le casting et le scénario

Mercredi 27 novembre, la Commission Von der Leyen sera investie par le Parlement européen. Sera ? Sans doute, les partis décatis qui régentent encore l’UE ayant intérêt à soutenir les commissaires issus de leurs rangs. On rappellera toutefois que la candidature de l’ex-ministre de la défense de la RFA, proposée, comme celle de tous ses prédécesseurs, à l’issue d’un processus des plus opaques, avait manqué de peu d’être retoquée par les mêmes députés en juillet dernier. Une intrigue de plus, dans un imbroglio dont nous sommes les affligés spectateurs.

Cette commission qui se veut le gouvernement de l’Europe n’est en fait qu’un théâtre d’ombres. Après les incertitudes quant à sa présidence même, le désaveu infligé à trois candidats commissaires apparaît moins comme le signe de la vitalité démocratique du Parlement que comme celui du doute qui saisit le Vieux Continent. De fait, alors que le Brexit n’en finit plus, alors que les régimes autoritaires se réveillent et s’enhardissent, il semble certain qu’aucun casting ne permettra de modifier le scénario actuel.
Le fait semble acquis que, dans l’UE comme dans les États dont elle procède, les problèmes politiques ne se posent plus en termes de personnes, mais d’institutions. Que pour avoir schunté la volonté populaire en 2005, les gouvernements de l’Europe, partout minoritaires ou partout aux abois, ont définitivement altéré la confiance des citoyennes et des citoyens. Que pour avoir fait du néolibéralisme leur dogme, ces mêmes gouvernements ont donné leurs meilleurs arguments aux ennemis irréductibles de la construction européenne.

Alors, que faire ? Rouvrir les vieilles querelles et les mille ans de guerre ? S’agenouiller devant d’autres impérialismes, plus sûrs de leur fait et de leur bon droit ?
Plutôt reprendre les choses depuis le commencement. Ne pas craindre de couper des fils en démêlant l’écheveau. Rappeler qu’il ne peut y avoir de société politique sans souveraineté populaire. Que les conditions de la solidarité ne sont pas à trouver dans l’économie du partage des restes, mais dans l’espérance du bonheur commun. Redonner vie enfin aux principes dont nous croyons qu’ils sont aux fondements de toute société républicaine et démocratique : services publics, droits sociaux, etc.
Nous autres, Français, n’avons certainement pas le monopole de l’Europe, mais nous possédons une certaine expérience en la matière. Et la contestation politique qui se reconstruit ici même peut être un bon point de départ.

Publié dans La Feuille constituante du 25/11/19.

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sur la marche du 10 novembre

Voilà cinq jours que la gauche ergote et se divise sur le point de savoir s’il faut rejoindre la marche du 10 novembre pour dire « non » à l’islamophobie. L’appel à se rassembler suscite des questionnements sans fin et des scrupules jamais observés. On en discute les termes, les signataires, les mots d’ordre ; on s’avance, on s’interroge, on se rétracte. Au total : certains iront, certains feront bande à part, d’autres resteront chez eux. Une seule chose est sûre dans ce vaste embrouillamini : si l’on examinait aussi minutieusement les motifs et les parties prenantes de toutes les mobilisations avant d’y participer, il n’y aurait plus grand monde dans la rue pour réfuter le racisme et toutes ses abjectes variantes.

Pour ma part, je marcherai dimanche : pour la fraternité, contre la haine. Je marcherai dans l’espoir de dissiper l’atmosphère étouffante instaurée par une poignée de boutefeux. Cela fait-il de moi l’idiot utile des promoteurs de l’islam politique ? Je crois justement qu’il ne faut pas leur laisser cet espace libre ; je crois aussi que détourner le regard servirait une extrême droite qui œuvre à nous faire voir partout l’islamisme.

