le piège autoritaire

En inaugurant ce blog, après trois mois de mobilisation des gilets jaunes, nous nous risquions à la conjecture avec un billet intitulé « la violence et l’ordre : 1848-2019 ». Ce thème était aussi la conclusion d’un petit livre écrit au printemps 2019 et paru… en juin 2020 : Marx rapatrié, une réflexion sur la situation politique actuelle à partir du génial 18 Brumaire de Louis Bonaparte ; l’idée d’une tentative de révolution citoyenne dégénérant en involution autoritaire. Un piège, en somme.

Il faut dire que depuis l’été 2018, l’autorité est petit à petit devenue le mantra du pouvoir en place. Il y a eu Benalla à la Contrescarpe, signe avant-coureur, anecdotique mais symbolique, de l’inévitable raidissement. Il y a eu surtout le 1er décembre sur les Champs-Élysées, suivie de près par l’apparition, en contrepoint des gilets jaunes, d’une resucée du parti de l’ordre, dont les mots comme les silences secondaient efficacement la violence de l’État sur les populations en révolte. Il y a eu enfin le tournant « régalien » du quinquennat, façon polie de reconnaître que même pour un président issu d’un quinquennat PS, l’épicentre de l’électorat se trouvait désormais à droite, très à droite. Ainsi, tandis que les gilets jaunes répondaient à l’invitation présidentielle lancée un an plus tôt en brodant « on vient te chercher chez toi » sur le motif inventé par les supporters de l’OM, Macron susurrait aux électeurs de Fillon et de Le Pen « je viens vous chercher chez vous ».

Course folle, que celle dans laquelle s’est engagé le roi-président, lorsqu’il a eu compris que sa « révolution » en carton de 2017 ne pourrait être mise en œuvre qu’au prix d’un serrage de boulons sans précédent de la mécanique sociale.
Lorsqu’il a eu compris que pour renouveler son hold-up de la présidentielle, il lui faudrait adopter un tout autre langage que celui imprimé sur le papier glacé de sa profession de foi. Plasticité de l’énarque dépourvu de toute conviction démocratique solide, mais capable de déployer sa formidable capacité d’adaptation pour faire perdurer l’ordre dont il a gravi les degrés à une vitesse surprenante. D’autres n’avaient pas osé ; lui, si. Avons-nous précédemment parlé de « bas-empire » ? On pourrait tout aussi bien parler de « chute de la République ». Car avec l’effacement des termes du contrat social, c’est bien la République qui vacille, emportée par la logique autoritaire de son avatar monarchique.

C’est encore le rapport à l’autorité qui trace le mieux la ligne de démarcation entre un régime républicain et un régime antirépublicain. 
« le cancer de la société, c’est le non-respect de l’autorité », dit Darmanin*. Wauquiez, avait dit en son temps « le cancer de la société, c’est l’assistanat » – c’est que les deux slogans fonctionnent en symbiose. Est-il utile de préciser que nous ne sommes d’accord, ni avec l’un, ni avec l’autre ? Que nous réfutons de toutes nos forces ces mensonges et ces bassesses ? Le cancer de la société, ce qui la ronge et la désagrège, ce qui partout métastase et prolifère, ce qui étouffe ses fonctions vitales, c’est l’inégalité. Une inégalité de plus en plus mal dissimulée derrière le cache-misère des «grandes conquêtes sociales » en décomposition. Une inégalité qu’il faut désormais faire accepter à coups de matraques, de balles de caoutchouc, de gaz lacrymogène… et de sanctions pénales. Car sans ces moyens coercitifs, comment faire accepter l’inacceptable ? La vente à l’encan des services publics, le détricotage du code du travail, de l’assurance chômage et bientôt des retraites, l’assèchement des cotisations sociales, la réduction des impôts de production – sans contrepartie !, la précarisation de l’emploi depuis trente ans, les quartiers populaires qui s’enfoncent encore plus profondément dans la misère et la relégation (comme en témoigne une lettre à Macron signée par plus de cent maires de villes pauvres)… sans oublier l’abandon pur et simple des 863 Bridgestone et de leurs familles, qui viennent rejoindre la longue liste des Conti et autres Florange, sacrifiés à la loi du marché. « Le politique ne peut pas tout », vous dit-on ! Mais s’il ne peut pas empêcher les êtres humains de tomber dans la misère, alors, que peut-il ?

Parce que l’État veut faire accepter l’inacceptable, alors l’État doit être inexpugnable… et sa police, intouchable.
(Nous ne cautionnons pas : nous déroulons seulement la logique à l’œuvre.) Le « livre blanc » tout juste paru sur la sécurité intérieure, qui ne dit pas un mot des violences policières… en dit justement très long. Ainsi Castaner se tenait « derrière sa police », mais la lâchait dans les faits en la dressant, dans sa fonction de « maintien de l’ordre », contre la population qu’elle était censée « protéger et servir ». Ainsi Darmanin porte l’interdiction de diffuser des images de policiers, faisant réagir la Défenseure des droits et le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU… mais pas Macron, initiateur de ce parjure démocratique, juché sur son Olympe jupitérien. Ceci n’est pourtant rendre service ni à la police, ni à la population. Ceci est même inacceptable dans un État de droit. Inédit dans l’histoire récente. Gravissime pour ce qui reste de notre société.
Seul horizon visible justement sous ce ciel lourd : le rétrécissement des libertés. Déjà on parle d’une nouvelle coupe sombre dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse. À ce propos nous suivons Raphaël Kempf lorsqu’il écrit : « C’est donc par un étrange renversement que l’État semble devenir le dépositaire légitime de la bonne liberté d’expression. »** L’enfermement physique du confinement – peut-être nécessaire dans son principe, sans doute discutable dans ses modalités – n’est que la partie émergée d’une mise en cause totale des libertés publiques, qui suivent la pente inexorable des droits sociaux.

Mais le piège ne s’est pas encore refermé. Il est seulement en place, planqué dans les feuillages, béant, garni de ses dents innombrables, rouillé d’avoir trop servi et pourtant toujours terriblement vorace.
L’histoire facétieuse semble vouloir nous placer dans la même gangue qu’en 2002, dans la même gangue qu’en 2017, et rien pour l’instant ne permet de croire que nous pourrons en sortir. Pour notre malheur, la logique personnalisante, plébiscitaire, césariste de nos institutions, fait tout dépendre d’un duel entre deux versions de l’autoritarisme : une qui a été forcée de se dévoiler dans l’exercice du pouvoir, une autre qui s’est ingénieusement dissimulée sous une peau de mouton, comme en témoigne un invraisemblable compte rendu d’entretien avec Marine Le Pen, renommée par le Le Point « l’amie des chats »***.
Pour quel résultat au final ? Le dégagiste de 2017 sera-t-il l’arroseur arrosé de 2022 ? Il est trop tôt pour le dire. Fourquet interrogé par Le Monde affirme que « le score de Trump est hors d’atteinte de Le Pen »****. Les limites d’une telle comparaison mises à part, nous croyons qu’il faut raisonner autrement ; que pour tout un tas de raisons grossièrement exposées dans un précédent billet, le passage vers l’Élysée, dans l’hypothèse d’un duel Macron-Le Pen, sera étroit comme le chas d’une aiguille.

