ça branle dans le manche en Macronie

Aller voir ce qu’il se passe au Palais-Bourbon peut ne pas être dénué d’intérêt pour imaginer le paysage politique en reconstruction. Ainsi sous Hollande avec la fronde, signe avant-coureur de la débâcle du PS et du score massif de la FI à la présidentielle. Ainsi sous Macron, qui pourrait bientôt voir s’éroder un peu plus sa majorité au profit d’un groupe astucieusement nommé « Écologie, démocratie, solidarité ».
Mais pour y comprendre quelque chose, revenons quelques pas en arrière.
En mai 2017, personne n’ose croire que Macron pourra gouverner.
La droite, qui, comme avait résumé Baroin en 2011, ne voit pas la gauche accéder au pouvoir autrement que « par effraction », rêve de reprendre la place que la conjoncture astrale lui promettait avant l’affaire Fillon et de tenir le nouveau président rênes courtes. (C’est ce qu’elle fera en définitive, mais malgré elle et aux dépens de ses chefs historiques.) Elle sous-estime alors la dynamique césariste d’institutions qu’elle a elle-même portées sur les fonts baptismaux : aux législatives de juin, une coterie d’inconnus estampillés En Marche enlève la majorité des sièges à l’Assemblée. Les vieux de la vieille qui comptaient sur leur notoriété locale pour se maintenir en sont pour leurs frais : au PS, tout est balayé, chez LR, il faut quasiment avoir été élu au premier tour cinq ans plus tôt pour résister à la vague. Au total, les bancs qui dominaient la 5e depuis ses premiers vagissements ne sont plus peuplés que par 130 bernard-l’hermite, peu à l’aise dans leur rôle de vrais-faux opposants. Presque complètement expurgée de ses derniers héros, l’assemblée se montre enfin dans sa vérité nue : une chambre pour la forme. De part et d’autre de la volière à mainates qu’est devenu le groupe majoritaire, les oppositions s’activent, obtiennent quelques succès sans lendemain, comme le référendum d’initiative parlementaire sur ADP. Mais sous le régime du « parlementarisme rationalisé », rien de parlementaire ne peut arrêter le rouleau compresseur du véritable législateur : l’exécutif.
Dans la majorité, pourtant, des états d’âme commencent à se faire jour
, comme ils s’étaient manifestés face à Valls en 2014 – non sans courage d’ailleurs. Les comédiens ont changé mais le scénario est le même. À mesure que la législature avance, les pudiques se révèlent. La loi sur l’asile et l’immigration, le refus d’acter l’interdiction du glyphosate, la menace d’utilisation du 49.3 pour faire adopter la réforme des retraites, l’application StopCovid, ou, plus prosaïquement, la gestion des investitures aux municipales, sortent une poignée de députés de l’état hypnotique où les avait plongés l’habile prestidigitateur. L’écologie sacrifiée, le social ignoré, la dérive autoritaire… C’en est trop ! Aux plus idéalistes, le ciel assombri du macronisme donne des envies d’ailleurs. Alors on complote, on s’abouche avec d’anciens collègues qui ont déjà quitté le navire, on prépare un coup. À Matignon, à l’Élysée, fidèle aux méthodes qui ont jadis fait leurs preuves, on décroche son téléphone, on caresse, on dissuade. On espère limiter la casse, on minimise à 20 au plus le nombre des députés schismatiques. Le futur groupe, lui, s’estime une soixantaine. Ce chiffre probablement surévalué en ferait le troisième de l’Assemblée, entre LR et le MoDem. Le quatrième, peut-être, en comptant mieux. Pas assez pour faire basculer un vote dans l’hémicycle, ou alors très à la marge, mais suffisamment pour qu’on y regarde de plus près.
Jusqu’à présent, nos conjectures pour la prochaine présidentielle étaient limitées aux données du second tour de 2017. Les européennes de 2019 n’en ont modifié ni les acteurs, ni les termes, mais leur ordre d’arrivée. Or voilà que plusieurs dizaines de députés, LREM notamment – et pas des plus insignifiants – font le pari d’une alternative teintée d’écologie et de social-démocratie, dont on ne manquera pas de remarquer la résonance avec d’autres initiatives concomitantes, aux premiers rangs desquelles celles portées récemment par Hulot ou encore Hidalgo. Pas fous, les dissidents et leurs collègues ralliés au même drapeau ne se veulent pour l’instant « ni dans la majorité, ni dans l’opposition ». Cela ne serait encore qu’un détail si, dans le même temps, le MoDem n’appelait pas à la tenue d’une « conférence sociale » et au développement de l’intéressement salarié – ce miroir aux alouettes – et si des députés encore membres du groupe majoritaire ne se payaient pas carrément la tête de Bercy en proposant la hausse des bas salaires, l’augmentation du taux de la flat-tax, voire le retour de l’ISF – demande historique des gilets jaunes.
Bref, ça branle dans le manche en Macronie.
Cette aimable conjuration montre en tout cas que même chez les marcheurs de la première heure, on doute de plus en plus que le joueur de pipeau de l’Élysée sera capable, en 2022, de détourner les foules de la joueuse de flûte de Hénin. L’agitation parlementaire incitera-t-elle Macron à chercher se refaire une santé sur sa gauche, alors qu’il craint encore de se découvrir sur sa droite ? Écartelé entre Union européenne et souveraineté, recherche effrénée de la relance économique et écologie, maîtrise des budgets et crise sociale, verticalité et démocratie, le concept de « majorité de projet », relancé par les brillants conseillers du monarque, dans l’espoir de sauver les meubles, ne peut que finir « en petits bouts, façon puzzle ». La création d’un énième groupe politique donnera-t-elle des idées à d’autres, désireux de remplacer le Sôter de 2017 dans un possible second tour avec Le Pen fille ? Sans aucun doute. Une chose est sûre en tout cas : ils seront nombreux, les progressistes du dimanche après-midi, à vouloir faire fond sur les mots « écologie », « social » et « démocratie », remis au jour par le covid-19, sans rien céder des travers qui nous ont conduits au bord du précipice. Alors, un conseil, en cette veille de soldes sémantiques : se méfier des contrefaçons.

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