Marcher contre l’islamophobie n’est en aucun cas renoncer à la critique de la religion, comme d’ailleurs de toute tradition. Son exercice est la condition sine qua non de la liberté et l’on connaît trop le rôle des Églises, à croix, à croissant ou à étoile, dans la perpétuation du patriarcat et de la hiérarchie des classes, pour ne pas voir les dangers qu’il y aurait à les laisser reconstituer leur emprise sur la société. J’affirme cependant que l’on peut aussi, sans se déjuger, considérer la question religieuse avec une modération généralement absente des proclamations d’estrade : admettre simplement que certains de nos frères et sœurs humains cherchent dans la foi soit le sens caché du monde, soit un secours moral face à l’âpreté de la vie, que cette conviction ne s’extirpera ni par la force, ni par l’admonestation raisonnable, et que la dédaigner serait en faire don aux rigoristes. Notons au passage que la religion opium du peuple n’est pas vouée à entraver en toutes circonstances un progrès social qu’il lui est même parfois arrivé d’accompagner : du bas clergé de 1789 aux prêtres ouvriers des temps industriels. N’oublions pas surtout que, se rendant à cette imparable nécessité de la tolérance sans laquelle il est impossible de vivre ensemble, les rédacteurs de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen ont écrit que « nul ne doit être inquiété pour ses opinions, mêmes religieuses ».

Mais on ferait fausse route en se focalisant sur le religieux, c’est-à-dire sur le signe, quand c’est le social qui est en cause, c’est-à-dire le fait. On suivrait ainsi les identitaires de tous bords, perinde ac cadaver, jusqu’au bord de la falaise d’où ils veulent nous précipiter.
Sans doute cette approche permettrait-elle d’envisager différemment la question qui nous occupe. Car, qui sont, en définitive, les cibles des déclarations stigmatisantes de MM Zemmour et consorts et des violences qu’elles libèrent ? : les filles et les fils des ouvriers employés jadis par le capitalisme d’État pour faire tourner les usines des Trente Glorieuses, eux-mêmes à la merci d’un capitalisme échevelé créateur de chômage et de précarité ; les enfants, désormais adultes, d’une république qui les a constamment méprisés et dont les ministres pensent encore être entendus lorsqu’ils prodiguent leurs leçons de morale laïque. Plus que jamais il faut convenir que l’émancipation ne se décrète pas mais se construit. Et de ce point de vue, humblement reconnaître que nous construisons sur des ruines – les ruines laissées par la colonisation, la relégation urbaine et l’atomisation néolibérale. C’est la raison pour laquelle avant tout autre question se pose me semble-t-il celle de la méthode pour faire front commun.

En revendiquant leur part dans la cité, les gilets jaunes ont fait naître un formidable espoir de rassemblement des classes moyennes et des classes populaires. Des rapprochements se sont opérés entre la France périphérique et celle des banlieues, que les hésitations des derniers jours risquent de faire faseyer. Entre ceux qui revendiquent des idéaux de progrès social et humain et ceux qui sont désignés comme les boucs émissaires d’une société dont ils avaient été écartés dès l’origine, il y a une solidarité d’intérêts et il doit y avoir une solidarité d’action. Ce serait là la meilleure réponse à ceux qui, artisans ou héritiers spirituels des politiques de destruction des solidarités républicaines, sont passés maîtres dans l’application de l’adage « diviser pour mieux régner ».

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faire-valoir du pouvoir ou commis de confiance du peuple ?

Des militants d’Extinction Rébellion déploient une banderole « La nature n’est pas à vendre » dans le centre commercial Italie 2, à Paris, le 5 octobre 2019.

N’allez pas chercher de biais : la sélection des membres de la « Convention citoyenne pour le climat » voulue par M. Macron est, nous dit-on, im-pec-cable. « On a réellement tiré une France en miniature », assure Loïc Blondiaux, politiste et membre du comité de pilotage de l’opération, rappelant que les techniques des instituts de sondage ont été utilisées pour l’occasion*. Cette assurance de représentativité suffira-t-elle à garantir le caractère démocratique de l’exercice ? Certainement non.

De la même manière que l’institution du suffrage universel n’a pas suffi à faire de la France une démocratie réelle, il ne suffira pas d’enfermer un « échantillon représentatif de la population » dans un bureau du ronflant Conseil économique, social et environnemental, vaisseau fantôme de la 5e République, pour aboutir à des solutions acceptées par le plus grand nombre. Surtout s’agissant d’enjeux aussi graves que le climat, la fiscalité, etc.