Ironiquement, le parti de l’ordre « canal historique » est subclaquant.
Alors qu’il se cherche un candidat pour son élection-phare, il se rend compte qu’il n’a plus d’espace, ni d’un côté, ni de l’autre. Signe de la mort prochaine des institutions gaulliennes, désertées par le parti qui pouvait le mieux en revendiquer l’héritage ? L’utile enquête du député Aubert, publiée dans le journal libéral L’Opinion*****, conforte les pronostics qu’on entend depuis quelques semaines dans le marigot droitier. Par ordre de préférence chez les adhérents LR : Retailleau, Bertrand. Autrement dit un second rôle, quel que soit le nom qui sortirait du chapeau. Pourquoi en effet choisir l’une ou l’autre copie, quand on peut élire l’original, c’est-à-dire Le Pen ou Macron ? À notre avis, le premier peut-être ferait entre 8 et 12, quand le second se ratatinerait au niveau du PS de 2017, fourchette haute, entre 6 et 10. Leurs électorats respectifs auraient alors comme seule option de porter leurs suffrages, au second tour, soit sur le champion de l’extrême centre, soit sur la championne de l’extrême droite… comme du reste tous les Français qui ne se sont pas encore résolus à l’abstention. Vous avez dit «otages » ?

De l’autre bord on ergote et se divise. Cela est bien normal car s’il y a « une droite », toujours prompte à se rassembler, il y a « des gauches », tout aussi promptes à se crêper le chignon.
Question de stratégie, d’idéologie… de sociologie ? Nous avons vu Mélenchon se lancer, comme attendu, dans la course où sa démarche «populiste » de 2017 lui avait permis de marquer un bel essai. Cette élection présidentielle peut-elle être la sienne ? Peut-elle seulement être la nôtre ? Par nature elle n’est pas celle de l’égalité, mais celle qui doit permettre de « refermer le gouffre anarchique », pour reprendre la formule prêtée par Las Cases à Napoléon. Et le refermer à tout prix. Nous faut-il donc l’endosser ? En sommes-nous encore au point de faire comme si nous y croyions ? …à moins qu’elle ne permette effectivement de faire levier ? Ceci dans le fol espoir d’une constituante, d’un déblocage par le bas de la situation institutionnelle, d’un réinvestissement par le peuple de la société politique. Car c’est bien par le consentement populaire, et non pas par la trique, que nous résoudrons les grands problèmes de notre temps : répartition des richesses ; rééquilibrage écologique. Le mécanisme, autoritaire par excellence, de la « rencontre d’un homme et d’un peuple » pourrait-il servir à une entreprise révolutionnaire ? Laissons-nous le temps d’y penser un peu.

On ne sait pas d’ailleurs de quoi demain sera fait, ni ici, ni tout autour de nous.
Biden élu apaisera peut-être un peu la situation aux Proche et Moyen-Orient… Encore que. L’exemple d’Obama, qui s’était montré particulièrement inepte en Syrie et en Irak, inexistant sur la question israélo-palestinienne, peu convaincant en Iran, n’autorise pas à espérer beaucoup. Tandis que ces territoires stratégiques parmi d’autres sont le jeu d’influences où la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan se poussent du col, tous les yeux sont rivés vers la Chine de Xi Jinping. Elle a montré sa capacité de rebond en affichant des taux de croissance qui feront bientôt des Occidentaux ses obligés, et elle tope déjà avec ses nouveaux partenaires commerciaux du Sud-Est asiatique sur un accord commercial sans précédent. Le mantra des prochains mois, donc, quand « les lutins du Père Noël auront bien respecté les gestes-barrières », selon le vœu de Castex, décidément plus Père Fouettard que Santa Claus, pourrait être celui-ci : ne pas se laisser distancer par la Chine. Quoi de plus enviable, pour nos dirigeants bien-aimés, qu’un parti-État qui fait travailler sous sa férule des centaines de millions d’êtres humains ?
Enfin, tant qu’on bosse, au moins, on n’a pas à réfléchir…


*Le Parisien – Aujourd’hui en France, 15 novembre 2020.
** Libération, 25 octobre 2020.
*** Du 12 novembre 2020.
**** Du 10 novembre 2020.
***** Du 16 novembre 2020.

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la république du soupçon

Odilon Redon, L’œuf, BNF.

Quand il demande, dans un texte récent, «où est passée ta liberté ? », on peut dire que Rapeloche n’y va pas avec le dos de la cuiller. Mais il a raison de dénoncer le régime carcéral auquel nous nous sommes soumis de notre propre mouvement, non par nécessité mais par passivité, non par devoir civique, mais par manque de vigilance citoyenne. Ce régime carcéral est d’ailleurs bien plus large et insidieux que notre condition présente d’enfermement : nous verrons pourquoi.

Pour commencer par ce premier sujet, précisons d’emblée que nous ne sommes pas opposé par principe au confinement – mesure douloureuse, mesure inhumaine, mais qui peut être justifiée, à titre exceptionnel, à condition qu’elle soit discutée, préparée, assumée comme une décision commune ; à condition  qu’elle ne soit pas prise comme elle le fut en mars et vient surtout de l’être en octobre : dans la précipitation, dans l’improvisation… dans le secret d’un bureau, par un homme seul.
La situation où nous sommes aujourd’hui ne résulte ni de l’imprévisible, ni de l’inéluctable, mais bien d’une série d’options qui forment ensemble une politique déterminée. Ainsi Macron a décidé souverainement d’engager le premier déconfinement, mis en œuvre dans le plus grand désordre par celui qui allait remplacer Philippe au poste de grand vizir. Ainsi Macron et son nouveau gouvernement ont affirmé que « la vie {devait} continuer avec le virus ». Ainsi les mêmes se sont exposés à toutes les complications désormais bien connues de l’automne, se sont lié les mains, se sont contraints eux-mêmes aux injonctions paradoxales, aux revirements de dernière minute, aux règles kafkaïennes, jusqu’à cet absurde nouveau confinement «assoupli » qui, en renvoyant les perspectives d’amélioration aux calendes grecques, condamne ses initiateurs au durcissement et à la prolongation, sine die. Ainsi ont-ils choisi leurs mots, leur lexique martial ; ainsi ont-ils prétendu faire la leçon à une population nettement moins insouciante qu’ils ne se sont montrés irresponsables.
Entre mars et octobre, pourtant, ils avaient eu tout le temps de voir venir. L’été commençait à peine que déjà le conseil scientifique alertait sur la forte probabilité d’une violente seconde vague. Nous-même, qui ne sommes pas grand clerc, écrivions dans un papier publié le 7 mai, sur la foi de notre seule lecture de la presse: « à mesure qu’il approche, le déconfinement ressemble de moins en moins à une délivrance et de plus en plus à un saut dans le vide. Les épidémiologistes nous préviennent, qui voient déjà venir la deuxième vague, et ne peuvent seulement dire si elle sera haute comme un ou deux immeubles. ». Erreur en mars ;  faute en octobre.
Qu’on n’entende plus en tout cas les petits télégraphistes nous rabâcher que «le gouvernement a préféré protéger la santé plutôt que l’économie », car en vérité le Medef a obtenu satisfaction sur tous les points ou presque (droit du travail,  chômage partiel, impôts de production), et le télétravail reste très peu suivi, quoi qu’en dise le ministre de la santé.

