une semaine sous le bas-empire

Nombre, 7, Résumé, Adresse, Sept, Calligraphie

La semaine avait commencé sous de curieux auspices : les célébrations religieuses étaient à nouveau autorisées mais les manifestations, elles, restaient interdites. Étrange paradoxe en démocratie ! Les Français cependant n’ont pas oublié la rue, et pourraient bien y redescendre rapidement. Un sondage nous apprend par exemple que 42 % d’entre eux estiment que si la vie économique reprend son cours, il n’y a aucune raison pour que la contestation reste coite. Sagesse d’une société qui inventa la révolution citoyenne !
La situation sociale et la politique du gouvernement lui donnent en tout cas de sérieux motifs de protester. « Pas de changement de cap, mais un changement de rythme », a ainsi déclaré Philippe, le lundi 25 mai, en ouverture d’un « Ségur » de la santé dont sont exclus une grande partie des paramédicaux pourtant mobilisés au premier chef contre l’épidémie. Au menu de ces agapes ? Remise en cause discrète des 35 heures, (même la droite n’ose pas – il faut écouter Philippe Juvin sur France Info), maintien de la T2A, rien sur les embauches, rien non plus sur les lits. À ce stade des négociations, l’intention de l’exécutif est donc bien de payer les soignants en monnaie de singe : une augmentation salariale (dont on ne connaît pas la teneur), mais rien pour reconstruire le système de santé. Pourtant, n’est-ce pas aussi pour cela que se battent les infirmières, médecins et autres professionnels des soins ?
L’aide à la filière automobile était l’autre attente de la semaine. Il fallait au moins un discours présidentiel, le mardi 26, pour exposer ce plan que les petits télégraphistes se sont empressés de qualifier d’ « historique ». Historique, vraiment ? En trompe-l’œil, le montant de 8 milliards annoncé, qui comprend les 5 milliards de prêts garantis par l’État. Usée, la ficelle de l’incitation à l’achat – ceci sans aucune contrepartie écologique. Honteux, l’accord tacite de l’exécutif au plan de suppression de trois usines Renault, dont nous avons dit un mot ici. Stupide, qui plus est, puisqu’il s’agirait d’un côté de se mettre en œuvre de fabriquer des SUV, ces chars d’assaut urbains, et de se séparer, d’un autre, du site de Choisy, pourtant spécialisé dans le reconditionnement des pièces et vanté ès qualité pour ses mérites écologiques. En vérité, les vieilles logiques capitalistes et productivistes ont de beaux jours devant elles.
Le mercredi 27, le parlement a entériné, comme attendu, l’application « StopCovid ». (En avait-il le choix, ayant arraché au gouvernement un vote purement consultatif ?) Dans le registre des atteintes aux libertés, on connaissait l’argument du terrorisme, on expérimente désormais celui de la santé publique. « L’application ne pose aucun problème de données personnelles », répète à l’envi Cédric O, dont on ne sait plus bien s’il est membre du gouvernement ou VRP de la tech. Et de mettre en avant la « petite entreprise grenobloise » qui a conçu le procédé, sans paraître s’inquiéter des Gafam qui, en proposant le mouchard sur leurs plateformes, pourraient fonctionner comme de véritables aspirateurs à données. Ce n’était pas tout de ne pas leur en confier la réalisation, puisque c’est sur leurs appareils et leurs systèmes d’exploitation qu’on utilise l’application. Et l’État, dans tout ça ? C’est connu : il ne nous veut que du bien. Dangereux précédent que celui-là dans un contexte de rétrécissement général des libertés. Sur ce sujet il faut lire les arguments de Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme.
Au parlement, justement, la majorité n’en finit plus de se fragmenter, comme si chacun espérait grappiller une portion d’un pouvoir inexistant.  Alors qu’un neuvième groupe de 17 députés « ni dans la majorité, ni dans l’opposition » vient de surgir des profondeurs, 17 proches du grand vizir font à leur tour sécession tout en prenant soin de se déclarer « dans la majorité ». À quoi il faut ajouter 56 de leurs collègues, encore membres du groupe majoritaire de la majorité, pudiquement formés en « courant ». Vous n’y comprenez plus rien ? Nous non plus. « Façon puzzle », écrivions-nous dans ce billet. Mais, au fait, que pense de tout cela le chaperon des fidèles du président au Palais-Bourbon, l’ineffable Gilles Le Gendre ? « C’est au sein de LRM qu’est porté le dépassement du clivage droite-gauche. C’est tout de même nous les plus nombreux ! », déclare-t-il au Monde. « Nananère », aurait-il pu ajouter. En vérité, le « dépassement du clivage droite-gauche » par le haut a vécu. En coagulant autour de sa personne les intérêts de la bourgeoisie et en portant à son paroxysme la confusion idéologique des années 2000-2010, Macron a donné le signal d’une recomposition de la société politique autour du principe qui l’a toujours articulée au long des siècles : la lutte des classes.