En l’occurrence, le biais ne vient pas des tirés au sort, mais de l’origine même de la « convention » : décrétée par le prince, en pleine révolte des gilets jaunes. Comment imaginer que la défiance généralisée envers la puissance publique ne déteindra pas sur cette commission Théodule, fût-elle « citoyenne » ? Le procès d’intention est visible à des kilomètres à la ronde. Déjà il se murmure que l’assemblée fantoche a été installée pour amuser la galerie – et sans doute cette critique aura sa part de vérité.
À moins que…

En 1789, les modalités de délibération des états généraux auraient pu jeter le soupçon y compris sur les députés du tiers, si ces derniers n’avaient imposé les conditions de leur participation : le vote par tête au lieu du vote par ordre.
L’affaire qui nous occupe est incomparable, bien évidemment. Mais elle est analogue, en ce qu’il appartient aux membres de la convention climatique de démontrer qu’ils seront, non pas les faire-valoir du gouvernement, mais les « commis de confiance » du peuple. Comment cela ? En mettant au jour les contradictions d’un État captif des puissances d’argent ; en faisant rendre gorge aux industriels qui jusqu’ici ont été trop contents de pouvoir polluer en se défaussant sur les consommateurs ; en somme : en faisant pour une fois échapper les citoyennes et les citoyens au rôle du dindon de la farce.

* France Culture, matinale du 7 octobre 2019.

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ultime perfidie anglaise

L’Europe et l’Angleterre sont dans un bateau.
L’Angleterre tombe à l’eau.
Qu’est-ce qui reste ?
L’anglais.

L’inconsistance politique de l’Europe ne provient pas de ce qu’elle reconnaît 24 langues officielles, mais de ce qu’elle se parle à elle-même dans une langue étrangère.

Cette anomalie sera plus frappante encore lorsque, le Brexit ayant eu lieu, les anglophones représenteront moins de 1% de la population de l’Union. Ironie de l’histoire, ces derniers locuteurs natifs seront aussi les ressortissants d’un martyr séculaire de l’impérialisme britannique : l’Irlande.

L’anglais domine dans les institutions européennes, où les diplomates de tous les pays, français au premier chef, ont laissé leur idiome national à la porte des salles de négociation. Ainsi, les fonctionnaires d’un État fondateur de la Communauté européenne, dont la Constitution proclame que « la langue de la République est le français », jugent acceptable de porter la voix de la France en Europe dans une autre langue que la leur. Un tiers des documents de la Commission étaient rédigés en français en 1999 ; ils ne sont plus que 4% à l’être aujourd’hui. Ceci au profit exclusif de l’anglais, devenue langue de rédaction de 83% des textes officiels*.

L’anglais domine aussi les échanges culturels entre Européens. Tristesse d’entendre des Français, Italiens et Espagnols parler anglais entre eux, lorsque leurs propres langues, si proches les unes des autres, leur permettraient de communiquer facilement. Rage d’entendre les touristes de partout être de plus en plus systématiquement accueillis, où qu’ils aillent en Europe, par le hello du dollar, au lieu du bonjour, du hola ou du καλημέρα des habitants du lieu.

Car l’anglais d’Europe, sous-ensemble d’une lingua franca qui a étendu son empire à la planète entière – désormais à l’espace ! – n’est pas la langue de Shakespeare, mais celle de la City et de Wall Street. En empruntant à l’impérialisme états-unien son vocabulaire, nous lui empruntons aussi sa manière de voir : la capitalisme prédateur en économie et l’unilatéralisme en politique internationale. De cet impérialisme culturel, la révolution numérique a accru l’hégémonie : la pensée s’est faite plus anglo-saxonne à mesure que ses vecteurs le sont devenus – témoins les Gafa et la myriade de services et applications numériques truffés d’anglais que nous utilisons au quotidien.
Sans doute la question linguistique n’est-elle qu’un aspect parmi d’autres du problème européen. L’hégémonie allemande en Europe s’accommode en tout cas de cet état de fait favorable aux affaires. La bourse de Francfort n’a que faire de la langue de Goethe.

On ne résoudra pas d’un coup de baguette magique les difficultés pratiques posées par le multilinguisme sur le Vieux continent. Babel est tout à la fois la richesse et la malédiction d’un espace doublement fracturé par le limes romain et par le morcellement de la romanité elle-même. Mais il est naïf et dommageable de tenir la prédominance de l’anglais pour une donnée purement factuelle de la société européenne. Il n’y aura pas plus de paix dans un monde où chacun se contente de parler sa langue, que de justice et de liberté dans un monde dominé par une seule. Aussi le combat linguistique n’est-il pas une vanité d’Européens décadents, mais une expression nécessaire du combat démocratique et social, du combat pour l’égalité et pour la dignité.