Nous y revoilà donc comme au printemps : derrière les murs que nous avons nous-même érigés. Mais quand le premier confinement était l’anormal, le second est la norme. On s’habituerait presque à voir nos libertés couler comme le sable entre nos doigts, à force de décrets, d’arrêtés, de lois adoptés en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, inspirés dans des conseils de défense où le regard citoyen n’a pas sa place, dont il n’est tenu aucun compte rendu, ou dans des conseils scientifiques dont la légitimité tient au seul fait du prince. Par extraordinaire, les députés des oppositions, émancipés pour la seconde fois sous le présent quinquennat, sont parvenus à faire adopter un amendement pour fixer la fin de l’état d’urgence en décembre, au lieu de février. Ils ont eu raison car les mesures restrictives des libertés ne doivent, à aucun prix, échapper au contrôle du peuple et de ses représentants. Et Véran a eu tort de s’en agacer : c’est l’honneur et le devoir des élus de la République que de veiller sur les libertés de leurs concitoyens.

Après une suspension en trompe-l’œil, qui avait surtout été l’occasion de faire passer dans le droit commun des mesures exorbitantes, le covid-19 avait ressuscité l’état d’urgence activé en 2015 dans la foulée des attentats islamistes. Et voilà que ces mêmes attentats nous reviennent comme un boomerang, en plein dans la nuque. Singulier rappel d’une histoire que nous avons à tort crue derrière nous, mais qui n’était qu’un signe avant-coureur. Nous voici donc enfermés chez nous, sommés, pour sortir masqués, d’attester sur l’honneur, et croisant tous les 500 mètres des marsouins armés en guerre. Il s’en trouvera toujours pour considérer qu’ainsi circonvenus nous sommes bien plus en sécurité, garantis contre les virus et autres terroristes. Je suggère que ceux-ci se claquemurent avec lampe de poche et rations de survie dans leur placard à balais : il ne leur arrivera plus jamais rien.

Assez blagué : cette ambiance carcérale, cette ambiance martiale n’a rien de particulièrement drôle et nous pressentons tous qu’elle inaugure une époque étouffante, où l’espace laissé à chacun pour vivre, se mouvoir, penser, s’exprimer sera réduit à peau de chagrin. Les attentats sont une inextinguible source d’angoisse et justifient en retour la militarisation de la vie civile. Utilisée contre le peuple lors des derniers grands mouvements sociaux, lorsque la Révolution en avait fait la garante de ses droits, la force « publique » sera bientôt placée de facto hors du contrôle citoyen par la loi dite Sécurité globale, qui punira d’un an de prison et 45 000 euros d’amende le fait de diffuser des images de policiers. Ainsi disparaîtra l’outil qui avait permis de mettre au jour la violence d’État, si longtemps cachée, si longtemps niée, contre les habitants des banlieues et désormais de la « France périphérique ». Les nouvelles technologies auraient pu être mises au service des personnes, mais elles seront seulement utilisées pour les fliquer et les brimer. Quant aux policiers, j’affirme qu’on ne les défend pas en les dressant contre la population, mais au contraire en les en rapprochant, en les restaurant dans leur mission originelle, définie par l’article XII de la Déclaration de 1789.

D’où nous parlons nous sommes à l’exact opposé de ce qui pourrait être une politique d’apaisement et de concorde : sous le règne des boutefeux et des bateleurs. La peur est le combustible de ces gens, ministres ou aspirants, éditorialistes stipendiés,  grandes gueules en tout genre qui se sont fait une spécialité de débusquer, partout, des traîtres à la République.
La vérité est que la République a justement failli le jour où le soupçon est devenu l’artefact rhétorique de ceux qui, de ses palais à ses organes de presse, la dirigent et l’animent. Ainsi du soupçon contre les musulmans, victimes d’un racisme culturel vieux de deux siècles, toujours latent, ressuscité avec une virulence inédite à la faveur de la poussée islamiste et des bouleversements récents du monde. Ainsi aussi du soupçon plus récent, mais tout aussi significatif, contre ceux qui cherchent des explications dans l’apparence du chaos. « Expliquer, c’est excuser », nous a-t-on dit. Mais comment réparer, comment combattre si l’on n’explique pas ? Foin de tout cela. On a rassemblé tout ce petit monde dans un même sac, sur lequel on a écrit ce slogan infamant: « islamo-gauchiste». La nouveauté est que ce taxon baroque, qui ne renvoie à rien, ne désigne rien, ne signifie rien, a reçu l’imprimatur du gouvernement. Blanquer l’a utilisé expressis verbis avec des airs de vouloir purger l’université (ce que ne manque pas de faire sa collègue Vidal en restreignant la liberté d’expression des professeurs et autres maîtres de conférences). Castex, sur TF1, ne l’a pas démenti, rejetant au passage tout « regret » sur la colonisation. (Était-ce le débat ?)  Invité récemment de France Culture, le professeur Jean Chambaz a dézingué d’un mot l’imposture, en rappelant le fantasme « judéo-bolchévique » des pires années du XXe siècle. Pour ma part, s’il s’agit d’être accablé de noms d’oiseaux, je préfère encore me choisir celui de socialo-papalin que Clemenceau adressa à Jaurès, cet immense socialiste, cet immense humaniste, cet immense républicain indûment suspecté de complaisance à l’égard de l’Église, parce qu’il mesurait, lui, toute les nuances de l’âme humaine. De Jaurès, encore, Nicolas Cadène, rapporteur général de l’Observatoire de la laïcité jeté pêle-mêle parmi les suspects d’islamo-gauchisme, rappelle l’admirable formule : « La République doit être laïque et sociale. Elle restera laïque si elle sait rester sociale. »* Après une si juste observation, reste-t-il quelque chose à dire ? Plus trivialement peut-être, j’ai écrit dans un billet récent pourquoi la politique du soupçon est une stratégie dangereuse et vouée à l’échec… selon bien sûr les buts qu’on s’est donnés. Et pourquoi le mot de « séparatisme » est hautement inflammable.

Voilà pour l’atmosphère malsaine du dehors, qui pénètre dans nos intérieurs chaque fois que nous ouvrons les fenêtres pour aérer. Sera-t-elle plus respirable demain, lorsque le monde entier donne des signes précurseurs d’embrasement, du Ladakh à la mer Égée, en passant par le Haut-Karabagh ? Lorsque les catastrophes climatiques s’accumulent y compris sous nos latitudes théoriquement plus clémentes ? Parmi nos observateurs avisés, je crains qu’il ne s’en trouve beaucoup pour espérer que l’élection de Biden – s’il se sort du piège tendu par Trump – restaurera l’ordre du monde, selon une bonne vieille mythologie hollywoodienne («bring balance to the Force »). Ceux qui ont fait de Trump un monstre, alors qu’il n’était qu’un clown, en seront pour leurs frais. Car le bidenisme pourrait bien être un autre signe des temps : queue de comète d’une élite démocrate décatie, qui n’a su ni quitter la scène, ni révoquer l’antique démon américain : le capitalisme prédateur.