Le jeudi 28, Édouard Philippe desserrait un peu plus l’étau refermé à la mi-mars sur la France. Dans une note publiée sur ce blog, à quelques jours du déconfinement, nous prédisions « l’apocalypse selon Macron ». C’était aller un peu vite en besogne : le reflux est net et cela est heureux. Y aura-t-il une deuxième vague ? Sera-t-elle haute comme un ou deux immeubles ? Nul ne le sait. Un jour on disséquera les chiffres, on discutera l’effet psychologique du virus sur les gouvernements du monde entier, on scrutera la manière dont ils se sont comportés. Pour le bilan, il est trop tôt. Mais ne faisons d’ici là aucun crédit à Macron, qui était le 7 mars au théâtre pour donner l’exemple, confinait la France entière le 16, et se lançait un mois plus tard, tête baissée, dans un déconfinement à hauts risques, en laissant à la société le soin de gérer l’intendance. Ne faisons non plus aucun crédit à son grand vizir, qui a poussé au maintien du premier tour des municipales quand tremblait la main du calife. Ne leur faisons, en bloc, aucun crédit, car s’il ne peuvent être tenus comptables de toutes les erreurs passées, ils s’en sont néanmoins tenus solidaires par leur politique de destruction du service public ; car ils se sont présentés au seuil de cette crise sanitaire dans un état inconcevable d’impréparation, après avoir brûlé des derniers stocks de masques lorsque l’épidémie commençait de quitter la Chine.
Flag, European Union, Brexit, Europe, GrungeCe vendredi 29 mai, enfin, nous commémorons les quinze ans du « non » au Traité constitutionnel européen. En 2005, l’étudiant en droit que j’étais avait voté « oui » à ce référendum scandaleux dans son principe comme dans ses suites. Bien des années après, je m’en suis complètement dessillé, en mesurant le prix que nous payons collectivement à l’ordolibéralisme et à la mise sous l’éteignoir de la démocratie. L’annonce du plan Merkel et Macron, suivie de peu par celle du plan Von Der Leyen le 27 mai, ne devraient pas changer cet état de choses, puisque les subventions et autres prêts seront encore et toujours conditionnés à ces « réformes de structures » qui ont défait les services publics français et failli noyer la Grèce dans sa mer Égée. On voit mal que les retraités et autres contribuables de Suède, des Pays-Bas ou même d’Allemagne qui nous jouent depuis des années la fable de la cigale et de la fourmi changent si radicalement leur manière de voir qu’ils acceptent une solidarité gratuite : celle que les humains se doivent les uns aux autres. Et que dire des pays pauvres, si peu nombreux à signer le moratoire « généreusement » concédé par le G20, après une note de l’agence Moody’s qui leur fait craindre, s’ils l’acceptaient, une dégradation de leur « note » et un renchérissement de leur dette. Les créanciers de la misère humaine sont loin d’avoir dit leur dernier mot.
Tandis que l’UE cherche son « moment hamiltonien », le désir de souveraineté frémit à nouveau par chez nous. Il faut alors définir ce concept si abondamment travesti, lorsque que la tradition rousseauiste, révolutionnaire, républicaine, l’a indéfectiblement attaché aux notions de « peuple » et d’ « intérêt général ». C’est justement ce que propose une tribune parue dans Marianne, cosignée avec quelques camarades sur la même longueur d’onde. La question subsidiaire est : cette souveraineté populaire doit-elle forcément et ad vitam æternam être conçue dans le cadre national ? Personnellement, je ne le crois pas. Les frontières sont une marque de l’histoire, et non pas une donnée intangible. Limiter le débat à l’alternative « européistes/eurosceptiques », c’est condamner les voies que pourrait emprunter l’humanité pour se faire plus proche d’elle-même. Or, elle n’en a jamais eu autant besoin ! L’Union du marché est vacillante ? Tant mieux : c’était un mauvais projet. Mais la santé, par exemple !, le social ou l’écologie, sont des terrains tout indiqués pour jeter les bases de nouvelles coopérations, réellement fructueuses, entre les peuples d’Europe et d’ailleurs.

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