Pour tous les peuples d’Europe, ce combat linguistique procède du droit imprescriptible d’affirmer « nous sommes nous », chacun dans sa langue. Les Français bien sûr ne font pas exception. Avant de devenir la start-up nation de M. Macron, leur pays fut la patrie de la Grande Révolution. En cette année jaune, ce peuple intelligent et éruptif, pugnace et indigné, a prouvé qu’il avait encore des choses à dire en français dans le texte. Puisse la langue française redevenir le maquis de son intelligence politique, la Cité constamment enrichie, mais jamais oublieuse, où il redonne sens aux mots et concepts qui l’ont fait tout à la fois singulier et universel : liberté, égalité, fraternité.

La Croix, « Le français décroche dans les institutions européennes », 30 juillet 2018.

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tiers bloc

Au point où nous sommes de notre histoire collective, tout semble préparer un second tour Macron-Le Pen en 2022.

Ce duel ne représente pas l’esprit du pays.

Des citoyens de plus en plus nombreux veulent échapper à cette alternative mortifère. Ils réfutent comme une grossière manipulation l’opposition « progressistes contre nationalistes » et « patriotes contre mondialistes » déployée conjointement par le parti présidentiel et par le Rassemblement national. Derrière les abus de langage, ils ont démasqué le néolibéralisme et l’identitarisme, qui emprisonnent l’humain pour l’un dans les limites de sa fortune, pour l’autre dans celles de son essence, et s’accordent sur la protection des privilèges, l’exploitation de l’être humain et l’épuisement des ressources naturelles. Face aux deux blocs qui se sont promis de se retrouver face à face, ces citoyens en forment un troisième : le seul capable d’écrire une histoire radicalement différente de celle qui avait été prévue pour eux et à leur place.

Ce tiers bloc est celui de la multitude, dont une partie, restée longtemps silencieuse, revendique haut et fort sa citoyenneté depuis le 17 novembre 2018 : le tout, qui n’est rien, et veut être quelque chose de janvier 1789. Quelles sont ses chances de l’emporter dans l’élection césariste par excellence, lorsqu’il commence tout juste à prendre conscience de lui-même ? De ne pas céder au terrorisme de la pensée que fait régner le nouveau bipartisme ? Un réalisme à courte vue nous inviterait à les croire faibles ; la lucidité nous engage à reconnaître que nous n’en savons rien ; la volonté nous enjoint d’affirmer que, quelles qu’en soient les voies, son succès est indispensable, pour conjurer la catastrophe annoncée et jeter les bases d’une société tournée vers le bonheur commun.

La dernière présidentielle n’a pas achevé la déconstruction du vieux monde. 2017 était encore le temps de crise décrit par Gramsci comme celui où l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naître. Toute conjecture sur la base de ce scrutin serait donc imprudente, même si un motif d’espérer se trouve sans doute dans les plus de 7 millions de voix de l’Avenir en commun.

Par-delà les questions d’appareil, qui enferment le désir populaire dans la logique d’un système politique en déréliction, la révolte des gilets jaunes a offert au tiers bloc l’occasion, peut-être décisive, d’inscrire ses revendications dans le dépassement du carcan de la Ve. Ce fait politique change d’ores et déjà la donne. Désormais, en tous lieux, l’idée prend corps que les droits politiques, sociaux et écologiques, les libertés publiques et individuelles et le principe de souveraineté populaire sont étouffés par la lettre et la pratique constitutionnelle, et qu’après le dévoiement néolibéral, le stade ultime de la décomposition de la République sera la dérive autoritaire. Après le temps destituant justement décrit par François Cocq, seul le temps constituant pourra rendre au tiers bloc son pouvoir non seulement d’interpréter le monde, mais de le changer, au profit du plus grand nombre.

