butte au macronisme finissant : aveugle, sourd et brutal, et qui rejoue, avec certes plus de doigté dans l’exécution, la partition des « modérés » de juin 1848. Elle est plus encore celle qui se prépare à combattre le lepénisme triomphant ; joyeuse, un rien bravache, elle voudrait conjurer le pire, mais sait devoir s’y attendre.

Le soir venu, toutefois, la question de savoir comment cette « pierre rejetée des bâtisseurs » pourrait devenir « pierre d’angle » nous revient en boomerang. Les incendies, les foyers d’une stupide insurrection nous laissent mortifiés et intranquilles. À Limoges, la « maison commune » a en partie brûlé. Ici, là, un peu partout, des destructions, des exactions qu’il nous faut bien regarder en face, parce que leur nature n’a plus rien à voir même avec les attaques du « bloc » contre les « symboles du capitalisme ». Mélenchon s’est-il hissé à la hauteur de la situation en affirmant que « ceux qui partagent » son combat « n’ont rien à faire dans le pillage et le saccage » ? S’il n’est pas le grand manitou dépeint par un gouvernement peu avare de manipulations grossières, il porte pour l’avenir une responsabilité historique : celle-là même qu’il a voulu s’adjuger en se faisant – non sans talent, non sans excès – le catalyseur des colères. Longtemps, il a marché sur un fil, entre spontanéisme et action institutionnelle. L’équivoque doit à présent cesser : « dignitas et gravitas. »  

C’est ce même dilemme, qui traverse et de plus en plus fracture le mouvement social, que nous devons trancher si nous voulons nous donner la moindre chance de transformer politiquement l’aspiration au changement. On ne peut pas ignorer les critiques utiles adressées par Simon Weil aux partis politiques. Mais on ne peut pas non plus ignorer le rôle central des forces d’organisation dans le progrès social. Or, jusqu’à présent, LFI a renoncé à en être une, préférant se consacrer à la conquête des esprits et des voix. D’un autre côté, les partis de la gauche traditionnelle ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Si bien qu’au total, jusqu’à présent, personne ne semble vouloir assumer la fonction essentielle d’un pouvoir auquel beaucoup pourtant disent prétendre : celle de gardien l’ordre – c’est-à-dire de la paix civile. En son temps Royal avait eu cette belle formule : l’« ordre juste ». Et Sarkozy, avec son cynisme habituel, avait rétorqué : « L’ordre juste, c’est juste de l’ordre ». La violence policière disproportionnée, physique et psychique, déployée ces dernières semaines contre la jeunesse, nous rappelle qu’il n’en est rien. Mais comment faire triompher dans les urnes un principe de justice si l’on ne sait convaincre l’électorat qu’il pourra advenir « en ordre » ? Et comment, à supposer qu’on y parvienne, le mettre en application sans le concours des « forces de l’ordre » ? Voilà un problème tout aussi pressant que les revendications sociales que nous portons. Et, en l’état, bien plus délicat à résoudre. 

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Tombeau pour Alain Paker, par un ami de Saint-Denis

On dit que la mort égalise tout. Et cependant le monde ne cesse de nous prouver le contraire. En effet, quand certains sont commémorés pour leur vaine gloire, la plupart sombrent dans l’oubli : leur départ n’afflige que ceux qui restent. Ainsi ai-je vu, en d’autres temps, se succéder dans la même nef les obsèques d’un sénateur où se pressait tout le ban et l’arrière-ban, et celles d’un éboueur, peuplées du seul cri de sa mère. Mort d’un notable, mort d’un prolétaire ; mort d’un prince dont le gisant de marbre défie les siècles dans les transepts d’une nécropole royale, et mort d’un humaniste aussi dionysien que Louis VI le Gros, mais parti sans tambour ni trompette.

Alain Paker était, si Rostand veut bien me prêter ses mots, « inconnu du profane ». Pour cause : toute sa personne semblait y faire barrage. Son embonpoint, son allure vaguement dépenaillée – une éternelle veste de coton, des mocassins élimés –, résistaient imperturbablement au règne des apparences. Établir seulement un contact avec lui supposait tout d’abord d’attraper la belle clarté de ses yeux globuleux, derrière ses doubles ou triples foyers, puis, de fouiller la profondeur absconse d’un timbre de voix qui, le plus souvent, se perdait dans un bouc plus ou moins fourni selon la saison. Une fois ces étapes franchies, il fallait encore savoir se faire humble devant quelqu’un qui l’était foncièrement, bien qu’il eût eu toutes les raisons de jouer les importants. 

De fait, la conversation avec Alain était parfois ardue. Dès les premiers mots, des noms, des dates, des références de toutes sortes vous croulaient dessus telles les galeries mal étayées d’une mine en plein coup de grisou. Voyant la route ainsi coupée, hors des voies aisément praticables de la sociabilité la plus superficielle, nombreux durent être celles et ceux qui, rebutés, rebroussèrent chemin. Vu de l’extérieur de sa caverne, le placide camarade passait pour un être à part, un touche-à-tout hypermnésique capable, outre ses compétences en calcul mental, de vous entretenir en détail d’à peu près n’importe quel sujet ayant trait à la politique, à l’histoire, à la géographie, à l’actualité internationale, au cinéma, à la musique ou aux spécialités de nos terroirs. Par paresse – cette pente naturelle de l’intelligence –, l’on pouvait être tenté d’attribuer à un don étrange, reçu au berceau, ce qui tenait surtout, me semble-t-il, d’une véritable discipline de la connaissance. Car Alain je crois aimait apprendre autant pour le plaisir des choses sues que pour celui d’y accéder et, plus encore, de les partager. Et s’il aimait partager, c’est qu’il aimait les gens.

Par moment impressionnante, voire déroutante, sa personnalité n’était toutefois jamais écrasante. Tout au contraire, animé par cette conviction aujourd’hui presque anachronique qu’il y a quelque chose de bon en l’être humain et qu’il est possible de l’y faire croître et s’épanouir, à condition d’avoir des services publics forts et un État social digne de ce nom, il élevait ses interlocuteurs, avec grâce et bienveillance, sans jamais en avoir l’air. Oser franchir l’éboulis pour s’engager dans le puits de mine, c’était à coup sûr découvrir un trésor d’humanisme, d’humour et de délicatesse… et s’enrichir soi-même. Pendant le peu d’années qu’il m’a été donné de le croiser, j’ai eu cette chance. Ce fut pour moi une belle rencontre. J’aime à penser que, pour d’autres raisons sans doute, il partageait mon sentiment.

L’ami de nombreux Dionysiennes et Dionysiens nous a quittés subitement, en ce début d’été qui fut pour nous tous comme une saison en enfer. Peu de jours auparavant, nous avions descendu ensemble, avec ma compagne Margot, qui l’appréciait tout autant que moi, le rideau métallique de la coopérative alimentaire dont il était devenu, de fait, le pilier — lui, vieux militant communiste parmi les libertaires, comme l’a justement relevé Michel Ribay, du Blog de Saint-Denis. J’ignorais alors que c’était sa dernière séance, que jamais plus nous n’entendrions sa voix ni ne verrions sa silhouette à nulle autre pareille et pour cette raison même si attachante. Saisi d’une inquiétude, je lui avais écrit dans la semaine, pour lui proposer de lui faire une course, au besoin. Il ne m’avait pas répondu. 

Non, décidément, la mort n’égalise pas tout. La tienne, Alain, laisse un vide dont personne ne peut sonder la profondeur, à la mesure de ta culture et de ton humanisme à jamais engloutis. Quelques heures après en avoir appris la nouvelle, longeant, le cœur triste, les ombres de notre basilique nationale, j’ai eu ce genre de pensée que la mort d’un être affectionné réveille même dans les têtes les moins portées au surnaturel. L’espace d’un instant, j’ai songé que tu aurais désormais ta place parmi les drôles d’esprits qui hantent les contreforts de ce monument si emblématique de ta ville – et de tellement plus. Et que peut-être, de là-haut, tu veillerais sur nous.
Où que tu sois à présent, je ne doute pas que tu veuilles bien me pardonner cette légère entorse au matérialisme. Peut-être même celle-ci suscitera-t-elle l’un des sourires pleins de malice dont tu étais coutumier.

