chronique du bas-empire

Il flotte dans l’air comme un parfum de bas-empire.
Dans cette note, nous affirmions, sans preuve !, que l’Élysée et Matignon avaient décidé de concert de faire voter le parlement en bloc sur le « plan » de déconfinement et le mouchard StopCovid, dans le dessein de piéger les oppositions parlementaires. Patatras ! Notre théorie s’est écroulée lorsque Philippe a annoncé, le 28 avril, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, un vote spécifique sur l’application traçeuse. La veille au soir, déjà, la presse rapportait que Macron avait lui-même passé des coups de fil aux rédactions pour faire de son premier ministre le seul responsable du maintien du vote immédiatement après le débat. Il y a donc de la friture sur la ligne entre le palais-royal et le palais-cardinal : les journaux les mieux renseignés murmurent même qu’un remaniement serait tout proche, qui renverrait le premier ministre à sa reconquête du Havre. Celui qui avait cru pouvoir démissionner impunément son généralissime en juillet 2017, ne se sentant plus d’aise d’avoir passé les troupes en revue du haut de son command-car, devrait cependant y réfléchir à deux fois : se découvrir à droite, après avoir perdu son aile gauche, pourrait être fatal à sa petite aventure personnelle.
Ces conjectures ne valent toutefois plus grand-chose, à l’heure où le régime prend l’eau de toutes parts. Le jour du discours de Philippe devant la « nation assemblée », la social-démocratie se reformait autour de la maire de Paris, coiffée du bonnet rouge et bleu d’Étienne Marcel. Avec bon nombre de maires et autres personnalités autorisées, elle proposait rien de moins qu’une réforme constitutionnelle. Oh, pas une vraie réforme, susceptible de changer la donne, mais des mesures qui dépassent les ajustements auxquels l’insubmersible 5e a pris l’habitude, étant passée 24 fois sur le billard pour des opérations plus ou moins bénignes. Comme nous le faisions observer, quand ça faseye chez les caciques, c’est que les cartes ne sont pas loin d’être rebattues. La crise de confiance est bien là, majeure, avec sa tentation de l’union nationale et sa passion du dégagisme qui disent une seule et même chose : l’espoir d’une république capable de protéger à nouveau l’intérêt général. La tendance à la désobéissance civile, très bien analysée par François Cocq dans un récent billet, est un autre signe tout à la fois de la déliquescence de la société politique et de l’aspiration populaire à une légalité nouvelle, plus respectueuse de la vie et de la dignité humaine.
Le fait est qu’il devient difficilement concevable que le régime passe une fois de plus à travers les gouttes. Rescapé en 2002, avec un peu trop d’avance pour avoir eu vraiment peur, repêché au filet en 2017, dans des conditions minables, le voilà questionné dans ses fondamentaux : l’efficacité et la stabilité, deux chimères tout droit échappées des Trente Glorieuses et du fécond imaginaire gaullien. Stable, la 5e ? Plus trop, depuis que l’extrême-droite s’invite à son élection reine. Efficace ? Pas vraiment, si on en juge par les meilleures performances des régimes parlementaires pour combattre l’épidémie de covid-19. L’Allemagne, la Suède, même l’Espagne et l’Italie : chacune a fait mieux dans son genre. Pas toujours en termes de mortalité, si ce décompte macabre a du sens, mais dans leur capacité à gérer la crise en bonne intelligence avec la société. Sans même parler des miettes du Commonwealth, Nouvelle-Zélande en tête, où le Covid-19 a glissé comme l’eau sur les plumes d’un canard. A contrario, les régimes à exécutif fort se sont pris le mur de face : tant ceux qui croient encore pouvoir se parer du beau nom de démocratie (États-Unis, Brésil), que ceux qui n’ont jamais guigné ce qualificatif galvaudé (Russie, Chine, etc.). Qu’il semble loin, le temps pourtant si proche où les exemples autoritaires étaient cités avec force louanges par nos observateurs nationaux.
L’échec cuisant des despotats à juguler efficacement l’épidémie est-il une garantie, chez nous, contre la tentation autoritaire ? Que nenni. Depuis longtemps nous n’avions pas marché sur une si étroite ligne de crête. Tandis que le gouvernement de Sa Majesté Emmanuel Ier, qui a eu tout faux, sur toute la ligne (impréparation sur les masques, sur les tests, sur les lits, convocation des élections municipales, confinement trop tardif, déconfinement non concerté, revirements à qui mieux mieux, etc.), renvoie l’avenir à la « responsabilité de chacun », Le Pen attend son moment pour ouvrir un feu nourri. Son argument sera simple, imparable, et tiendra en un chiffre : le nombre de morts, auquel succédera un discours à double-fond dont le premier mot sera « frontières » et le dernier « État ». Nul doute que l’héritière des antigaullistes (pas les républicains, mais ceux de la collaboration et de l’OAS) saura, elle, se servir des instruments de la puissance : le pouvoir de dissolution, l’initiative législative, le pouvoir de nomination, l’armée, etc., sans compter toutes les lois liberticides que la lâcheté, le conformisme et l’électoralisme ont glissées pour elle dans la corbeille de la mariée. Tout cuit dans le bec, on vous dit. La droite dite « républicaine » espère revenir aux affaires ? Elle ferait mieux de s’accrocher au bastingage.
Par les temps qui courent, chaque regard sur l’état de notre société politique semble devoir nous conduire à la même question : est-il encore possible d’échapper au pire ? Sans doute, voulons-nous croire, mais le passage est étroit comme le chas d’une aiguille.

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