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la Révolution française, « point d’appui pour une histoire de haute température »

Le 14 juillet 1989, la Révolution française commémorée paradait sur les Champs-Élysées, joyeux carnaval marketing imaginé par un publicitaire. Depuis lors, la matérialité de l’histoire nous est revenue en boomerang, révoquant les idées désincarnées. La société du chômage a engendré celle de la précarité ; les structures qui tenaient la nation une et indivisible se sont dissoutes dans le grand marché ; les contradictions sont apparues, flagrantes, entre le cadre césariste de la Ve République et l’aspiration populaire à une démocratie réelle. Trente ans plus tard, la Révolution française est retournée sur les Champs-Élysées, mais sous une forme bien plus authentique, bien plus conforme à l’élan originel, portant de nouvelles revendications démocratiques et sociales.

Ce n’est pas par ces considérations que l’historienne Sophie Wahnich introduit l’édition augmentée de son recueil de textes, L’intelligence politique de la Révolution française (Textuel, 2019). Mais le contexte bouillonnant de cette année jaune et, plus largement, de cette fin de décennie marquée par ce que mon camarade François Cocq désigne sous la juste expression de temps destituant, achève de donner à ce livre un caractère de nécessité. Lire ou relire les discours des révolutionnaires et les articles des déclarations et constitutions passées apparaît en effet plus nécessaire que jamais. Non pas comme source d’imitation, mais comme outil pour comprendre les difficultés rencontrées pour la première fois par les citoyens d’un « présent où rien n’était déjà acquis ». De fait, comme l’écrit l’autrice en préambule, « notre présent politique montre que la Révolution française est redevenue un objet chaud, un point d’appui pour une histoire de haute température ».

Dans les documents commentés, on trouve tout à la fois les grands élans de l’humanité envers elle-même, dans la proclamation d’Étienne Polverel sur la liberté des esclaves, la critique précurseure du libéralisme économique, sous la plume du curé Dolivier pétitionnant pour les quarante habitants de la région d’Étampes, et la réflexivité critique indispensable à tout processus constituant, exprimée dans les observations de Thomas Paine sur le projet de constitution et de déclaration de l’an III. Il y apparaît clairement que si la Révolution française a laissé de nombreuses questions en suspens, elle nous donne néanmoins des clefs pour progresser dans les voies qu’elle a ouvertes.

Comme je l’ai écrit dans cet essai, la Révolution n’a pas épuisé ses significations dans le pays même où elle a pris son essor, voici deux cent trente ans. Malgré la tentation de la mettre sous cloche, notre époque est encore grosse de ses promesses. Le livre fort utile de Sophie Wahnich accompagnera tous ceux qui, constatant la mise en péril de la liberté des anciens convoquée par la Révolution française, considèrent « que oui, des hommes ont été libres et que donc sans doute ils pourront l’être à nouveau. »

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ruse de la raison, ruse de la folie

Depuis le discours de Nicolas Sarkozy sur la crise financière, prononcé en 2008 à la tribune de l’ONU, on ne s’étonne plus d’entendre un président néolibéral dénoncer les prétendus excès du capitalisme. En parlant devant l’OIT d’un « capitalisme devenu fou », Emmanuel Sôter Macron n’a donc pas innové : il s’est benoîtement mis dans les pas de ceux qui habillent leur adhésion crétine à la loi du marché des oripeaux de la social-démocratie.

Cette pirouette rhétorique est une espèce de ruse de la raison. Derrière le chaos apparent, le capitalisme structure notre modernité. Il se fond dans la multiplicité de ses expressions, se parcellise et se réinvente sans cesse, pareil aux fragments chatoyants du kaléidoscope, dont les mouvements et les reflets infinis forment des images hypnotiques toujours renouvelées.

Le capitalisme a fait de la politique sa ruse. Ce qu’il ne peut prendre de vive force, comme font les potentats dans les États où la démocratie, même représentative, n’a pas encore été fermement établie, il se l’accapare sous nos latitudes par la persuasion. Ainsi, pour survivre aux accusations de plus en plus nombreuses portées contre lui, il se trouve encore capable de se réfuter lui-même. Prudent, il ne se nie cependant jamais dans son principe : après la Crise, ses mandataires ont vilipendé le capitalisme financiarisé, abstrait de l’économie réelle, et ont cloué au pilori les traders, mais n’ont jamais mis en cause l’origine du mal – la recherche effrénée de la plus-value, le « grand secret de la société moderne » dévoilé par Marx.