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Le problème Mélenchon et le droit à l’insurrection

« Epsteine » ou « Epstine » ? En mauvaise posture après le meurtre du militant ethnonationaliste Quentin Deranque, Mélenchon a encore sévi. Par une adroite mais scandaleuse inversion des principes, l’antifascisme venait de remplacer le fascisme dans le rôle de l’ennemi public n° 1. Le « leader » insoumis aurait pu, comme il lui est déjà arrivé, prendre la mesure du moment. Il a mieux aimé divaguer sur le terrain puant de ceux qu’il prétend combattre, et salir, bien au-delà de son mouvement, la cause qu’il prétend défendre.

De fait, au point où nous sommes, Mélenchon n’est pas tant un problème pour la France qu’un problème pour la gauche.
Il n’est pas un problème pour la France parce qu’il ne sera jamais président de la République. Ceux qui le croient s’illusionnent et ceux qui agitent cette possibilité comme un épouvantail veulent distraire du seul véritable danger de subversion politique que nous ayons à redouter : l’arrivée au pouvoir d’un parti d’extrême droite.
Mais Mélenchon est un problème pour la gauche parce qu’il fait sa force de sa faiblesse, parce que quand elle devrait être unie, il la déchire par le milieu, parce que quand elle devrait être centrale, il la marginalise.
Certes, il n’est pas le seul problème de la gauche, qui en a bien d’autres. Mais à côté de celui-ci tous peuvent passer pour périphériques, voire anecdotiques.

La question n’est pas de savoir ce que pense Mélenchon : on ne sonde pas les reins et les cœurs. La question est ce qu’il fait et ce qu’il dit. Or dans ce domaine on ne compte plus les sorties de route qui ont tout du dérapage contrôlé… pour la bonne raison qu’elles s’inscrivent dans une stratégie aussi périlleuse que bien rodée : le populisme, autoproclamé « de gauche », la conflictualisation à outrance. Plus que les autres, la dernière de ces sorties fait froid dans le dos. Qui, depuis la fin du nazisme, commente ironiquement la prononciation d’un nom juif ? Pour l’oser à nouveau, dans le « parti » des dreyfusards, il faut que bien des principes se soient perdus en chemin.

Cela sera-t-il vu par les premiers concernés ? C’est la question qui suit immédiatement la précédente. Les personnes qui s’échinent à défendre Mélenchon contre tout bon sens emploieraient certainement mieux leur énergie à confronter lucidement sa parole et son action aux valeurs dont il se réclame. En suite de quoi celles qui ne se sentiraient nullement gênées aux entournures pourraient bien retourner se rencoigner dans leur petit isolat de fantasmes. Mais les autres, enfin décillées, seraient libres d’agir.

Car si Mélenchon est un problème pour la gauche, il l’est encore plus spécifiquement pour la FI. Personne en effet ne décidera à la place des militants de cette formation politique de se débarrasser du démiurge qui l’a créée, composée, modelée, remaniée à sa guise. Voici donc le parti de l’« insoumission » placé face à son éthique de responsabilité : mettre ou non en application, contre son chef et pour lui-même, son principe cardinal, l’insurrection, « plus sacré des droits et plus indispensable des devoirs ». Nous verrons bien s’il saute le pas. De cela dépend que la gauche affronte le gros temps à venir façon SPD vs KPD, ou façon Front populaire.

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Quand la violence politique sert à subvertir les valeurs

L’histoire est œuvre d’interprétation – et, bien souvent, de subversion. Chacun s’empare des concepts et des faits passés comme des trésors d’une mine, pour se les approprier. Il n’est pas une idée qui soit vierge, qui soit pure. Dès l’instant où elle éclot elle ne s’appartient plus : elle est livrée à la communauté des humains pour y être assimilée et transformée, recrachée sous une forme nouvelle. C’est le mouvement naturel des choses. Mais il est des interprétations plus ou moins cyniques, plus ou moins intéressées.

Admettons pour schématiser qu’on peut ranger celles-ci dans trois catégories.
La première est d’ordre scientifique, philologique. Elle suppose une démarche consciente, animée par un souci de vérité, étayée par un effort de contextualisation.
La seconde est doxique : elle relève de l’opinion, du flot incoercible des pratiques culturelles. Elle n’est pas malintentionnée.
La troisième est rhétorique. Elle vise à produire un effet dans l’ordre doxique au mépris de l’exigence de vérité.

Encore cette troisième catégorie n’est-elle pas néfaste en toute hypothèse. S’y logent les mille petites libertés prises avec le réel que suppose tout discours et plus spécialement tout discours politique. Mais en font également partie les entreprises méthodiques, résolues, à grande échelle, de subversion des valeurs, comme celle à laquelle se livre, depuis disons dix à quinze ans, la grande famille des extrêmes droites et droites extrêmes en voie d’unification.

De cette entreprise et de son effet sur le public, la réaction de la classe politique au meurtre du jeune sympathisant ethnonationaliste Quentin Deranque fut l’éclatant témoignage – et la minute de silence organisée à l’Assemblée en hommage au défunt, une sorte d’épiphanie. 
Comme l’assassinat de Charlie Kirk, ce drame autrement banal, mais non moins tragique, de la violence politique, servait à blanchir l’ultradroite de sa brutalité congénitale et à camper symétriquement la figure d’une extrême gauche par nature violente, criminelle, terroriste. Partout l’on entendait d’aimables et frêles camarades du jeune homme, tous membres des mêmes mouvances, nous expliquer leur peur de défendre pacifiquement leurs idées philanthropiques face à l’agressivité du camp-d’en-face.

Soudainement obnubilés par la « Jeune Garde », mystifiés par le récit du péril « antifa » les esprits oubliaient – pour autant qu’ils en eussent eu connaissance… – les groupuscules néofascistes implantés dans tant et tant de villes de France et qui s’y emploient à terroriser les formations progressistes à coup de barre de fer et de slogans racistes. Extrême gauche et extrême droite n’étaient plus seulement renvoyées dos à dos, comme bornant de part d’autre l’introuvable « arc républicain » ; elles étaient mises cul par-dessus tête. Le gauchisme menaçait la société, le « patriotisme » allait l’en préserver. L’ambiance, toutes proportions gardées, n’était pas sans rappeler l’Allemagne du début 1933, ou l’Amérique MAGA.

Ce travestissement du réel en suit bien d’autres et il n’est pas interdit de supposer qu’à ce niveau d’incandescence il ferme une boucle et ouvre un cycle.
Il ferme premièrement la boucle des signifiants qui permettent ensemble de contrôler et de mobiliser l’opinion publique, d’affirmer cette fameuse « hégémonie culturelle » impudemment soustraite à Gramsci et où l’on trouve, pêle-mêle, le « racisme antiblanc », l’« écoterrorisme », le « wokisme » ou encore l’« islamogauchisme ». Que l’on y prête un peu attention et l’on se rendra compte que ces items fantasmatiques ne doivent rien au hasard, puisqu’ils servent chacun à cibler spécifiquement une dimension particulière des minorités et/ou du mouvement progressiste.
Il ouvre, c’est à craindre, un cycle d’événements redoutables, puisque désormais tous les mobiles sont en place qui semblent justifier, aux yeux d’un large public, une répression bien plus massive et systématique de ces mêmes parties de la population – auxquelles, sous un aspect ou sous un autre, nous sommes nombreux à appartenir.  

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Impérialisme ou Cosmopolitisme

Impérialisme ou cosmopolitisme. Rarement l’alternative ne fut posée aussi clairement que par le mafieux Trump au sujet du Groenland, selon la logique « plata o plomo » popularisée par Escobar.  L’Europe, acculée, n’a d’autre choix que de refuser ce racket en ayant recours au principal moyen dont elle dispose : le droit. Ce faisant, elle opterait résolument pour le second terme de l’alternative, qui lui était au départ si étranger, mais que mille années de guerres, toutes nées dans ses flancs, ont fait advenir comme un horizon possible. L’Amérique de Washington était impérialiste, mais dans les formes de l’amitié transatlantique. L’Europe, devenue cosmopolitique, s’en prétendait l’alliée mais lui était soumise. En faisant éclater la vérité des faits, la violence trumpiste révèle la nature de l’une et engage l’autre à assumer la sienne, jusque dans la confrontation. 