* L’Humanité, 5 novembre 2020.

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après le drame

« Il va nous falloir beaucoup de patience et d’amour ». Aquarelle originale de Vieuvre – Site internet ici : vieuvre.fr.

Dix jours après l’assassinat terroriste de Samuel Paty, je ressens le besoin d’ajouter ces addenda à un texte publié récemment, « sur le prétendu “séparatisme” ». Il ne s’agit pas de nuances, mais de réflexions supplémentaires, à côté desquelles je n’aurais pas dû passer dans un premier jet qui, comme tout ce qui est fait et écrit en réaction, souffre de lacunes. Ces réflexions sont issues de mon expérience personnelle.

Mon témoignage à cet égard en vaut bien un autre ; il a vingt ans, et rien ne m’a éloigné depuis lors des constats que j’avais faits à l’époque.
Il y a vingt ans, donc, j’étais élève d’un lycée public du nord-est parisien, où se côtoyaient beaucoup de gamins de familles immigrées et modestes et d’autres, disons…, dans un certain écart avec ce que l’institution scolaire nous enseigne comme étant l’exemple de la réussite. J’étais de ces derniers, après des années collège à la dérive.
Excellent lycée en vérité, non pas à cause de son taux brut de réussite au bac, statistique absurde !, mais à cause de l’attention que son équipe pédagogique portait à ses jeunes, à tous ses jeunes ; à cause de cette conviction communément partagée, dans nos classes remuantes où je n’étais pas le dernier à faire le zouave, qu’il était possible de s’élever par le savoir. Ainsi des formidables cours d’histoire-géographie, dispensés par un vieil habitant de la Goutte d’Or à la voix éraillée par la clope, des cours de philosophie, d’économie et de sociologie, traversés de grands débats qui tous nous éveillaient à l’humanité et à la citoyenneté. Je ne citerai pas tous mes profs de l’époque, mais je me souviens de chacun d’entre eux, le cœur gros de gratitude.

En ce temps-là cependant, notre lycée, dans sa diversité culturelle, était aussi traversé par l’actualité géopolitique : en septembre 2000 nous avions vu débuter la Seconde Intifada, lorsque Sharon était allé faire son tour de piste sur l’esplanade des mosquées ; en septembre 2001, nous avions appris, en plein cours de maths, que deux avions de ligne venaient d’être projetés contre les Tours Jumelles. Fracas de la violence qui embrasait le globe, sous nos yeux ébahis d’adolescents.
Dans la franche camaraderie qui régnait globalement dans nos classes, l’histoire du monde, redémarrée quand on la croyait finie, avait réactivé des ferments de division. Soudain chacun devenait acteur d’un scénario qui nous dépassait tous. Oh ! Ça n’allait pas beaucoup plus loin que quelques débats animés dans la cour… souvent chargés toutefois de sentiments identitaires. Tel ou tel s’y qui s’y engageait vigoureusement, soit du côté israélien, soit du côté palestinien, tenait le rôle qui lui avait été assigné par sa culture, arabe ou juive.

Intriqués avec les enjeux géopolitiques, excités par eux, les réflexes communautaires se multipliaient comme autant de signes annonciateurs d’une sale ambiance. J’avais été profondément heurté d’apprendre qu’une mère du quartier avait été agressée parce qu’on la savait, ou pensait, juive. J’avais été stupéfait d’entendre une camarade me dire que le Coca-Cola était une invention des Juifs destinée à empoisonner les musulmans, et de m’entendre en retour déployer des trésors de pédagogie pour démontrer que cette idée était à la fois dangereuse… et invraisemblable (ironie de l’histoire : sa meilleure amie était juive). Les vantardises de rares fortes têtes qui, à 17 ans, parlaient de faire leur Alya et vantaient les prouesses de Tsahal, ne faisaient pas non plus dans la dentelle. Ce sont-là des souvenirs parmi beaucoup d’autres, embrouillés par le temps, mais qui formaient un bruit de fond quotidien où humour et animosité jouaient à touche-touche. Parmi les références identitaires (les Renois, les Toubabs…), la dimension religieuse tenait une part non négligeable : beaucoup de mes amis faisaient ou ne faisaient pas telle chose parce que, dans le système de valeurs où ils avaient été élevés, islamiques, hébraïques, parfois évangéliques, la religion, ou l’idée qu’on se faisait de la religion, le leur permettait ou le leur interdisait – c’était haram, c’était péché. Fallait-il s’en étonner, venant de jeunes «issus de l’immigration » ? Mon établissement n’était pas un lycée ghetto, mais un lycée mélangé, comme d’autres alors aux marges de la capitale. Nombre d’élèves venaient de familles athées, ou de cultures asiatiques, ou n’accordaient pas la même importance à la religion. On les entendait moins cependant : la mode tendait à une affirmation plus marquée des « religions du livre » et, parmi elles, des deux représentées, à tort, comme antagoniques, par une lecture civilisationnelle, de plus en plus banalisée, de l’histoire humaine.

Il se trouve que ces années lycée ont été encadrées par deux de ces événements qui font une génération : la victoire de l’équipe de France « black-blanc-beur » de 1998 et l’accession au second tour de Le Pen père en 2002. Les semaines de révision du bac avaient été le temps d’un autre apprentissage de la citoyenneté, dans la rue, où nous nous étions massivement rendus dans l’entre-deux tours.
De cette période, je ne sais s’il faut retenir les beaux souvenirs ou les désillusions. Sans doute les deux, en bloc, car il n’y a guère que dans la complexité qu’on se forge une expérience efficace.
Au lendemain de mon dix-huitième anniversaire, intervenu peu après la présidentielle, je m’étais plus résolument rapproché du PS, autour duquel je gravitais depuis un moment, me jurant de ne jamais manquer aucune élection. Et cependant quelque chose me gênait dans cette gauche trop pudique, trop aveugle, me semblait-il, pour intégrer à son logiciel, en même temps que les inégalités, l’emprise croissante du religieux et du communautaire sur les jeunes des quartiers populaires, de plus en plus livrés à eux-mêmes, de plus en plus éloignés de la République.
Ce temps singulier était aussi celui des Territoires perdus de la République et des débats autour du rapport Aubin, qui corroboraient mon propre vécu. Au milieu des années 2000, redoutant la fracturation attendue du pays, je m’étais rallié à un discours de droite, qui me paraissait plus clair sur ces enjeux – il me fallut dix ans pour commencer d’en sortir.

Ceci n’est pas tout à fait une autre histoire, et si je le mentionne, c’est pour dire que c’est en toute connaissance de cause que je dénonce aujourd’hui la rhétorique des boutefeux. Je sais trop leurs objectifs et leurs manœuvres pour admettre simplement leurs prémisses. Je me souviens d’une époque où l’on entendait parfois, et pas seulement dans les sketchs des Inconnus, cet axiome terrible : « le problème de Le Pen, c’est qu’il pose le bon diagnostic, mais il ne propose pas les bonnes solutions ». Puisque nous sommes résolus à demeurer, j’insiste sur le terme !, à ce niveau d’indigence intellectuelle, je crois nécessaire d’affirmer pour ma part que je réfute et les solutions, et le diagnostic. Et d’ajouter que tant que nous ne serons pas d’accord sur ce postulat que c’est l’inégalité, sous toutes ses formes, qui atomise la société, alors nous ne serons d’accord sur rien.

