le demos et le kratos

C’est par la mort de George Floyd qu’il aurait fallu commencer notre récit de la semaine du 25 mai, et par les manifestations qu’elle a immédiatement déclenchées à travers les États-Unis. Y a-t-il plus symptomatique de cette ambiance de bas-empire que la révolte en cours outre-Atlantique ? Dans un autre billet, nous espérions que le printemps du confinement se transformerait en un été des peuples. Nous n’imaginions pas alors que le boomerang de l’histoire atteindrait à la nuque l’avatar clownesque de l’Amérique triomphante: Donald Trump et tout ce qu’il charrie d’abominations et d’outrances. Il est heureux qu’au lieu de dégénérer en guerre des « races », le racisme structurel aux États-Unis donne naissance à une lutte politique inédite. Cette lutte prendra-t-elle enfin un tour social ? On l’espère, mais on en doute. À voir les classes supérieures urbaines soutenir massivement la protestation, on peut craindre que le signe « égal » ne soit pas si facilement tracé entre capitalisme, relégation et perpétuation des distinctions héritées de l’esclavage, et qu’on finisse par se payer de mots en lisant « Black Lives Matter » sur les écrans de Times Square. Enfin ! Rien de ce qui fera avancer les choses ne sera tout à fait perdu pour la cause.
Évidemment, la lutte pour les droits des Africains-Américains ne peut être circonscrite aux frontières états-uniennes. Si elle s’inscrit dans une histoire singulière, elle la déborde cependant en proposant des mots d’ordre qui concernent l’ensemble des sociétés humaines et en posant la question hautement démocratique des relations entre la police et la population: en témoignent les nombreux rassemblements à travers le monde en écho à la contestation née à Minneapolis, dont la manifestation monstre autour du palais de justice de Paris à l’initiative du comité Vérité pour Adama.
La Déclaration de 1789 proclame en son article 12 : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique ».  De fait, pour autant que les lois soient justes, qui contesterait qu’une police est nécessaire pour en assurer le respect ? Encore faut-il pour cela que la confiance existe entre la police et le corps social. Au-delà des effets rhétoriques et les tactiques de désescalade mises en œuvre aux États-Unis, non sans talent, par des policiers agenouillés devant des manifestants, il apparaît plus nécessaire que jamais de renouer ce lien toujours menacé de rupture, par un recrutement, une formation, une doctrine d’emploi appropriés, c’est-à-dire républicains. Ceci est possible et n’est affaire que de volonté politique. Il faut rappeler la lettre pleine de sagesse adressée par le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, à « toute la Maison, gardiens comme gradés, officiers comme patrons » sur les « excès dans l’emploi de la force », le 29 mai 1968. D’aucuns qui lui ont succédé à ce poste n’ont pas eu les mêmes préventions.
Gardons-nous, bien sûr, de fantasmer l’âge d’or. Jamais les relations n’ont été idylliques entre la police et la population – c’est-à-dire entre la police et les classes populaires qui, sur le temps long, ont été constamment marginalisées par le système et criminalisées par les lois. Mais enfin, on voit comme elles se dégradent inexorablement depuis que la politique du chiffre a remplacé toute autre ambition. Présenté au Théâtre de la Bastille en 2019, le troisième volet de Des territoires (… et tout sera pardonné ?) de Baptiste Amann égrène les noms des jeunes des quartiers morts au fil des décennies lors d’interventions policières: une terrible litanie que la révolte des banlieues de l’automne 2005 n’a pas fait cesser et que le débat public refuse encore d’entendre. Entre expertises et contre-expertises autour de la mort d’Adama Traoré, on apprend par le Bondy Blog l’histoire terrible rapportée par Gabriel, 14 ans, et on se rappelle que, quasiment au même âge, ayant été placé en garde à vue pour des bêtises d’adolescent, on s’est soi-même trouvé dans cette situation humiliante de devoir se mettre nu devant quatre à cinq fonctionnaires de police des deux sexes, insensibles à l’effroi qu’ils produisaient chez un tout jeune homme. Il a été suffisamment dit que la révolte des gilets jaunes avait confronté de très nombreux concitoyens à des méthodes brutales, improprement dites « de maintien de l’ordre », auxquelles ils étaient peu habitués. Ces drames sont aussi des ponts jetés entre des populations précaires qui ne se connaissaient pas : songeons seulement au geste symbolique des gilets jaunes agenouillés, mains derrière la tête, dans la posture des lycéens de Mantes-la-Jolie dont l’interpellation avait fait grand bruit début 2019. Ceci étant, nous avons dit que cette conflictualité n’était pas une fatalité. Aussi vrai que la plupart des fonctionnaires de police sont des hommes et des femmes sensés et dévoués au service public, le débat sur les « pommes pourries » est le faux-nez d’un problème d’ordre politique.