Contrairement aux apparences, l’histoire du monde ne se répète ni ne revient jamais sur ses pas : elle progresse et va son chemin – c’est pour cela même qu’elle est histoire. La question de savoir si elle chemine vers le mieux ou vers le pire est dès lors la seule qui vaille et c’est à nous, humains, qu’il appartient d’y répondre. Bien au-delà de sa propre survie, l’adversité vient de saisir l’Europe de cette question fondamentale du sens de l’histoire. Cette fois-ci, cependant, il ne s’agit plus d’endosser la soi-disant « mission civilisatrice » dont elle s’est prétendue investie jusqu’au milieu du XXe siècle afin d’étendre sa domination sur la Terre et ses habitants. Il s’agit tout au contraire de faire prévaloir l’idée que la société humaine et les groupes qui la composent ne peuvent exister et s’épanouir que dans le droit – en l’occurrence, le droit des Groenlandais, des Danois et des Européens à décider pour eux-mêmes, souverainement, de leur avenir.  

Certes, face aux canons étincelants de Trump, récemment exhibés à Caracas, le fameux « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » semble bien falot, effacé, insaisissable. Et cependant, il a suffi d’une poignée de chasseurs alpins français et autres Suédois, Allemands et Britanniques pour que le chef tout-puissant du MAGA quitte le terrain des armes pour celui des taxes… et revienne ainsi dans le champ du droit, où il n’est pas certain que les juges et autres congressmen de son propre pays le laissent tout à fait tranquille. En peu de jours, en peu d’heures, preuve vient d’être administrée que ce champ du droit, fruit de la raison et des luttes, est et demeure la seule manière acceptable de composer avec l’« insociable sociabilité » de notre humaine nature… par cela même qu’il est la seule manière compatible avec la dignité des humains et de leurs sociétés.  

Fragile, inepte s’il n’est soutenu par la puissance, souvent injuste et toujours imparfait, le droit ne saurait constituer à lui seul un programme… mais il est à lui seul la condition de tout programme. Il est la pierre d’angle sans laquelle tout édifice s’écroule et aucun ne peut être érigé pour durer. Cette même pierre d’angle que la bande des démolisseurs, les Trump, les Poutine, les Xi Jinping, les Netanyahou et autres Khamenei, ensemble avec des myriades de tyrans et tyranneaux de par le monde, s’efforcent de briser en employant tout ce qui leur passe sous la main, dans leur intérêt et dans celui des dominations catégorielles qu’ils représentent. La cause de l’Erfalasorput est donc rien moins que nationaliste ou chauvine. Elle n’est pas, comme il a été dit à tort à propos de la guerre d’Ukraine lorsque les États-Unis de Biden y assumaient leur part de soutien à la résistance de Kyiv, celle d’un impérialisme en butte à un autre impérialisme. À une certaine conception du monde, atavique et oppressive, elle en oppose une autre, progressiste et coopérative – ceci malgré les desseins réels des acteurs, jamais exempts d’ambiguïtés ni de contradictions. 

Une erreur commune, dans l’interprétation des phénomènes, consiste à ne pas voir que ces conceptions cohabitent dans l’humanité, à se figurer que celle-ci est déterminée par des passions univoques. Une autre, tout aussi commune, à croire que la partie est jouée d’avance, par l’effet d’obscures lois de l’histoire. Or, l’histoire, précisément, se joue tout à fait hors de ces approches : à chaque moment critique où les masses humaines et leurs organisations sont appelées, à peine de sujétion ou de disparition, à discriminer entre ces options. Trump promeut la sienne avec la fureur qui lui est coutumière. Qui pouvait en douter ? Quant aux gouvernements d’Europe, ils donnent des signes de vouloir défendre celle dont ils se trouvent être les dépositaires. Qui l’aurait conjecturé ? La seule chose dont nous puissions à présent être sûrs est que ce qui découlera de leur union ou de leur division les dépasse de beaucoup et nous concerne tous. 

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Quand Trump fait l’Europe

Contre toutes les apparences, Trump serait-il en train de faire l’Europe ? Depuis le plan Marshall, ses prédécesseurs la vassalisaient tranquillement, dans les formes de l’amitié transatlantique. En menaçant de la prendre d’assaut, comme il prit d’assaut le pouvoir vénézuélien, « Donroe » la coalise, donne consistance à un objet politique jusqu’alors évanescent. Poutine avait certes ouvert la voie, mais l’Ukraine, vue de Paris ou même de Berlin, pouvait encore paraître lointaine, et l’on attendait rien de bien d’une Russie réputée agressive. Bien moins connue que Kyiv, Nuuk est cette porte dérobée par laquelle passe le traître pour vous poignarder dans le dos.
Le résultat obtenu est l’inverse de celui qu’eût poursuivi tout dirigeant de l’Empire américain doté d’un minimum d’esprit de suite. Attaqués par l’Ouest, les Européens n’ont d’autre choix que d’être solidaires et d’ouvrir ce front tant redouté, mais dont dépend leur survie. Par son « soft power » et par son lobbying, l’Amérique avait su faire de l’Europe une alliée docile ; en cherchant à en faire une esclave, elle vient de s’en faire une ennemie. Dans un même mouvement, elle pourrait même la rapprocher encore plus du Canada, qui craint d’être circonvenu. La mesure est l’assurance-vie des empires, mais l’hubris est leur pente naturelle. 

À la limite, l’issue du conflit importe peu. Si l’Europe parvient à faire prévaloir son droit, elle en sortira grandie. Si elle y échoue, elle en sortira indignée. Or, parmi les ferments des sociétés humaines, il en est un, plus puissant que les autres, que l’on appelle l’amour-propre. Que la plupart des Européens n’aient pas su, jusque récemment, ce qu’était ce pays nommé par les Vikings Groendland, et Kalaallit Nuunat par ses premiers habitants, ne change rien au fait que la perspective de son annexion par les États-Unis les a fait éprouver à nouveau cette conscience d’eux-mêmes, base de toute existence libre. L’Europe était jusqu’à présent une abstraction ; par le fait de Poutine et, plus encore, de Trump, elle devient un sentiment. Dans l’avenir, ce sentiment ne cessera plus de croître.

Mais l’affaire du Groenland pourrait avoir un autre mérite : celui de replacer l’Europe au cœur d’un camp du droit dont elle s’extirpait peu à peu sous la poussée nationalpopuliste. De longue date, le Vieux Continent est tiraillé entre deux tentations : la cosmopolitique et l’impérialisme. Pareil à une pièce tournant sur la tranche et qui ne cesse de montrer alternativement son avers et son envers, il fut Lumières et colonisation, Société des nations et guerre totale, droits de l’Homme et extermination. Aujourd’hui, de nouveau, il est travaillé par ses vieilles lunes déclinistes, par ses vieux fantasmes régénérateurs, qui plusieurs fois la menèrent à l’abîme. Or, en faisant exploser l’Occident, Trump a compromis gravement la cause dont il avait été, au temps de son ascension, le promoteur efficace. Par ce fait même, les idées pourries qui s’y rattachent pourraient bien être purgées comme elles le furent jadis par la Seconde Guerre mondiale. Ici encore, l’amour-propre jouera son rôle, avec son corollaire : la prévention contre les collaborateurs de tout poil. Moins idiot qu’il n’y paraît, Bardella dut le sentir d’instinct lorsqu’il affecta de prendre ses distances avec les saluts nazis de la CPAC. Mais ces manœuvres de chattemite ne pouvaient pas empêcher la vérité de lui exploser à la figure, ainsi qu’à celle de tous ses camarades d’Italie, d’Angleterre, d’Allemagne et d’ailleurs : c’est parce que ces gens-là forment le parti de la soumission de l’Autre à Soi qu’ils sont aussi le parti de la soumission de Soi à l’Autre. Pour cette raison même qu’ils ont été connivents avec Poutine et Trump, ils se sont condamnés à un Sigmaringen moral. Aussi, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils inventent pour faire oublier leur forfaiture, ils seront balayés et subiront l’opprobre, comme tous leurs devanciers.