Précocement alerté, donc, sur la réalité du repli communautaire, attentif de longue date aux menées des islamistes dans les quartiers, je n’en pense donc pas moins que nous avons, collectivement, pris le problème complètement à l’envers.
Je crois en effet qu’en suivant perinde ac cadaver les discours d’intransigeance, parfois d’intolérance, qui nous enjoignaient de nous focaliser sur le signe, nous avons occulté le fait. Nous avons accepté cette idée folle que l’islamisme, tel qu’il se développe, pourrait être sans lien avec la ghettoïsation et la ségrégation (c’est là un des seuls mots justes que je reconnais à Valls, qui a aussi dit cette horreur : « expliquer c’est déjà excuser »). Ce faisant nous avons renoncé à adosser tout discours sur la citoyenneté, et particulièrement sur la laïcité, à une critique tout aussi forte et performative de l’inégalité économique et sociale. Et ce faisant, nous avons renoncé même à cette République dont nous prononçons plus souvent le nom que nous ne lui donnons du sens.

Je crois également qu’en nous focalisant sur le signe, nous avons porté le combat laïque sur le terrain du symbolique et tendu ainsi les verges pour nous faire battre. Nous fut-il par exemple profitable de nous arc-bouter trente années durant sur le voile, quand tant de sujets bien plus graves étaient en jeu, qui portaient autrement atteinte à la liberté de l’enseignement, à la liberté de conscience, à l’égalité femme-homme ? À moins de considérer que la moindre manifestation de foi islamique conduise immanquablement à l’islamisme – syllogisme pervers mais de plus en plus répandu… Parallèlement l’islamisme se servait de ce voile, que nous avions imprudemment mis au cœur du débat, comme d’un point d’accroche. Voici comment, d’un sujet vestimentaire, on fait un sujet idéologique. Il faut lire à cet égard l’excellente tribune de la sociologue Agnès de Féo*, spécialiste de la question des femmes islamistes. Elle y souligne notamment l’« isolement [des femmes portant le niqab] dans une “communauté musulmane” où elles ne sont pas forcément acceptées, car elles mettent à mal l’image du groupe ». À méditer, peut-être ?

Sur ce dernier point justement, je crois que, d’erreur stratégique en erreur stratégique (mais sont-ce des erreurs… ?), nous avons rendu plus difficile la réforme de l’islam de France que chacun appelle désormais de ses vœux, désignant sans complexe le général, quand ce qui est en cause est le particulier.
Un peu d’humilité à cet égard nous ferait concevoir qu’il existe, dans les trois religions monothéistes, des courants réformistes qui pourraient éventuellement profiter de ce que leur religion ne soit plus systématiquement assimilée à de l’obscurantisme pur et simple. On pourrait par exemple s’intéresser à ces femmes qui font, justement, évoluer de l’intérieur un islam qui sous certains aspects, en a bien besoin… comme le catholicisme et le judaïsme. Elles sont l’exception ? Il nous appartient de ne pas les empêcher de faire la règle. Faut-il du reste s’étonner que les trois « religions du livre », toutes issues du patriarche Abraham, soient, par construction, patriarcales ? Non. Mais il faut se réjouir en revanche que des femmes candidatent pour être primat des Gaules… et que d’autres se fassent imams ou rabbins, ou, bien sûr, pasteurs, de leur propre mouvement. L’absence de hiérarchie, si souvent critiquée, a au moins ce mérite de permettre à des croyantes engagées, à force de lutte, d’atteindre à des fonctions qui leurs sont fermées depuis 2000 ans dans une Église prétendument «catholique », c’est-à-dire universelle, mais qui persiste à refuser la prêtrise à la moitié de l’humanité.

Faut-il également suggérer que, par des obsessions dont les ressorts ne sont pas tous avouables, nous générons des conflits de loyauté qui n’ont pas lieu d’être ? En sommant toujours les musulmans de France de faire leur aggiornamento, voire en questionnant, en des mots plus ou moins choisis, la compatibilité de l’islam avec la République, on n’excite pas seulement l’esprit d’imitation ou de provocation de quelques-uns, on crée aussi un coin chez un bien plus grand nombre, entre la sensibilité personnelle et les devoirs sociaux. Dans l’histoire, ce type de stratégie n’a pas porté les meilleurs fruits. Ainsi, en 1789, la Constitution civile du clergé a fini par pousser dans les bras de la contre-révolution des milliers de catholiques, qui, avant d’être convaincus qu’ils ne pouvaient pas être à la fois fidèles à l’Église et fidèles à la Nation, étaient acquis aux idées d’égalité et de liberté. Comparaison n’est assurément pas raison, mais en matière de religion, de culture, de sentiment d’appartenance, la sensibilité humaine ne peut pas être ignorée, si tant est qu’on veuille, de bonne foi, vivre tous ensemble. Pour combattre l’islamisme, il faut d’abord et avant tout l’isoler complètement de la foi sur laquelle il prétend prospérer. Se défier des amalgames n’est pas une pudibonderie, c’est une nécessité.

Pour revenir à mon expérience lycéenne, autant je me rappelle les signaux inquiétants que j’ai dits, autant je me rappelle que, lorsque nous étions en classe, face à l’explication, parfois maïeutique, d’un ou d’une professeur·e, l’écrasante majorité des gamins, dont je faisais partie, se sentaient devenir plus intelligents. Par la plupart de ces enseignants, passionnés, passionnants, la plupart des bravades étaient réduites à ce qu’elles étaient, c’est-à-dire pas grand-chose, et la plupart des questions recevaient des réponses éclairantes. Et nous avons appris, et nous nous sommes élevés. Et si, faute d’avoir eu les mêmes chances au départ, nous n’avons pas pu avoir les mêmes chances au point où nous sommes arrivés, nous sommes en tout cas plus forts d’avoir reçu cette instruction républicaine, par des femmes et des hommes plus soucieux de l’impératif de l’éducation que des signes agités comme des chiffons rouges.
Si ce miracle est encore possible, dans un pays où l’on a dit « après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple », alors il faut tout mettre en œuvre pour qu’il puisse se produire, partout, tout le temps.

Quant au terrorisme : nous l’avons subi par le passé et continuerons de le subir. Aucune loi ne nous en préviendra complètement ; la surenchère en la matière n’a pas de fin et c’est pourquoi il faut s’en méfier comme de la peste. Faut-il donc avoir peur ? Non. Rapporté à la population générale, le risque de succomber à un acte de cette sorte est infinitésimal… même si l’on ne peut récuser ce fait que les menaces ciblées font peser plus de risque sur ceux qui s’engagent. Mais en matière d’atteintes à la liberté d’expression, en a-t-il déjà été autrement ? Interrogeant en tout cas l’attitude à adopter face à la menace, voire face au crime perpétré, il est urgent de concevoir que, dans le conflit qui oppose le fort au fou, la multitude à quelques poignées d’individus, ce mode d’action criminelle parvient à ses fins uniquement en suscitant l’effroi. Il se sert de notre emballement comme on se sert en jiu-jitsu de la force d’un adversaire pour le mettre au sol. Il n’est pas dit cependant qu’une autre politique de sécurité ne puisse pas mieux nous en garantir : la suppression du renseignement territorial, la réduction des effectifs par les spécialistes ès coups de menton sont sans doute pour beaucoup dans la difficulté à anticiper la menace.
Comme souvent, comme toujours, il y a les mots… et il y a les actes.


