aiguillons de la démocratie… ou marchands de breloques

Tandis que les oppositions parlementaires mordillent le grand vizir aux mollets, la maire de Paris et quelques autres se fendent d’une lettre ouverte au monarque.
Que lui demandent-ils ?
Premièrement, « au moins pendant la durée du confinement », de « permettre à chaque citoyen de participer à construire le monde d’après en faisant entendre son point de vue et ses idées à travers des canaux de contribution divers ». Deuxièmement, de mettre en place, en mai-juin, un « Conseil national de la transition » ainsi qu’au niveau local, des « fabriques de la transition », composés d’ « associations, conseils citoyens, conseils de développement, collectifs citoyens, entreprises, chercheurs, élus locaux, citoyens engagés, etc. », destinés à définir les « mesures de relance » pertinentes. Troisièmement, en septembre, de « préfigurer une Assemblée citoyenne du futur, comme imaginée lors du premier projet de réforme constitutionnelle sous l’impulsion d’organisations de la société civile » (i.e. : la marotte de Nicolas Hulot).
Voilà un mouvement singulier, qui en dit long sur l’état d’esprit de certains de nos principaux élus. Lorsque les gilets jaunes réveillaient la République, les maires n’avaient d’yeux que pour leur mobilier urbain. La guerre sanitaire n’étant pas la guerre sociale, ils s’enhardissent et retrouvent des accents gentiment progressistes. Que les bonnes gens se rassurent toutefois : rien de suffisamment démocratique pour rebattre les cartes. Jugeons plutôt.
Dépourvue de dimension légale ou constituante, la resucée des cahiers de doléances ne vaut pas tripette. Cantonné au plan de relance, le « Conseil national de la transition » est une bien pâle copie du CNR, qui osa, lui, refonder la république de fond en comble. Tirée au sort et destinée à faire échapper les décisions collectives à la dictature du temps court, l’assemblée du futur n’est certes pas sans intérêt… mais pourquoi limiter l’intervention des citoyennes et citoyens à l’avenir ? Ne sont-ils pas assez responsables pour s’occuper aussi du présent ? Où est le RIC, avec son corolaire qu’est le révocatoire, mot d’ordre des gilets jaunes et élément-clef de toute réforme digne de ce nom ? Où est la refonte institutionnelle à laquelle aspire une société étouffée par la pesante constitution du général-président ? S’ils avaient eu un peu de courage et de vision, Hidalgo et consorts auraient pu être les aiguillons de la démocratie ; en nous agitant leurs gadgets sous le nez, ils se sont faits marchands de breloques.
Leur démarche est surtout intéressante pour ce qu’elle dit de la période. Si des maires de métropole, des notables du régime et d’autres figures médiatiques* osent des demandes de cette sorte, c’est que Macron est gravement affaibli, c’est que les institutions ne sont plus considérées comme suffisamment légitimes pour poursuivre leur train-train. En même temps, l’épure des propositions dessine la ligne de convergence d’un parti de l’ordre renouvelé, qui offre tout à la fois au roi régnant de récupérer du soutien sur sa gauche sans risquer de se découvrir sur sa droite, et à Hidalgo d’apparaître comme un recours possible à la présidentielle – et pour pas cher en plus. Les prophètes du monde d’après seront-ils les continuateurs du monde d’avant ?
Au total, cette aimable conjuration ouvre une voie, mais une voie étroite, qui radicalise les demandes authentiquement démocratiques, sociales et écologiques. Aux vrais défenseurs de ces principes, maintenant, de pousser leur avantage.


* Parmi lesquelles Priscilla Ludosky, dont on ne comprend pas ce qu’elle est allée faire dans cette galère.

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Une réponse à aiguillons de la démocratie… ou marchands de breloques

  1. sébastien dit :

    Où comment détourner le concept de « démocratie participative » par peur des deux réformes vraiment susceptibles de remettre en cause les privilèges de classe de la caste politique : l’intangibilité de leurs mandats, le droit au mensonge pour gagner les élections et l’assurance qu’ils seront les seuls à pouvoir prendre les décisions.

    Le spectacle de la sociale-démocratie et de l’écologie positive n’en finit pas de nous montrer l’abandon radical des classes populaires par ces deux courants politiques sur le modèle « insiders-outsiders » proposé par Terra-Nova il y a quelques années.
    L’idée que l’on puisse obtenir l’approbation de tous via ce genre de « grande messe médiatique » – où les entreprises et leur maitrise technique prennent toujours le dessus sur la volonté de citoyens, même les mieux intentionnés au monde – est une illusion mortifère qui hante la gauche-néolibérale.

    Quel peuple a déjà pu obtenu l’abandon « spontané  » des privilèges par ceux qui les détiennent grâce à la négociation ou au consensus ?

    L’oligarchie et les gros pollueurs n’abandonneront rien sans qu’on les y obligent ni tant que leurs lobbys pourront prendre appui sur le monde politique pour faire advenir leurs projets. Dans ce cadre, la crainte de la révocation serait un puissant allié entre les mains du peuple en cas de « trahison » par ses représentants.

    Si l’on veut combler un peu le fossé social, il faudra en passer par un retour à une imposition réellement progressive et à la « planification » si l’on veut sauver la planète.

    Pas sur qu’une, deux ou même dix conférences de consensus soient suffisantes pour y parvenir ?

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