un avant-goût du monde d’après

Il aura suffi que M. Macron et Mme Merkel topent sur un plan à 500 milliards pour que la presse de la meilleure tenue parle de « révolution »*. Il est vrai que le mot est galvaudé depuis que le Sôter de 2017 a commis sous ce titre un opuscule tout ce qu’il y a de plus conservateur – économiquement, socialement et politiquement s’entend. Comme souvent pourtant la presse se trompe : l’argent promis n’est pas gratuit et devra d’ailleurs être remboursé rubis sur l’ongle. « Il n’y a pas d’argent magique », on vous dit ! Ainsi, instruits des erreurs du passé, nos vénérés dirigeants s’efforcent de les répéter sinon en préparant une nouvelle crise des dettes souveraines, du moins en forçant les futurs emprunteurs à reprendre, un jour, une bonne dose de rigueur budgétaire. La vérité est qu’en acceptant le principe d’un plan de relance, la RFA ne fait pas son aggiornamento budgétaire : elle garde l’Europe sous sa coupe. Et la France à sa remorque.
Pas plus tard que le vendredi 14 mai, désireux de rendre au pays sa « souveraineté économique », Emmanuel Macron avait justement convié à sa table tout ce que l’économie compte de beaux esprits de ce côté-ci du Rhin  : Daniel Cohen, Patrick Artus, Philippe Aghion, Élie Cohen, Jean Pisani-Ferry, etc. « C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures », paraît-il. Ce dicton populaire a dû inspirer l’hôte de l’Élysée, que l’on sait proche des gens. À coup sûr, ces conseillers sont les mieux placés pour dénoncer les dysfonctionnements d’un système dont ils sont pour certains des porte-parole, pour d’autres des observateurs peu critiques.
Blague à part, M. Pisani-Ferry aura plutôt profité de l’occasion pour rappeler à son hôte, par a + b, pourquoi il est dangereux d’annuler les dettes publiques détenues par les banques centrales, comme il l’exposait dans Le Monde du lendemain. Le sujet est crucial, puisqu’il détermine la capacité des États à investir dans le social et l’écologie, à opérer ou non la transformation que nombre de nos dirigeants prétendent appeler de leurs vœux. Au fond, la question est simple : nous doterons-nous des moyens du changement, ou aimons-nous mieux repartir dans un cycle « relance productiviste/austérité destructrice » ?
Aux arguments des gardiens du dogme monétaire nous préférerons ceux, plus convaincants, développés par Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean dans Alternatives Économiques peu de jours auparavant. « Pour libérer des marges de manœuvre immédiate aux États, la meilleure solution est l’annulation pure et simple des dettes publiques détenues par les banques centrales nationales de l’Eurosystème pour le compte de la BCE », écrivent-ils, concluant sans ambage : « c’est possible juridiquement et comptablement, en même temps que nécessaire moralement et économiquement. »
Sur l’échiquier politique, M. Mélenchon ne dit pas autre chose et a motivé et documenté sa position dans un billet publié sur son blog le 19 avril. D’autres, faute sans doute d’être parvenus à s’accorder sur ce point pourtant essentiel, restent en arrière de la main. Dans une tribune au titre plus descriptif que performatif (« Au cœur de la crise, construisons l’avenir »), 150 figures de la « gauche » et de l’ « écologie » jouent sur du velours, évitant le mot qui fâche : « On attend de l’Europe qu’elle conduise durablement une politique monétaire à la hauteur du risque actuel, mais aussi qu’elle mette en œuvre des formes inédites de financement en commun pour empêcher une hausse de l’endettement des États, en particulier les plus affectés par la crise sanitaire. Il faudra aussi dès les prochains mois engager le chantier de la restructuration des dettes héritées des crises successives. » Quant à Mme Le Pen, après avoir tancé les Grecs en 2015 (« une dette est une dette »), elle confirme son souci de l’orthodoxie budgétaire en jugeant que « la France devra rembourser sa dette ».
Durant cette même semaine riche en passes d’armes théoriques, 300 parlementaires du monde entier, emmenés par M. Sanders, ont demandé l’annulation pure et simple de la dette des pays pauvres, dans une lettre adressée au FMI et à la Banque Mondiale. Desserrer l’étau budgétaire autour des pays les plus riches, menacés de paupérisation, ôter la botte impérialiste de la nuque des plus pauvres, menacés d’effondrement : voilà deux mesures qui pourraient raisonnablement compter parmi les premières pierres du « monde d’après »… si les satrapes d’ici et d’ailleurs avaient d’autres priorités que de protéger les intérêts (financiers) de leurs mandataires. Mais pas plus que pour effacer la dette de leurs concitoyens, ces messieurs-dames ne veulent effacer celle de nos frères et sœurs du Sud, qui voient poindre, après le covid-19, une crise bien plus grave et durable. Alors même que M. Macron avait plaidé pour l’ « annulation » de la dette africaine le 13 avril, l’exécutif français a jugé à propos, trois jours plus tard, de qualifier d’ « avancée historique » le « moratoire » scandaleux adopté par le club de Paris et les créanciers des pays émergents. Faut-il s’en étonner ?
Parti comme c’est, le programme n’est donc pas « on recommence à zéro », mais « on continue et on accélère ». Le processus de destruction créatrice à l’œuvre dans l’économie mondiale suffira à nous en convaincre. Tandis que des milliers de « petits » – PME, commerçants, artisans – qui font vivre notre économie et nos villes sont aux abois, les grandes compagnies qui structurent le capitalocène et œuvrent avec méthode à la destruction du vivant s’en sortent toutes à peu près, les Gafam confortant même leur position en haut de la chaîne alimentaire – Amazon loin devant. Parmi les rares secteurs réellement et durablement plombés par le covid-19 : l’aviation. De fait, les compagnies aériennes ont cloué la plupart de leurs avions au sol depuis plus de deux mois, et beaucoup pourraient ne pas s’en relever. En France, à la nationalisation qu’il nous faisait miroiter, le gouvernement a préféré le « prêt garanti », sans doute pour ne pas fâcher son associé néerlandais. Partout, on s’apprête à « écrémer » : faire voler moitié moins  de temps les pilotes et licencier, surtout, des milliers d’hôtesses, stewards et personnels au sol. Dans leur sillage, les avionneurs en prennent un sérieux coup, qui voient leurs carnets de commande s’effacer comme une ardoise magique… comme ceux de leurs milliers de sous-traitants (moteurs, électronique embarquée, radars, radios, etc.). Comment faire pour les maintenir à flot ? Actionner, peut-être, les leviers de la commande militaire et des contrats d’armement ? La logique du marchand de canons est hélas bien souvent le « dernier argument » des systèmes en crise. Quand on sait que les seules activités qui ont continué pendant le confinement, hors santé et alimentaire, sont les opérations militaires, de guerre, d’entraînement ou de démonstration de force, on se dit que la folie humaine a de beaux jours devant elle.
En somme : suivez les encours des prêts aux États, les cours de la bourse et les ventes d’armes, et vous comprendrez pourquoi le monde n’est pas près de changer.


* Virginie Malingre, « La France et l’Allemagne proposent un plan de relance européen de 500 milliards d’euros », LeMonde.fr, 18 mai.

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