*Le Monde du 22 octobre 2020.

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quand le peuple a la fièvre

Aude Lancelin, La Fièvre, Les Liens qui Libèrent, septembre 2020.

La révolte a besoin d’histoire•s.
Elle a besoin d’histoire pour s’ancrer dans le temps et passer aux générations futures – comme jalon, espérance, avertissement.
Elle a besoin d’histoires pour s’ancrer dans l’imaginaire, y prendre racine, bousculer les cadres de la fiction.
Sous cet aspect, le dernier livre et premier roman d’Aude Lancelin, La Fièvre, paru en septembre aux éditions Les Liens qui Libèrent, détone comme une bombe agricole.

Dans ce récit aux accents de brûlot, on suit les parcours insensiblement convergents de deux hommes qu’a priori tout oppose : Yoann Defresne, électricien au chômage et gilet jaune de Guéret, et Éliel Laurent, journaliste à Libé. On a écrit dans un essai paru récemment que sans révolution dans la conscience, il ne peut y avoir de révolution dans le réel. Or c’est bien une révolution qui s’opère dans la conscience de Yoann et Éliel, quand l’un et l’autre, évoluant à tâtons dans les nuages de gaz lacrymogène d’une Ve République devenue théâtre d’ombres, découvrent la politique, en même temps qu’il se rencontrent. Le temps de l’irruption populaire est aussi celui du drame personnel.

La Fièvre est-il un roman à clefs, comme il a été écrit ? Pas plus que nécessaire, pour dévoiler les artifices et les mystifications d’un monde minuscule qui a fait de la chose publique sa chose privée en se partageant richesses, pouvoirs, savoirs. « Passe-moi la rhubarbe, je te passerai le séné » dit-on depuis Molière, qui s’y connaissait en tartufferies. Mais lorsqu’il s’agit de choisir un côté de la barricade, il n’y a plus de place pour les faux-semblants. Sous le fard et la céruse, lutte des classes et guerre sociale sont exposées dans toute leur brutalité. Les protagonistes paieront de leur personne : Yoann, à qui est dédié le roman, se suicidera ; Éliel, né sous une meilleure étoile, brûlera ses vaisseaux. Contre eux et tout du long, une bourgeoisie aux multiples visages montrera « jusqu’à quelle folle cruauté dans la vengeance elle peut se hausser », pour reprendre la terrible formule d’Engels*. Férocité face aux insurgés de 1848, brutalité à peine plus policée face aux gilets jaunes de 2018. Aude Lancelin, fondatrice du média QG, en sait quelque chose, qui a préféré le journalisme de combat au confort de l’entre-soi.

Dans son livre, Lancelin ne fait pas que de la fiction : elle se livre aussi à l’exercice de l’histoire au présent. Faits à l’appui elle saisit l’événement qui vient tout juste de s’achever, en dévoile les ressorts nombreux, les contradictions et les possibles. Ainsi de l’essor du mouvement, de ses convulsions et de son enlisement ; ainsi des stratégies de l’ordre jusqu’à celle, machiavélique, qui consiste à organiser le chaos sur les Champs-Élysées, un certain 16 mars 2019, pour mieux justifier la répression à venir.

Qu’on ait suivi de près ou de loin le mouvement des gilets jaunes, qu’on y ait participé ou non, il faut lire La Fièvre : parce qu’il montre le parti de l’ordre dans toute sa laideur et parce qu’il rend au peuple, à travers la personnalité émouvante de Yoann Defresne, la place qui lui revient de droit. Revanche de l’histoire sur l’histoire.


*Préface à K. Marx, La Guerre civile en France, 1891.

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10 millions de pauvres sous couvre-feu

« Ruissellement ». Œuvre originale de l’artiste Vieuvre, dont le site web est à découvrir ici : vieuvre.fr.

Au terme de cette annus horribilis, notre pays comptera 10 millions de pauvres.
10 millions !
La statistique sidère, comme si soudain le seuil psychologique d’acceptation de l’inacceptable avait été dépassé. 10 millions, c’est-à-dire 15 % de la population française. Les Trente Glorieuses nous avaient inculqué la sotte idée que nous en avions fini avec ce fléau de la pauvreté, renvoyé, dans l’oublieux imaginaire collectif, à des temps lointains et obscurs, et voilà qu’il revient au galop, terrifiant spectre à deux chiffres.
10 millions…