Encore ceci ne nous dit pas où l’histoire ira, mais où elle pourrait aller… à condition qu’on l’y accompagne. Il devra à cette fin se trouver des personnalités capables d’assumer un tournant qui s’apparente à un virage en tête d’épingle. Pour l’heure, nous n’en voyons pas tellement qui le puissent ou qui l’osent. Frederiksen est courageuse, mais impuissante. Merz reste indécis, Macron, illisible, Starmer, aphasique, Sanchez, isolé. Tusk est trop occupé sur son flanc est, Meloni est comme le ver dans la pomme et von der Leyen, compromise par son aplaventrisme. Il suffirait pourtant de pas grand-chose pour qu’au moins l’honneur fût sauf, et de l’honneur tout le reste pourrait découler. Un « non », comme il y en eut dans l’histoire, des troupes en nombre suffisant pour ne pas donner raison à Trump et à ses propos insultants sur les fameux « deux traîneaux », un régime de sanctions comparable à celui dont use l’Empire américain pour frapper les juges et le droit, mais cette fois-ci, mis au service du droit – et notamment de celui des Groenlandais à disposer d’eux-mêmes.
Aussi vrai qu’il ne peut plus se trouver aujourd’hui un seul Européen qui s’ignore, tout appelle à ce sursaut dont les derniers développements de l’aventure trumpiste semblent créer les conditions.

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Fascisme ou République

Il est des moments où le réel rattrape les principes et les met à l’épreuve. La prise de pouvoir de Trump, à l’occasion de son second mandat, fut de ceux-là. 
Depuis une dizaine de mois, pour la première fois en près d’un siècle, nous pouvons assister in concreto à ce que nous avaient appris nos manuels scolaires des prémices de l’installation, en régime libéral, d’un mouvement fascistoïde – c’est-à-dire d’un mouvement animé par un projet de régénération identitaire (raciste, nationaliste, masculiniste, théologique – tout cela cohabite dans le Maga), en opposition à l’idée de société comme communauté de droit. 
Et ceci se produit dans la plus ancienne république au monde, celle-là même qui se trouve aussi – en apparence, tout au moins – en être la première puissance économique et militaire. 

Au point où nous sommes, l’histoire ne nous dit pas si ces premiers signes aboutiront à une subversion complète de l’ordre républicain. Car d’autres signes, qu’il s’agit de regarder avec prudence, nous montrent que la société civile vit encore, que l’opposition se réveille, que les institutions conservent des anticorps et peut-être également que la dimension fasciste du trumpisme est insuffisamment homogène ou résolue pour peser sur le cours des événements d’une manière telle que le changement de régime apparaîtrait indiscutable ou inéluctable. 
Cependant, cette même histoire nous met en garde, nous avertit que les choses pourraient désormais aller très vite.

La mise en œuvre d’un projet fascistoïde

Quoique chaotique dans son déroulement, le phénomène est en effet, par l’esprit qui s’en dégage, d’une grande clarté. 
Il n’est pas inutile d’en rappeler les principaux aspects,  
1° à l’intérieur des États-Unis :
– confusion des formes et des organes (gouvernement fédéral/famille Trump et sa clientèle/mouvement Maga/Big Tech/Great Old Party/mouvement charismatique),  
– démantèlement méthodique de l’administration, 
– mobilisation de l’appareil sécuritaire à des fins non conformes à ses buts et selon des modalités qui peuvent faire craindre un coup de force,
– persécution de magistrats et avocats,
– diabolisation de l’opposition,
– mépris pour les décisions de justice,
– empiètement sur le législatif,
– redécoupage de la carte électorale au profit du parti au pouvoir,
– détournement de lois,
– pressions sur la presse et l’enseignement supérieur,
– diffusion à grande échelle de fausses informations, 
– atteinte à la liberté scientifique, à la liberté d’expression, attaques contre les connaissances,
– discrimination des minorités de genre, 
– chasse aux étrangers, 
– abrogation de mesures de protection de l’environnement, 
– remise en cause de mécanismes de protection sociale, 
– etc.,
2° comme à l’extérieur de ce pays :
– normalisation à grande échelle des conflits d’intérêts entre diplomatie, business, religion,
– destruction des moyens de l’assistance et de l’influence étatsunienne, 
– retrait de traités conçus comme nécessaires au bien commun de la communauté internationale (armes, environnement), 
– renversement des alliances géopolitiques traditionnelles,  
– chantage aux pays alliés et ingérence pour y faire advenir ou y maintenir des mouvements « frères », 
– menaces d’annexion de pays alliés ou de territoires leur appartenant,  
– menaces d’invasion de pays dans la sphère d’influence américaine et officialisation d’actions de déstabilisation conduites par la CIA, 
– etc. 

S’il n’a rien d’un « coup de tonnerre dans un ciel serein », ce phénomène nous donne cependant à voir, avec la brutale franchise de l’expérience historique, ce qu’il y a un an à peine nous pouvions seulement nous représenter comme une pente certaine et un avenir probable. 
Il clarifie ainsi les formes, les lignes, les limites de concepts que la simple réflexion in abstracto ne permet pas toujours de distinguer comme il le faudrait : qu’est-ce qu’une gauche, qu’est-ce qu’un centre, qu’est-ce qu’une droite, qu’est-ce qu’un fascisme, qu’est-ce que l’état de droit.  
Il nous montre également : 1° qu’une république est mortelle, 2° comment une république peut mourir, 3° ce que nous pouvons en redouter, 4° ce qu’il y aurait à en regretter.  
Ce faisant, tout en nous posant à nouveaux frais la question :  
– que faire ? (pour détourner le probable, pour rouvrir le possible),
il nous pose d’une manière tout à fait inédite la question préalable :  
– que penser ? (non pas comme un problème spéculatif ou rhétorique, mais comme une urgence vitale, sous la menace d’une catastrophe imminente). 

République, démocratie, socialisme : de l’importance de définir les termes

Parce que ce phénomène prend la forme, de ce côté-là comme de ce côté-ci de l’Atlantique, d’un projet plus ou moins larvé, plus ou moins déclaré de destruction des institutions républicaines, démocratiques et sociales, nous pouvons saisir d’intuition que la réponse à cette question brûlante a quelque chose à voir avec la signification fondamentale de ces institutions. 
Les mots république et démocratie, auxquels je crois nécessaire d’ajouter le mot socialisme – car si tout social n’est pas socialisme, le socialisme n’en est pas moins la dernière instance du social, sa prise en main par la société elle-même, à travers les institutions dont elle s’est dotées –, ces mots, donc, ont reçu au fil du temps une multiplicité de définitions, parfois fort différentes, selon qu’ils furent mobilisés dans tel ou tel contexte. Ils furent ainsi recouverts de sédiments qui finirent par les rendre, au moment où nous pourrions supposer que nous en avons le plus besoin, de moins en moins lisibles.  

Par ailleurs, les concepts auxquels ils renvoient semblent le plus souvent abordés comme des entités séparées, voire mutuellement exclusives, plutôt qu’à travers l’ordre et l’articulation auxquels nous invite l’histoire des sociétés, de la Renaissance au XIXe siècle. 
C’est de cet ordre et de cette articulation qu’il me paraît utile et justifié de partir, en appelant : 
– république, une communauté de droit dont les membres sont égaux devant la loi ; 
– démocratie, une république dont les membres ont part égale dans la direction de la communauté ;
– socialisme, une démocratie organisée « de chacun·e selon ses moyens, à chacun·e selon ses besoins ». 
(Tout en ayant conscience du caractère incomplètement satisfaisant de cette démarche, je crois nécessaire d’y inclure l’écologie, car la règle selon laquelle il convient de ne pas prélever à la nature plus que ce qu’elle est en capacité de donner me semble pouvoir être contenue dans ce dernier concept, dès lors que le vivant non-humain n’est pas réifié.) 

Telles qu’elles se présentent ici, ces acceptions peuvent aider à penser l’histoire. 
C’est en effet à travers cette subsomption enchaînée qu’il nous faut les considérer : comme procédant nécessairement l’une de l’autre, sans que la deuxième puisse en aucun cas être tenue pour la suite nécessaire de la première, ni la troisième de la deuxième.  
En d’autres termes : si toute république n’est pas démocratique et si toute démocratie n’est pas socialiste, le socialisme ne peut être hors de la démocratie, ni la démocratie hors de la république, sauf à se nier eux-mêmes (comme font les formes « socialiste-autoritaire » et « démocratique-plébiscitaire » qui ne sont, pour la première, nullement socialiste et, pour la seconde, en aucun cas démocratique). 