C’est pourquoi, face aux tartuffes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes, il faut affirmer que le capitalisme n’est pas devenu fou, mais qu’il n’est né ainsi. Que c’est sa diffusion dans l’ensemble du corps social et dans chaque portion de l’existence humaine qui le rend si hautement destructeur. Que la ruse de la raison par laquelle il semble opérer est en fait une ruse de la folie : la folie intrinsèque d’un système fondé sur l’exploitation de l’humain et sur l’épuisement des ressources naturelles. Il faut affirmer aussi que seul un mouvement véritablement constituant permettra de le récuser comme fait social total, pour faire exister à nouveau le commun où se sont imposés le profit et la loi du plus fort et conjurer ainsi le « temps de guerre » prophétisé par Emmanuel Macron.

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rupture de barrage

Une semaine exactement après les élections européennes, on pouvait entendre un commentateur très autorisé tenir à peu près ce langage : « Il n’y a aucun risque qu’Emmanuel Macron soit battu par Marine Le Pen en 2022. »

Que penser de cette prophétie lénifiante ? Qu’elle est aussi peu valable que celle qui consisterait à prévoir, à même échéance, l’élection triomphale du Rassemblement national. Comme souvent, la vérité se situe entre les deux : c’est-à-dire qu’au train où vont les choses, il devient de plus en plus vraisemblable que Mme Le Pen remporte sur le fil la prochaine présidentielle. Pourquoi ? Parce que le barrage républicain, érigé en 2002, colmaté en 2017, est sur le point de rompre. Voyons comment.

Au premier tour de la dernière présidentielle, M. Macron devance Mme Le Pen d’à peine un million de voix. Les deux candidats suivants, MM Fillon et Mélenchon, se situent une marche au-dessous, dans un mouchoir de poche. Plus de 80% des votants ont choisi l’un de ces quatre champions qu’1,6 million de bulletins séparent – une paille. Ainsi, M. Macron doit plus sa victoire au report massif des électeurs de ses adversaires de premier tour qu’à la mobilisation de son électorat naturel. Les chiffres le démontrent amplement : le 7 mai, il est élu avec 20,7 millions de bulletins, dont plus de 9 millions sont dus au report.

La fragilité structurelle du barrage pourrait bien occasionner sa rupture. Comment ne pas penser que, la droite étant désormais réduite à ses expressions bonapartiste et légitimiste et la gauche radicale ne souffrant plus de donner des blancs-seings à l’ordolibéralisme, la majorité des voix de report échues à M. Macron en 2017 lui feront défaut en 2022 ? Ajoutons à cela l’érosion naturelle due au quinquennat et au calendrier électoral (Nicolas Sarkozy a perdu 2 millions d’électeurs entre 2007 et 2012) et la baisse de participation prévisible entre les deux tours (3 points de moins en 2017, quand la participation avait augmenté de 8 points entre les deux tours de la présidentielle 2002) : les conditions sont réunies pour que le score du sauveur de 2017 ne dépasse plus, en 2022, 15 millions de voix. À ce niveau de désamour, Emmanuel Sôter Macron ne serait plus qu’à un jet de pierre d’une candidate frontiste dont la dynamique est encore renforcée, à l’issue des européennes, par le climat social et l’effet vote utile.

Faut-il préciser qu’il s’agit là d’une hypothèse ? Que, dans l’intervalle, tout peut arriver ? La prudence ne proscrit pas plus la conjecture qu’elle n’impose l’observation à courte vue. À ce stade de la décomposition de la société politique, balayer d’un revers de main la possibilité d’une victoire de Mme Le Pen en 2022 serait pure folie.

Cette mise en garde n’est certainement pas un appel à rejoindre le soi-disant camp des progressistes, dont le leader est passé maître dans la technique du pompier-pyromane, mais à construire sans attendre la seule alternative possible pour l’avenir, qui devra être, pour succéder : démocratique, sociale, populaire et constituante.

Au-delà des chiffres et des pronostics, le seul constat de l’impasse politique où se trouve notre pays nous y engage.

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fumée blanche dans ciel bleu

Comme je l’ai écrit ici, je suis né dans l’île de la Cité, et j’ai grandi auprès des eaux de la Seine, entre le pont Neuf et le pont de l’Archevêché.

J’ai joué, enfant, à l’ombre de Notre-Dame. Lorsque, adolescent, j’eus quitté ses parages, elle resta mon repère. Bien des années plus tard, elle n’a pas cessé de l’être.