Avant le Covid, la pauvreté pourtant n’avait pas disparu. Nous l’avions simplement reléguée aux marges de nos métropoles, nous l’avions oubliée dans la profondeur de la France périphérique. Par deux fois, en 2005 dans les banlieues, en 2018 sur les ronds-points, celles et ceux qui, dans l’indifférence générale, en étaient affligés, ont proclamé : « Nous existons ! »
Si peu alors les ont entendus ; tant d’autres les ont calomniés. « Cachez ce sein que je ne saurais voir » !
10 millions aujourd’hui, 9 millions hier… quelle différence, après tout ? Les pauvres misérables de nos rues et de nos bidonvilles, ceux de nos cités HLM, ceux de nos industries en friche et de nos campagnes silencieuses, n’ont pas attendu 2020 pour voir tomber la sentence qui les bannissait de la société civile – car qui dit « pauvreté » dit, presque automatiquement, exclusion de l’ensemble des droits reconnus, par nos généreuses déclarations, à l’humain et au citoyen. Année après année leur nombre régulièrement s’accroissait, sans affoler les statistiques, comme un tas de poussière continuellement poussé sous le tapis. Fallait-il incriminer l’inéluctable ? La conjoncture ? Attendre patiemment retour à meilleure fortune ? Compter sur une croissance aux traits de chimère, aux airs d’apocalypse ? La crise financière avait bon dos, les chocs pétroliers avaient bon dos, révélateurs des malfaçons d’un système voué à enrichir toujours plus les puissants et à créer toujours plus d’indigence. Le Covid a bon dos! Lui qui nous dit justement qu’il n’y a rien de nouveau, sous le soleil capitaliste. La pauvreté enfin a bon dos, invoquée comme une fatalité, colorée de charité pour la rendre présentable à nos consciences endormies, lorsqu’elle est un résultat mécanique… C’est ce que nous avons tenté de montrer dans un livre récemment paru, Marx rapatrié.
Relisons cet auteur et nous toucherons au but. Relisons celui qui, il y a un siècle et demi, nous invitait à regarder le capitalisme « sans faire appel au cœur, car dans les affaires, il n’y a pas de place pour les sentiments ». Recherche effrénée de la plus-value, pauvreté artificiellement créée. Toute ressemblance avec des faits actuels serait purement fortuite. Qui donc pourtant se presse, dans l’anonymat des distributions alimentaires ? CDD, intérimaires, « indépendants », nouveaux chômeurs, pour beaucoup diplômés – assurés, croyaient-ils, de ne jamais tomber dans une pauvreté qu’ils tangentaient sans cesse. Produits de trente années de précarisation de l’emploi et de déboulonnage du droit social. Simplement des humains, voués à un sort aussi peu enviable que ceux qui les avaient précédés dans la mouise.
Hier, c’était d’autres ; aujourd’hui, c’est eux ; demain, ce sera vous. Car en vérité il n’y a pas de « nouvelle pauvreté » : il n’y a que l’accélération de la destruction de la classe moyenne.
Tandis que l’aide alimentaire tire le signal d’alarme, faute de stocks, faute de bras, faute d’argent, le gouvernement de M. Castex répond, impérial :  «Politique de l’offre ». Entendez : « Pas un euro de plus pour les vraies gens », quand l’aide aux ménages représente à peine 1 % du plan de relance dont on nous rebat les oreilles depuis l’été. Et tandis que le cinquième des Français les plus riches capte 70 % du surcroît d’épargne nationale depuis le début 2020, le même gouvernement répond, toute honte bue : « Pas de retour de l’ISF ».
Après ces quelques considérations à chaud, livrons-nous à un petit exercice prédictif.
Depuis des mois, ce que nous avons appelé dans une précédente note une «politique de la peur » tient rênes courtes une population de plus en plus à cran, de plus en plus indocile. Admettre et la virulence du virus, et l’urgence d’une réponse sanitaire adaptée n’interdit pas d’envisager avec un minimum d’esprit critique la rhétorique du gouvernement, et, parmi des décisions nécessaires, des errances, des mesures absconses, parfois liberticides. Après des mois de stress-test permanent, quand d’autres pays voisins, plus démocratiques, ont montré nettement plus de méthode dans la gestion de l’épidémie, un couvre-feu d’une implacable violence et matérielle, et symbolique, est la dernière trouvaille en date pour cantonner les gens à leur fonction productive, sous surveillance policière s’il vous plaît. Pharaon a trouvé sa devise : « Métro, Boulot, Dodo ».
Mais après ?
Après, et peut-être même plus tôt qu’on ne le pense, l’explosion sociale.
Car devant tant d’injustices, tant d’inégalités, qui peut encore croire que nous en réchapperons ?

 

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sur le prétendu « séparatisme »

Inflammable, Sign, Hazardous, SymbolDepuis que Macron a osé le mot de «séparatisme», je tourne autour de cet objet inflammable en craignant de m’y brûler les doigts. Fallait-il s’en tenir à bonne distance ? Tenter au contraire de dévoiler la supercherie ? Je ne savais plus. Et puis, j’ai lu les deux tribunes de Mélenchon sur la «créolisation »*. La pertinence de son propos, sa résonance avec mes réflexions du moment m’ont décidé à livrer ici quelques pensées non-exhaustives. 

Dans un livre paru il y a bientôt deux ans, Géographie de l’histoire de France, me rappelant les manifestations de l’entre-deux tours de 2002 auxquelles j’avais participé, j’avais écrit que le slogan «nous sommes tous des enfants d’immigrés » était une actualisation de l’incipit de Lavisse «nos ancêtres les Gaulois ». Comment décrire autrement une France littéralement régénérée par son immigration, dont l’histoire échappe à toute volonté d’ethnicisation ? Le mot d’Édouard Glissant remis au goût du jour par Mélenchon renferme, me semble-t-il, un peu de cette idée.  
Le fait est que le fantasme de la « race », de l’« ethnie », n’est pas opérant pour rendre compte du processus de construction de la société française. On se rappelle l’heureuse formule de Renan sur la « grande chaudière » dans laquelle ont «fermenté les éléments les plus divers ». Renan parlait de la France du Moyen Âge, dont les chroniqueurs avaient cherché les origines non seulement chez les Francs, non seulement chez les Gaulois, non seulement chez les Romains, mais à Troie, dans la maison de Priam. C’est dire si, déjà, le monde entier y existait. 
Ce qui est vrai de la France ancienne l’est encore plus de la France nouvelle, celle d’après la Révolution, qui vit affluer, au XIXe siècle, les immigrants européens : Belges, Polonais, Italiens, puis, au XXe, ceux d’Afrique et d’Asie, de l’ex-empire colonial : Algériens, Marocains, Sénégalais, Vietnamiens, etc. Encore cela est-il trop court, trop partiel, trop grossier pour rendre compte de l’extraordinaire mélange de populations et d’habitus qui s’est produit sur le territoire situé entre « la mer océane, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées », comme le définissaient déjà les géographes de l’Antiquité.  
Ce bel exemple d’une humanité se faisant plus proche d’elle-même – par la force des choses, non sans heurts, non sans malheurs – ne nous a pas permis d’échapper à la tentation xénophobe ou raciste. Collectivement nous portons le poids de l’esclavage, de la colonisation, du gouvernement antisémite de Vichy, pour ses aspects les plus systémiques, qui ne furent jamais ni sans causes, ni sans conséquences. L’ignorance, la peur de l’autre ne sont pas moins répandues ici qu’ailleurs. 

Dans ce patchwork de populations et de territoires, jusqu’à la fin du Moyen Âge, la religion catholique fut un ferment d’unité. Unité partielle et excluante cependant, car les individus et communautés qui n’en étaient pas, à commencer par les Juifs, étaient utilisés, persécutés, spoliés. Les Français de ce temps-là ne se concevaient pas autrement que dans le giron d’une Église avec laquelle ils allaient bientôt pourtant prendre leurs distances, via le gallicanisme et surtout le protestantisme, qui marque une rupture fondamentale – peut-être aussi la possibilité du doute. De ferment d’unité, donnant sa légitimité aux institutions et son rythme à l’existence humaine, la religion, désormais divisée en deux, l’une « papiste », l’autre «prétendument réformée », devint un motif de désunion. Réaction spontanée des pratiquants prisonniers de leurs dogmes respectifs ? Nullement ! L’histoire des Croquants du Périgord et du Limousin nous apprend que, même échaudé par trente années de guerres civiles, le menu peuple sut faire fi des différences religieuses et combattre ensemble pour la défense de ses droits et de ses conditions matérielles d’existence. La faute originelle incombe plutôt aux rois. Ainsi François Ier, soi-disant roi-chevalier et protecteur des arts et des lettres, mais massacreur des Vaudois. Ainsi son fils Henri II, qui poursuivit la même politique d’intolérance. Contrairement à la légende noire de Dumas, une femme, Catherine de Médicis, chercha un temps la conciliation entre les cultes. Un quart de siècle après la nuit barbare de la Saint-Barthélemy, dans un pays exsangue, l’Édit de Nantes régla incomplètement le problème religieux. Moins d’un siècle encore plus tard, les protestants eurent le choix de survivre en France comme des sous-sujets… ou d’aller vivre libres ailleurs.  

Le massacre de la Saint-Barthélemy, par François Dubois.