On le comprendra mieux encore en examinant cet enchaînement à partir des définitions que nous avons posées.  
En effet, il ne paraît guère possible d’imaginer une société « de chacun·e selon ses moyens, à chacun·e selon ses besoins » dont les membres n’auraient pas part égale à sa direction, ni une société dont les membres auraient part égale à sa direction, si tous n’avaient pas au préalable été reconnus comme égaux devant la loi dans une communauté de droit.
Sur ces bases, il doit être possible et utile d’affirmer que le concept de république pose les conditions mêmes de la vie en commun dont les concepts de démocratie et de socialisme peuvent apparaître respectivement comme les prolongements les plus souhaitables du point de vue des modalités et de la finalité. 
De sorte que, du point de vue des droits, une ligne puisse être tracée entre ces trois concepts, du cadre au contenu et du droit le plus formel aux droits les plus réels.   

Faut-il préciser que ces concepts sont ici proposés comme des idéaltypes ? Que, dans la vie concrète, ils n’existent pas « à l’état pur » ? Que comme idéaux, ils peuvent être poursuivis, mais jamais atteints ?  
Pour mieux le comprendre et lever toute ambiguïté quant aux applications qu’ils sont susceptibles de recevoir dans la vie concrète, le mieux est encore de prendre un exemple parlant. 
Ainsi, depuis 1946, la société politique « France » se décrit et se proclame, dans sa constitution, comme « une république […] démocratique et sociale ».  
Une telle déclaration de principe pourrait aussi bien n’avoir aucune consistance. Il est bien des régimes où des revendications du même type ne se situent pas seulement dans un certain écart avec le réel, mais dans un rapport de contradiction tel qu’elles apparaissent nulles et non avenues. En toute rigueur, ce n’est pas – encore – le cas de la France d’aujourd’hui, malgré de remarquables et périlleux reculs, depuis dix à trente ans, impulsés par l’ordre néolibéral et inspirés par la dynamique réactionnaire. Il doit nous être possible de le vérifier pour chacune de ces affirmations en les questionnant successivement à partir de nos propres définitions.  
– La société politique « France » est-elle une république ? Fondée sur les principes du droit et de l’égalité des personnes devant la loi, elle possède encore des titres sérieux à faire valoir dans ce domaine.  
– Est-elle démocratique ? Reposant sur la participation formellement égalitaire des citoyennes et citoyens à la direction de la société, ses prétentions à cet égard ne sont pas sans fondement, bien que l’intervalle entre le formel et le réel ouvre un immense horizon d’attente, et se soit même accru au cours de la période récente.  
– Est-elle enfin, sociale ? Comme « fédération de services publics », elle se manifeste en tout cas sous la forme d’institutions, qui, bien qu’elles aient été et demeurent durement attaquées par tous les gouvernements depuis une trentaine d’années, lui conservent cette coloration et cette vocation.  

Le cadre commun des combats démocratiques et sociaux

On le voit, si ces concepts, ainsi définis, ne sont pas destinés à décrire le réel, ils peuvent cependant nous aider à le penser :  
1° D’abord en nous indiquant la direction d’une société souhaitable et toujours en devenir.  
2° Ensuite, en nous désignant la république comme le cadre a priori des combats démocratiques et socialistes, en attaque comme en défense ; celui au sein duquel sont tous les droits conquis et à conquérir et hors duquel ils ne peuvent être. 

Il me semble primordial de comprendre ce second point. Car si, comme démocrates et socialistes, nous observons (et non pas, « nous croyons ») qu’il ne saurait y avoir de république sans institutions sociales fortes, il a pu nous échapper, dans le tumulte de l’histoire récente, qu’il ne saurait non plus y avoir de socialisme sans république.  
Au passage, on peut observer qu’il n’appartient à nulle autre forme de pensée politique, autant qu’aux socialistes, de tenir ainsi « les deux bouts de la chaîne » : d’alerter d’un côté : « socialisme ou barbarie », comme de l’autre : « fascisme ou république ».    

Contrairement à l’impression d’abstraction qu’elle pourrait donner au premier regard, cette approche se dévoile sous son aspect le plus concret dès lors qu’on la confronte à nouveau au phénomène qui nous l’a révélée comme une manière possible de penser le présent : l’accession au pouvoir d’un mouvement fascistoïde aux États-Unis d’Amérique.  
Car, que font Trump et sa clique, sinon avec méthode, du moins avec une implacable résolution ? Ils s’attaquent au droit : à la « rule of law » à l’intérieur, au droit international à l’extérieur.  
Et comment s’y attaquent-ils ? En testant, en discréditant, en tordant et en maltraitant la lettre et l’esprit du droit, ensemble avec les institutions et professionnels chargés d’en assurer l’effectivité.  
Et pourquoi s’y attaquent-ils ? Tout autant parce que leur vision fantasmatique de la société est fondamentalement contraire au droit, que parce qu’il leur faut détruire le droit pour pouvoir donner corps à cette vision fantasmatique, l’assaut en règle qu’ils ont déclenché contre le droit pouvant en cela être compris comme étant à la fois consubstantiel à leur projet et préparatoire à sa mise en œuvre.   

De ce basculement, de la manière dont il est opéré et se produit, il ne me semble donc pas hors de propos de déduire que l’alternative se pose à nous en ces termes : fascisme ou république. 
Si nos sociétés politiques se divisent aujourd’hui entre des individus qui souscrivent ou se résignent au tournant fascistoïde et d’autres qui le refusent, alors la survie de ce morceau de société et, à travers lui, de l’ensemble des droits démocratiques et sociaux, dépend de ce qu’il saura ou non trouver, dans le concept de république, le cadre commun de ses combats.  

Discernement ou confusion

La simple observation des faits, le rapprochement de ceux-ci avec les concepts et les principes, devraient disposer toutes celles et ceux qui se reconnaissent dans ce cadre au compromis minimal qui se trouve en être la condition sine qua non.  
Or, la possibilité même de ce compromis est de plus en plus ténue.   
Si le premier « front républicain », en 2002, eut lieu spontanément, sans barguigner, le dernier en date, en 2024, ne se fit qu’au terme d’un processus dangereusement laborieux.   
Les événements les plus récents témoignent de ce qu’il devient difficile de lui redonner vie et raison d’être, en particulier lorsqu’il s’agit d’éviter une accélération du calendrier électoral, dont pas une tête bien faite ne peut ignorer que l’issue la plus probable serait une notable progression de l’extrême droite, alors possiblement en capacité de gouverner avec la frange extrême de la droite.   

Sans doute des discours spécieux longtemps rabâchés ont contribué à créer la confusion mentale et morale propice à cet état de choses : ainsi notamment de l’« arc républicain » de Macron, inventé pour diviser la gauche et lui permettre de se camper en « dernier rempart ».  
Faire de Macron « le principal responsable de la montée de l’extrême droite », comme on l’entend parfois, est assurément un lieu commun absurde, masquant à la vue l’autonomie de la dynamique réactionnaire. Pour autant, il est un fait que, entiché de son pouvoir en trompe-l’œil, le macronisme œuvra avec constance à rendre impossible la construction d’un républicanisme efficace, ce qui eût supposé la prise en compte de la dimension démocratique et sociale du problème – superbement ignorée du mouvement des gilets jaunes à celui contre la réforme des retraites. Il est également un fait que le macronisme, comme le hollandisme et comme le sarkozysme avant lui, mais à une échelle inédite, accentua les tendances autoritaires d’un État insensiblement mis au service de la cause néolibérale.   

Bien qu’à un degré incomparablement moindre, la gauche, cependant, ne peut être tenue comme n’ayant aucune part à la confusion ambiante. Ainsi, la stratégie populiste à laquelle adhère une partie de celle-ci – improprement qualifiée, pour cette raison même, de « radicale » –, n’a cessé, au cours des dernières années, d’« aplatir » le réel, et par là d’étouffer l’esprit de nuance qui en toute circonstance devrait nous conduire et à distinguer l’extrême droite de l’« extrême centre » et à en hiérarchiser les menaces. L’on en revient ici, de notre point de vue de républicain, démocrate et socialiste, à l’utilité de circonscrire et d’enchaîner ces concepts.   

Quant à la droite « canal historique », devenue, de manière plus ou moins officielle, la supplétive de l’extrême droite, faut-il seulement la mentionner ici ? S’il demeure une fraction de ce camp qui puisse encore se dire à bon droit « républicaine », l’histoire récente ne l’a pas fait émerger comme telle.   