De la Ville elle m’est toujours apparue comme le décor le plus fascinant, le plus poétique, le plus écrasant de grandeur. De la rue du Renard, du quai de Montebello, des ponts, de loin en loin, dans tous les ciels, dans toutes les lumières et de l’aube au couchant, je m’émerveille de la voir surgir, dans le méandre du fleuve : vaisseau en partance, rêve gothique, mirage vénitien.

Elle a hanté mes nuits, construit la géographie de mes songes, jalonné mes promenades. Nous devions y retourner bientôt, en ce printemps commençant, aller la deviner derrière les trembles et les platanes, débattre du point de savoir si nous en aimions mieux les façades latérales ou le chevet. Au lieu de cela, nous irons, le coeur lourd, découvrir ce qu’il en reste.

Des hauteurs de Ménilmontant, je l’ai vue s’envoler, fumée blanche dans le ciel bleu.
Pour les Parisiens, pour les Français, Notre-Dame était, est encore peut-être, l’un de ces rares lieux et monuments où se mêlent le moi et le nous, le sensible et l’intelligible. La mémoire nationale, la mémoire humaine l’ont sécularisée, rendue accessible à tout un chacun, faisant d’un signe des temps, dans la chrétienté médiévale, la pierre d’angle d’une singularité universelle, dans la France républicaine.

Sa destruction partielle n’est pas une apocalypse, mais une invitation à vivre et se souvenir. À concevoir aussi le patrimoine non pas comme une identité figée, mais comme une fraternité mouvante.

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tyrannie arithmétique

Comme nous le pressentions dans ces pages, le carnavalesque « grand débat » imaginé par M. Macron a atteint sa cible : écraser, sous le poids du nombre, les gilets jaunes et leurs revendications.

Sous le règne de la démocratie formelle, l’arithmétique est l’argument ultime. Elle offre à ceux qui ne se posent pas de question de persévérer dans l’abstinence, et à ceux qui ne veulent pas qu’on s’en pose, d’asséner les chiffres qui forment le douillet réceptacle de l’ignorance collective.

Peu importe que seuls 1,5 million de Français aient pris part à la consultation, soit 3% du corps électoral. Peu importe également que cette consultation ait été conçue, dans ses modalités, pour orienter les réponses et organiser la surreprésentation des classes qui comptent le plus d’électeurs naturels du gouvernement. Dans cette matière, seul le résultat compte, implacablement énoncé par le premier ministre : « les Français » veulent la baisse de la dépense publique.

De sa voix blême, le spectre de la « majorité silencieuse » vient donc d’acclamer la politique des dix derniers gouvernements. Avec un avenant de taille, cependant : une petite réfaction de l’impôt – en bonne voie d’être accordée, sous une forme ou sous une autre, si l’on en croit les ballons d’essai lâchés depuis quelques jours dans la presse la plus critique.

Au stade où nous sommes de la décomposition de la société politique, il est vraisemblable que ce plat de lentilles suffise à rallier les derniers points qui manquaient aux sondages pour faire basculer la sacro-sainte majorité dans le camp de la Raison. Après le « grand débat », il y a certes toujours en France 5 millions de pauvres, des millions de plus qui ne joignent pas les deux bouts et, au sommet de la chaîne alimentaire, des ultra-riches qui reçoivent un chèque à neuf zéros des mains mêmes du président : qu’à cela ne tienne, devant Emmanuel Sôter Macron prêchant bientôt ex cathedra le retour au calme tout en prodiguant ses largesses fiscales, chacun pourra se convaincre que la situation n’est pas si terrible, qu’il y a pire ailleurs, et se renfoncer consciencieusement dans son fauteuil.

Pourtant, tandis que les ministres redoublaient d’inventivité pour circonscrire l’incendie social, tandis que l’édilité de France et de Navarre ouvrait, crédule, ses cahiers de doléances au tout-venant, les gilets jaunes, imperturbables, insensibles aux balles de défense comme à la calomnie, construisaient, dans les rues, sur les ronds-points et dans les assemblées des assemblées, à Commercy et à Saint-Nazaire, les réponses politiques à inscrire à l’ordre du jour de la démocratie. Où et quand cela ? Tous l’ignorent, mais chacun sait désormais que la rue fraie parfois des voies insoupçonnables.

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