M. Ciotti avait bien choisi son moment pour déposer sa proposition de loi antidémocratique sur l’interdiction de filmer les forces de l’ordre, enregistrée à l’Assemblée nationale le 26 mai, lendemain de la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc. Mais les coups de menton de cet agitateur professionnel ne sont que l’écume, quand un mouvement bien plus violent remue les fonds marins. Au moment où ces interrogations légitimes se font jour, une force politique autoritaire cherche sa légitimité, et elle est autrement plus redoutable que le dernier gadget des classes dirigeantes – déjà en train de passer de mode. Le Monde du 4 juin nous apprend ainsi que Marine Le Pen a commis une tribune à la gloire de De Gaulle dans le numéro à paraître de la Revue politique et parlementaire. Déjà, des commentaires au ras des pâquerettes pointent l’incohérence supposée : comment ? revendiquer une filiation gaulliste alors que les fondateurs du Front National étaient de la collaboration et de l’OAS? Nous passerons sur l’aspect œdipien de l’affaire, qui a cependant son importance, tout comme sur la stratégie assumée qui consiste à se réclamer du fondateur de la Ve, passage obligé de tout candidat sérieux à la monarchie présidentielle, pour poser la seule vraie question : l’héritage gaulliste est-il à ce point éloigné des préoccupations de l’extrême droite qu’il soit absolument illogique de voir celle-ci s’en réclamer ? Je n’ai pas encore mis mon point d’interrogation à la fin de ma phrase que, déjà, les oreilles me sifflent. On ne s’attaque pas impunément au père du régime. Il est évidemment incontesté et incontestable que De Gaulle, incarnation de la France libre contre l’occupant nazi, ne peut en aucun cas être seulement rapproché des idées qu’il a combattues. Mais une famille de pensée qui ne lui était pas étrangère, teintée de monarchisme et de tradition, a donné, dans les heures sombres, le meilleur comme le pire, et nombre de Français qui s’abreuvaient aux mêmes sources ont perpétué, dans leur mémoire de la guerre, la théorie fallacieuse du « glaive et du bouclier ». Entre autres produits de cette culture : une conception dangereusement providentialiste de l’État et de son chef, réalisée dans le coup de force de 1958 et dans les institutions de la Ve, à mille lieues de l’idéal démocratique et social qui fait avancer la société française depuis la Révolution. Sans même parler du mythe de la « France éternelle », qui contredit l’intelligence même en fixant dans le temps les phénomènes sociaux. Ainsi, la critique originelle du gaullisme, brillamment posée par Mitterrand dans Le Coup d’État permanent, se heurte-t-elle encore, un demi-siècle après, à l’indéboulonnable statue du Commandeur. Voilà pourtant un sujet sur lequel on pourrait légitimement revendiquer un droit d’inventaire. À commencer par le massacre du 17 octobre 1961, perpétré par la police « républicaine » du préfet Papon et resté une sorte de trou noir au commencement du régime. Autant de motifs qui me conduisent non seulement à me tenir à distance raisonnable du gaullisme, mais encore à envisager avec inquiétude que l’extrême droite entreprenne de faire main basse sur l’héritage, revendiquant sa part de lumière pour mieux capter sa part d’ombre, comme pouvaient le laisser prévoir la doctrine Philippot, du temps qu’il conseillait Mme Le Pen, et les gesticulations twittoresques de M. Bardella, passé maître dans l’art de la récupération scabreuse. Faut-il donc vraiment s’étonner que la fille de celui qui appelait Jeanne D’Arc « au secours » convoque désormais les mânes du Grand Charles?
Pendant ce temps-là, en Macronie, prisonnier des artifices politiciens qui se substituent, sous la Ve, aux authentiques mécanismes de la responsabilité parlementaire et de la souveraineté populaire, on cherche à se « réinventer », en d’autres termes, à trouver les mots pour rendre acceptable un « monde d’après » pire que le « monde d’avant ». Pire ? Oui, pire, comme nous le pressentions dans cette note, à la vue des premières contorsions gouvernementales destinées à séduire le CAC40. Ce n’est pas ce rapport édifiant de l’ONG Les Amis de la Terre qui nous fera changer d’avis, en exposant comment les lobbies de toutes sortes ont profité de la pandémie pour obtenir, à l’abri du regard démocratique, des avantages socialement et économiquement désastreux. Ce ne sont pas non plus les syndicats, convoqués par l’exécutif le 4 juin pour se voir proposer la mise en œuvre massive des ordonnances Macron de 2017 : cet odieux chantage à l’emploi pudiquement désignée sous le vocable d’ « accord de performance collective ». D’où une question : mais qu’ont-ils diable compris de cette crise ?

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