Au total, dans un espace politique historiquement structuré et par la conception unitaire de l’État et par le principe majoritaire qui en découle, les visées stratégiques, les ambitions personnelles, les coups de billard à trois bandes ont empêché non seulement la construction, mais jusqu’à l’idée d’une défense républicaine efficace. 
Il faudra voir à cet égard si d’autres sociétés politiques, menacées comme la nôtre par les mêmes dangers, mais organisées différemment, y résisteront mieux. 
La conclusion de ce propos ne saurait cependant relever d’un solutionnisme de mauvais aloi – « il faudrait… » – ni, moins encore, d’un prophétisme déplorateur – « il aurait fallu… ». 
Elle se limitera à inviter au discernement. Car sans discernement il ne peut y avoir de pensée, sans pensée, de jugement et, sans jugement, d’action conforme à ce que nos principes nous permettent de définir, dans le possible, comme le souhaitable et le juste. 

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Trump, le discours de la Vérité et l’appropriation du monde

Il semble que chaque jour qui passe doive nous rapprocher un peu plus de temps sombres, sans que jamais un événement tout à fait décisif ne nous permette de dire avec une absolue certitude, « nous y sommes ». C’est que, probablement, dans l’histoire comme en toute matière, la frontière entre l’avant et l’après est évanescente, indistincte. Pour cette raison même, notre désir de comprendre nous conduit à planter des jalons et à nous y accrocher comme aux éléments d’une rambarde disjointe.  

Indiscutablement, l’assassinat de Charlie Kirk compte au nombre de ces jalons, moins pour l’acte en lui-même que pour les réactions qu’il déclencha dans le monde Maga, la matérialité historique n’étant jamais que le support de la vérité qu’on croit discerner à sa surface. Comme on pouvait s’y attendre, cet événement, tout à la fois prévisible – la mort violente d’une personnalité particulièrement clivante et de premier plan, icône et pièce maîtresse du dispositif Maga – et inouï – sa dimension spectaculaire – servit en effet de déclencheur et de prétexte à un exercice discursif inédit.  

Les discours interprètent le réel et, en l’interprétant, le façonnent ; c’est pourquoi il faut toujours y prêter attention. Celui qui submerge l’Amérique depuis le 10 septembre 2025 et culmina voici quelques jours au State Farm Stadium de Glendale, Arizona, le fait de la manière particulièrement vigoureuse à laquelle invitait, pour ses locuteurs comme pour ses allocutaires, un drame d’une telle intensité.  

Rarement, depuis les commencements du trumpisme, un discours n’avait donné à voir, avec autant de netteté, l’objet auquel nous avons affaire. Rarement un discours n’avait à ce point fait ressortir le caractère essentiel que cette forme de domination partage avec toutes les autres, toutes les précédentes et toutes celles à venir : la poursuite inexorable de sa propre expansion – de sa volonté de puissance –, dont l’effet concret est une tendance à s’approprier toute chose, à commencer par la Vérité elle-même, pour l’absorber ou la détruire. 

« La Vérité, le Bien, la Vertu », c’est entendu, les « radical left lunatics » n’en ont plus le « monopole », non plus qu’ils n’ont celui du « Pouvoir, de la Pensée et de la Parole ». L’affirmer, comme le fit Donald Trump à Glendale, et revendiquer dans un même souffle de reprendre le « flambeau de la liberté que Charlie Kirk avait porté si haut et si fièrement », était déjà une manière d’adjuger ce monopole à son propre camp.  

Mais Miller, chef de cabinet adjoint de la Maison Blanche, fut bien plus offensif, lorsque, ayant fait de ce même camp celui de la Lumière, du Bien, de la Vertu et de la Noblesse, il s’adressa aux « forces du mal » (la gauche), en ces termes :  
« Vous n’avez rien. Vous n’êtes rien. Vous êtes la méchanceté, vous êtes la jalousie, vous êtes l’envie, vous êtes la haine. […] Vous ne pouvez rien construire. Vous ne pouvez rien produire. Vous ne pouvez rien créer. Nous sommes ceux qui construisent. Nous sommes ceux qui créent. Nous sommes ceux qui portent l’humanité. […] Vous n’avez pas idée à quel point nous sommes déterminés à sauver cette civilisation, à sauver l’Occident, à sauver cette république, parce que nos enfants sont forts, et nos petits-enfants le seront, et les enfants de nos petits-enfants. Et que laisserez-vous derrière vous ? Rien, rien. » 

La Vérité, le Bien, la Vertu sont les fils à partir desquels on tire à soi tout le reste. C’est là, au creux de ces « raisons spécieuses » dont le but, comme l’a écrit Rousseau, est de faire d’une « adroite usurpation » un « droit irrévocable », que se niche l’efficace de tout discours de pouvoir. C’est par elles, par le monde mental, que l’on s’approprie le monde physique, et c’est par l’appropriation du monde physique que l’on resserre son emprise sur le monde mental. La scène du State Farm Stadium en témoigna d’une éclatante façon ; elle fut à cet égard une sorte d’épiphanie.  

À sa seconde cérémonie d’investiture, Trump avait certes convié les barons de la Big Tech, annonçant en quelque sorte la couleur de son règne, mais alors, ces invitations n’avaient qu’un caractère privé. Après la mort de Kirk, influenceur et visiteur du soir qui ne remplissait cependant aucune fonction officielle, il fit mettre en berne les drapeaux du gouvernement fédéral : nous passions, par ce seul geste, de l’autre côté du miroir. Le 21 septembre, enfin, l’administration américaine était là, tout entière, à travers ses plus éminents représentants, pour rendre hommage au « martyr » ; La révolution, alors, était opérée. 

Les discours sont signes – mots et images. Ainsi l’appropriation de la Vérité est-elle en même temps celle du gouvernement fédéral, qu’on ne distingue plus de son leader,  qu’on ne distingue plus de la clique Maga, qu’on ne distingue plus de la Big Tech, qu’on ne distingue plus du « Great Old Party », qu’on ne distingue plus de la base fanatisée. Dans cette « république » que ses Pères fondateurs voulaient, selon les mots de Harrington, « un empire de lois et non d’hommes », tous les acquis du droit et de la soumission de l’État au droit viennent de voler en éclats.   

Encore cette première appropriation n’est-elle que le moyen d’une interminable série d’autres. À travers la puissance nouvelle formée par cet agglomérat confus et erratique – État-parti sans État ni parti –, est visée l’appropriation de la Terre et de ses ressources (terres arables, terres rares, terrains à bâtir, nappes phréatiques, etc.), ensemble avec les humains qui la peuplent (corps, identités, données).  

Il y a un continuum évident entre la revendication du monopole de la Vérité et l’appropriation du monde, entre le système qui opère, rend techniquement possible l’appropriation, et la rhétorique qui l’autorise et la justifie. Nétanyahou nous en administre en ce moment même une preuve cinglante en liquidant le peuple palestinien au nom de la lutte de la Lumière contre les Ténèbres. Trump, sur la même longueur d’onde, s’est octroyé d’avance l’antique bande de terre pour y faire construire ses buildings, par-dessus les charniers des Gazaouis. C’est un grand classique de la pensée impérialiste que les Biens de la Terre appartiennent de droit à ceux qui se réclament du Souverain Bien. Or c’est ce droit que se sont attribué Trump et le Maga sur tout objet comme sur tout être, réduit dès lors à l’état d’objet. 

Dans l’esprit des Lumières, le droit de propriété portait non seulement sur des biens, mais, avant tout, pour chaque être humain, sur sa propre vie et liberté. Ces philosophes y avaient vu un droit naturel de l’« Homme » en société ; le trumpisme consiste à réserver ce droit aux possesseurs de la plus grande puissance, à telle classe, à tel groupe, au nom de la Vérité et du Bien. On remarquera au passage ce qu’une pareille revendication comporte de hasardeux et de fragile : au jeu des rapports de force, il n’est pas dit en effet que les États-Unis de Donald Trump, dépourvus désormais d’alliés – sauf du plus fanatique et désespéré d’entre eux, l’Israël de Nétanyahou –, puissent encore se mesurer à des empires déterminés dont la puissance a ses fondements dans des sociétés moins fracturées, car non démocratiques. 

Si cette affaire insensée a le moindre sens, alors il est à rechercher dans ce continuum et dans la longue chaîne des dominations intriquées qu’il ordonne comme un aimant au voisinage de la limaille, avec :  

  • en son centre : une hiérocratie de l’argent et de la technique, prophétesse d’un nouveau millénarisme dont les formes et les couleurs varient selon des doctrines ; 
  • autour : la base Maga, qui, par ce discours de Vérité et par la puissance incontestable de ses locuteurs, peut goûter, dans un monde en plein bouleversement, au privilège vaguement illusoire d’appartenir encore à l’espèce des dominants et, ainsi, de s’appartenir encore un peu ; 
  • à l’extérieur : les autres, minorités menacées, ennemis désignés, alliés toujours sur la sellette, dont le droit de vivre et/ou d’exister est désormais soumis à l’approbation du centre, selon leurs rangs et statuts respectifs ; 
  • et, partout : des choses à prendre, à consommer, des corps à saisir ou à asservir.  

L’appropriation de soi par l’appropriation du monde : tel était le programme candide que l’« évangéliste » Kirk brandissait en se référant à la figure spirituelle par excellence du renoncement à soi pour la libération des autres. Et tel est le sous-texte du discours Maga.   

De ce glaçant spectacle, nous ne pouvons en aucun cas nous croire les simples spectateurs, ne serait-ce que parce que les frontières du monde trumpien voisinent encore, à l’heure qu’il est, avec celles du monde tout court. Occupé à allumer sa guerre civile, à convoiter le Groenland et le Canada, à menacer la moitié de la Terre de représailles commerciales, le « gendarme de la planète » vient par exemple de nous abandonner, désemparés, face à un autre grand appropriateur, vorace et agressif : la Russie de Poutine, derrière laquelle se profile la Chine de Xi Jinping.  

D’ailleurs, c’est de Rome, Londres et Paris que l’on prêche à présent à la croisade pour la même cause fallacieuse. C’est dans ces capitales que Meloni prodigue ses conseils à ses petits camarades afin que tous ensemble œuvrent à faire du Vieux Continent un empire identitaire et que les Bolloré de France et d’Europe diffusent, via leurs empires médiatiques, le discours de la Vérité et de la Liberté. Ici comme là-bas, les ficelles sont grosses, mais les ressorts sont profonds, alors les discours font mouche.

Avons-nous déjà basculé ? Peut-être. Allons-nous ? Sans doute. Nous rappellerons-nous alors que les mêmes sociétés qui développèrent, au nom de la Vérité et du Bien, des systèmes méthodiques d’appropriation et de domination, développèrent également, sous les mêmes auspices, des formes démocratiques censées nous garantir contre les dangers que nous voyons se réaliser sous nos yeux ? C’est la seule question qui vaille d’être posée.  

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« Trump bluffe-t-il ? »  Réflexions sur une question-élusion

« Est-ce qu’il bluffe ? » Telle est la question qui revient sans cesse, dans le débat public comme dans les conversations privées, au sujet des nombreuses déclarations fracassantes du 47e président des États-Unis. Une manière d’éluder le véritable enjeu de la parole trumpienne et d’éviter ainsi de nous confronter au réel du fascisme qui monte. Et à nos responsabilités.

Au sujet des nombreuses déclarations fracassantes du 47e président des États-Unis depuis son entrée en fonction, il est frappant d’entendre encore régulièrement les commentateurs se poser cette question : « Trump bluffe-t-il ? »
On pourrait penser que ces personnes occuperaient mieux leur temps, et celui du public, à se demander ce qu’est le trumpisme, comme nouvelle forme de domination dans les sphères états-unienne, américaine et mondiale, mais ceci impliquerait de consentir à voir les faits, ensemble avec tout ce qu’ils comportent de désagréable et de potentiellement déstabilisant pour nos habitudes de pensée et de vie. Or, on peut raisonnablement supposer que l’objet d’une question aussi lénifiante que vide de sens (« est-ce qu’il bluffe ? ») est précisément de tenir ces faits « sous le boisseau ». C’est pourquoi, en l’état du « débat public » et du commentaire de l’actualité1 nous pouvons à bon droit nous croire condamnés à une espèce de cécité volontaire dont on imagine bien qu’elle puisse être le prélude à une future servitude volontaire. 
À moins bien entendu que nous n’acceptions de regarder la réalité en face.  

J’avais pour ma part commencé l’année 2025 en cherchant à caractériser cette forme nouvelle de domination comme une espèce de fascisme – en ayant soin de distinguer celle-ci du fascisme princeps.  
En relisant ce papier publié il y a quatre mois, je constate toutefois qu’il s’y trouve plusieurs approximations. (« On le peut, je l’essaie, un plus savant le fasse. ») 
Il me semble par exemple que j’y ai donné trop d’importance à l’idée de gouvernement par la manipulation des affects (l’amour, la peur), critère parmi d’autres dans un « faisceau » d’indices, mais aucunement cause première du phénomène observé.
J’aurais pu, du reste, en conservant cette idée du faisceau d’indices, y ajouter le mensonge compulsif, tant il est vrai que cette manière presque pathologique semble être un trait commun aux régimes fascistes, fascisants ou fascistoïdes, notamment dans les relations internationales. À ce sujet, au lieu de se demander toujours si Donald Trump bluffe, on serait plus avisé d’acter une fois pour toutes qu’il ment comme un arracheur de dents, qu’il est par conséquent absolument indigne de confiance. La preuve la plus flagrante et la plus récente nous en est donnée par l’affaire iranienne, dans laquelle il prétendait se donner deux semaines pour décider s’il ordonnerait des frappes, alors même que son plan d’attaque était déjà prêt et sur le point d’être activé2. 

S’il fallait absolument chercher à saisir, au-delà du faisceau d’indices, cette cause première commune aux diverses sortes de fascismes, on pourrait d’intuition formuler l’hypothèse que le principe qui les anime et nous autorise à les qualifier comme tels se situe dans la proximité de l’idée d’une subversion du droit par la force, au service d’un ordre social inégalitaire.  
La notion de subversion est ici capitale. 
Nous ne voyons pas en effet que, des siècles durant, les sociétés occidentales (pour ne considérer que cet espace géographique) aient connu d’autre forme de pouvoir que la force au service d’un ordre social inégalitaire. (Ceci bien que le droit, conçu comme garantie contre l’arbitraire, se soit frayé un chemin dans nos institutions bien avant notre sacro-sainte révolution.) 
À personne cependant il ne viendrait l’idée de taxer de fascisme ces formes « d’Ancien Régime » ni même celles, réactionnaires, qui se mirent si souvent en travers du long chemin (encore très inachevé) vers la démocratie, à partir du XIXe siècle. 

De fait, le fascisme n’advient qu’en tant qu’il réfute et vise à subvertir l’ordre démocratique, comme ce fut le cas en Italie à partir de 1922, en Allemagne dès 1933, en tirant bien, en Espagne après 1936 et, en tirant plus encore, aux États-Unis et dans l’ensemble de l’Europe, au tournant des années 2020. Autrement dit : le fascisme, comme espèce particulière de réaction, n’est concevable et dans l’histoire, et au plan des concepts, qu’au regard de l’expérience démocratique, que par rapport à elle.  
Et probablement aussi : dans l’ordre capitaliste et bourgeois. Je renvoie comme je l’ai déjà fait à ce que Daniel Guérin a écrit sur ce chapitre.  
C’est dire si, ainsi considéré, le danger fasciste est notre affaire – l’affaire de toutes et tous les démocrates sincères.  

Ceci cependant ne suffit pas à donner un contenu à notre objet. Ainsi, sur un « plus petit dénominateur commun » (approché, tout au moins), d’infinies variations idéologiques sont possibles, comme en témoigne l’histoire des régimes princeps. On en trouvera un témoignage contemporain dans les conflits internes à la galaxie trumpiste, apparus au grand jour avec le départ de Musk et l’action militaire en Iran, et qui mettent aux prises : 1° le mouvement Maga, 2° les faucons du GOP, ralliés de gré ou de force, 3° les libertariens de la tech, pièces rapportées et aujourd’hui dénoncés comme des traîtres par les Bannon et autres Kirk, doctrinaires et animateurs de la base fanatisée. 

Mais… baste ! Nous nous éloignons de notre sujet. Concentrons-nous donc sur l’essentiel : découvrir enfin si, oui ou non, Trump bluffe.  
Blague à part, cette question-élusion prouve à elle seule l’efficace du recours systématique à la peur – nous en revenons ici à ce qui a été dit plus haut sur le gouvernement par la manipulation des affects.  
Sous cet aspect, certains commentateurs ont au moins parfaitement compris le but recherché par la mise en stress des ennemis comme des alliés, jetés pêle-mêle dans le grand sac des adversaires (actuels ou potentiels) : créer un état permanent de confusion dans lequel chaque pays (chaque leader, chaque population, chaque société) doit sentir que sa prospérité, sa sécurité et sa liberté peuvent toujours être remises en jeu sans préavis.  

Les récentes contorsions du nouveau secrétaire général de l’Otan Mark Rutte furent un exemple extrême de ce que peut produire sur les esprits impressionnables cette méthode fascisante par excellence. Mais au-delà de ce cas d’espèce – caricatural, il faut bien le dire –, les dirigeants occidentaux dans leur généralité (il conviendrait de détailler, le Canada et sa province d’Ontario faisant figure d’exception) se sont jusqu’à présent montrés très obéissants, voire obédients, envers leur nouveau maître. Au reste, quiconque a estimé comme le chancelier Merz que Trump avait « fait le sale boulot » en Iran (ce qui s’est avéré factuellement faux, attendu que les fameuses bombes GBU-57 n’ont semble-t-il pas permis d’anéantir les sites d’enrichissement des mollahs3) devrait y réfléchir à deux fois. Car au train où vont les choses, rien ne nous dit que les États-Unis, qui se sont affranchis du droit international d’une manière incomparablement plus brutale que George W. Bush et Colin Powell en leur temps (eux avaient au moins respecté les formes en préparant de longue main leur mensonge) ne s’immisceront pas, motu proprio, et à un degré inédit, dans les prérogatives souveraines de leurs « alliés ». Ne le font-ils pas déjà ?   

Un commentateur en particulier – avec d’autres, sans doute – a perçu un aspect plus intéressant encore du soi-disant bluff trumpien. « Aujourd’hui, a écrit Philippe Gélie, la guerre et la paix se décrètent en quelques formules lapidaires imprimées en lettres majuscules. Le président de la première puissance du monde semble convaincu qu’il peut plier la réalité à sa volonté – même la plus brutale, celle de la guerre. »4 Et l’éditorialiste de conclure : « Le cessez-le-feu en un tour de magie. » L’on sait depuis Mauss que « c’est l’opinion qui fait le magicien », et Trump mieux que tout autre a compris qu’il lui était loisible, par son verbe, de tordre le réel, pourvu qu’on le crût. Ici,  la Big Tech et le nationalpopulisme se rencontrent et jettent ensemble les bases d’un régime nouveau, potentiellement totalitaire : l’une fournissant les infrastructures indispensables à l’oblitération des consciences, l’autre prodiguant le contenu du réel alternatif implémenté dans les têtes devenues creuses. 

Malgré cet éclairage, nous manquons encore de lumière pour diriger nos pas. Aurions-nous fait fausse route ? Raté quelque chose ? Serions-nous allés trop vite en besogne en voyant dans le trumpisme un avatar –lointain et très changé – du fascisme princeps ?  
Que le leader de ce mouvement protéiforme soit suivi et entouré par une nuée de fascistes nettement plus « authentiques » ne fait aucun doute. Et cependant, celui dont l’excellent film d’Ali Abbasi nous a révélé certains « secrets de fabrication », n’est pas, n’a jamais été un idéologue. Il est bien plutôt, et bien plus certainement, un individu assez quelconque, un mâle d’une archétypale banalité, à peu près sans éducation ni intelligence. À la limite, son unique particularité est d’être surdéterminé par un « désir de pouvoir » qui demeure, dans nos régimes, en dernière analyse, le seul « titre à gouverner »5 (à ceci nous devrions prendre le temps de penser). Et si, comme tous les mégalomanes, il semble mû par l’idée délirante qu’il lui est possible de « plier la réalité à sa volonté », son action dans l’histoire est bien plus redoutable par ce qu’elle promet que par ce qu’elle donne, par ce qu’elle ouvre que par ce qu’elle clôt.  

À cet égard, ce qu’à ma connaissance la plupart des observateurs du trumpisme ont manqué, c’est que le prétendu bluff de Donald Trump n’en est pas un, mais une manière très systématique de tester les limites (du droit, de ses interlocuteurs, de l’ordre du monde), exactement comme ferait un enfant dans l’âge de la « toute-puissance ».  

Or, s’il est certain que l’individu Trump passera – de sa belle mort ou par la main d’un fanatique quelconque –, il y a en revanche fort à parier que les dynamiques qui font de l’Amérique du Nord et de l’Europe ce qu’elles sont en train de devenir, elles, ne passeront pas de sitôt.  
Les moins idiots dans le mouvement Maga (et il ne s’y trouve pas tant d’idiots qu’on le pense, en tout cas dans sa couche supérieure, celle des doctrinaires – il suffit de visionner l’entretien de Ted Cruz par Tucker Carlson ou d’écouter parler Steeve Bannon deux minutes durant pour s’en apercevoir) ont ainsi très bien compris que Trump n’était pas un fondateur de régime, mais un ouvreur de pistes. Sa singulière manie – entre le pattern psychologique et la tactique délibérée – de « casser » tous les « codes » (ou, au choix, de violer tous les principes) n’est en vérité rien de plus qu’une aubaine, mais une aubaine historique, pour des groupes et des individus organisés, résolus, conscients que les sociétés ne sont pas moralement prêtes à entériner trop rapidement des discours trop visiblement radicaux. Et ne le seront pas tant qu’il se trouvera dans les électorats occidentaux des personnes qui possèdent encore la mémoire (vécue ou transmise) des fascismes princeps.

En jouant en permanence sur le registre d’une provocation qui n’en est jamais vraiment une, en multipliant les allers-retours entre l’acceptable et l’inacceptable,
 Trump fait parcourir à la fenêtre d’Overton – certes, dans un contexte mondial très bouleversé – des distances que des décennies d’un laborieux travail doctrinaire et militant n’auraient jamais permis de franchir. C’est là sa seule utilité – mais c’est une utilité remarquable – et il est douteux que des ambitieux tel le « hillbilly » J. D. Vance, qui compara Trump à Hitler avant de se rallier à lui, n’y pensent pas le matin, en se rasant. 

Avec tout cela, nous n’avons pas encore répondu à la question de savoir pourquoi l’on en revient toujours au bluff. Mon idée en l’occurrence est que la question-élusion « Trump bluffe-t-il ? » a pour finalité cachée de nous sortir d’une situation moralement inconfortable – nous atteignons ainsi à notre conclusion qui fut aussi notre point de départ. 

La thèse du bluff présente en effet cet avantage d’éviter à celles et ceux qui affectent de la croire plausible de se confronter à la possibilité d’une réalité en décalage ou en contradiction avec leurs manières de voir ou avec leurs principes. Le retrait de l’Otan ? Ce doit être du bluff.L’annexion du Groenland et du Canada ? C’est certainement du bluff. Les tariffs ? C’est probablement du bluff. La « Riviera de Gaza » ? Ce ne peut être que du bluff. Etc., etc.
Le bluff : voilà en somme une hypothèse bien commode pour quiconque veut échapper au réel – et à ses responsabilités. Et qui ressemble de plus en plus à cette « automystification » dont a parlé Arendt6 au sujet du peuple allemand et dont on sait, toutes choses étant égales par ailleurs, ce qu’elle produisit. 
L’avenir nous dira ce que deviendront ces projets fous.
En attendant, l’histoire nous enseigne que, parce que tant et tant avaient refusé de voir, conscience et morale ont déjà, dans un passé pas si lointain, cédé à la folie.  


1 Sur le suivi et l’analyse par la presse des développements du trumpisme, il faut cependant signaler la qualité remarquable des articles de Piotr Smolar dans Le Monde.
2 Comme le rapporte le Washington Post du 24 juin.  
3 Soit dit en passant : en aucun cas nous ne contestons la dangerosité extrême que fait peser sur le monde le programme nucléaire du régime théocratique iranien… non plus que celle de tous les armements du même type, en quelques mains qu’ils se trouvent.
4 Le Figaro du 25 juin.
5 Cf. Jacques Rancière, La Haine de la démocratie.
6 Eichmann à Jérusalem. 

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