Pourquoi ce rappel historique ? Parce que l’histoire nous édifie sur le rapport des Français à la croyance, à la non-croyance, à la diversité des croyances, donc à la tolérance et à l’intolérance. Non que les sentiments des XVIe et XVIIe siècles aient pu se perpétuer jusqu’à nous… l’atavisme a ses limites. Mais il est probable qu’un pays qui a tardivement fait l’expérience du pluralisme religieux, puis a réfuté cette expérience avant de se reconstruire en opposition à la religion, en ait gardé quelques traces. Le mot de «séparatisme » ne peut pas être compris hors de ce contexte, sans avoir égard à ces temps de troubles. Quand je l’entends, je vois apparaître le spectre de la guerre civile dont on prétend précisément nous sauver. Et je songe que dans un pays en paix, il n’a pas lieu d’être.

De nos jours, la place de la religion en France est secondaire. En 2019, 56 % des Français se déclaraient athées, agnostiques ou indifférents à la question. Un gros tiers se déclaraient croyants. Sur cette masse, combien fréquentent l’église, la mosquée ou la synagogue plus d’une fois l’an ? Que de chemin parcouru, dans un pays qui, des siècles durant, vécut au son des cloches ! 
Alors le surgissement constant du mot « laïcité », désormais, « séparatisme », dans le discours politique, ne laisse pas d’interroger. Sommes-nous revenus en 1905, lorsqu’il fallait affranchir la société de l’Église omniprésente ? Non pas. Dans la France de 2020, mis à part les départements concordataires, l’État est, fort heureusement, strictement séparé des églises. Ne sommes-nous pas plutôt revenus à l’atmosphère de suspicion généralisée qui précéda 1572 ?  

Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 par Le Barbier.

Dans leur immense sagesse, les constituants de 1789, qui n’étaient pas encore « républicains », ont proclamé : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » Puisque la tendance est à prendre systématiquement cet énoncé limpide par la fin, par le soupçon du « trouble à l’ordre public », je propose pour cette fois de le prendre par le début : « Nul ne peut, etc. » 
Depuis belle lurette, chacun sait dans ce pays que lorsqu’on dit «laïcité », on veut dire « islam ». C’est que depuis trente ans, ce sujet est le fonds de commerce de prestidigitateurs en tous genres, martelé sur les estrades des meetings politiques (de droite comme de gauche), imprimé en gras sur les unes des hebdomadaires, seriné en boucle sur les télés et les radios. Le covid-19 nous en avait débarrassé pour quelques mois, le remettant à sa place – une question de société parmi d’autres, ni la moins sensible, ni la plus cruciale – et voilà qu’il revient à nouveau au programme du gouvernement sous une appellation du même tonneau, encore plus anxiogène. Ainsi la menace contre la laïcité ne proviendrait plus de l’institution qui a dominé la vie sociale pendant un millénaire, mais d’une religion parmi d’autres, dans un pays où la religiosité est, par ailleurs, minoritaire. Dans la confusion générale, alimentée par une rhétorique de boutefeux, le dominé d’aujourd’hui a subrepticement pris la place du dominant d’hier. Le discours d’intolérance peut enfin produire tous ses effets. 

Personne de sérieux ne niera que se développe, dans les quartiers, un islam sectaire. Personne n’ignore non plus que le terrorisme y prend racine. Est-ce suffisant pour que les Français, ou habitués en France, de confession musulmane, soient désignés comme des dangers potentiels ? Demande-t-on aux catholiques de rendre des comptes pour les intégristes de Civitas et autres organisations similaires se revendiquant de la même religion ? Insidieusement, l’idée répugnante d’une possible incompatibilité entre un culte particulier et une « république » décidément bien intransigeante s’est imposée dans le débat. Est-ce pourtant la spécificité de l’islam, que de contenir en son sein quelques milliers d’individus en rupture de ban ? N’y a-t-il pas dans notre pays quantité de croyants d’autres religions qui vivent, loin des médias borgnes, une existence qui ne sont pas des modèles de républicanisme laïque ? L’appartenance de ces personnes à la communauté nationale ne me paraît pas plus discutable dans un cas que dans l’autre, et la nécessité d’y prévenir les dérives sectaires ne m’en paraît pas moins pressante. On entend par exemple souvent dénoncer, à raison, le contrôle social qui s’exerce sur les jeunes filles, dans certains milieux musulmans rigoristes. Entend-on parler de celui qui s’exerce, avec toute l’apparence de la civilité, dans la meilleure bourgeoisie catholique ? Le patriarcat est-il plus respectable en foulard Hermès qu’en foulard islamique ? Ou alors, c’est que le problème est autre. Peut-être au fond le regard suspicieux sans cesse porté sur l’islam procède moins du risque qu’il ferait courir à des «principes républicains » à géométrie variable que d’une intolérance où se mêlent préjugés de classe et préjugés de « race ».

Dans une récente tribune**, Chems-Eddine Hafiz, recteur de la grande mosquée de Paris, a justement pointé le problème sur lequel Macron tire un cache-misère : la ghettoïsation.
Marginalisez une population déjà stigmatisée par la colonisation, compliquez-lui l’accès au travail et au logement, refusez-lui jusqu’à cette dignité primordiale d’être reconnue dans ses singularités culturelles, et vous verrez ce que vous obtiendrez. Sans doute quelque chose de très semblable à ce que vivent, dans nos banlieues, dans nos quartiers, les filles et fils de la main d’œuvre de l’ex-empire colonial, ces « Français de papier » dont la classe politique fait ses boucs émissaires préférés depuis un demi-siècle au moins. Sans doute aussi la désespérance formera un bon terreau et pour le fait religieux et parfois pour ses formes conservatrices, voire sectaires. Un contexte géopolitique explosif achèvera de plaquer sur chaque jeune de quartier l’image du « séparatiste » en puissance. Sur ce terrain miné, y a-t-il encore la place pour la tolérance et l’entente mutuelle ? Je veux le croire, parce que tout ce qui m’est voisin est mien, parce que tout ce qui m’est proche m’influence.
Parce que, comme l’a écrit Michelet : « La France est le pays de ceux que j’aime et que j’ai aimés. »

J’ai été pratiquant, catholique en l’occurrence – baptisé à 9 ans, confirmé à 20. L’eau depuis a coulé sous les ponts, et tout en me défiant des mots qui entravent la liberté spirituelle, je sais que je ne crois pas au sens que l’on attribue généralement à ce verbe. Mon parcours a-t-il atteint son but ? Soyons humble : je l’ignore. Je suis laïque, matérialiste – voilà qui ne devrait pas changer. Pour le reste, chacun emprunte les voies qu’il peut pour trouver sa vérité.
Peut-être cette expérience personnelle, sans m’avoir laissé rien d’autre qu’une sympathie culturelle pour les églises, les cantates et la figure d’un Jésus révolutionnaire, m’a du moins prévenu contre la défiance à l’égard des croyants. En observant le monde et mon pays, je suis forcé de constater que certains de mes frères et sœurs humains trouvent un réconfort moral et spirituel dans la foi et éventuellement la pratique d’une religion. Et tout en étant pleinement solidaire des combats menés contre les dogmes et pour l’émancipation de l’individu et de la société, je n’ignore pas non plus que des chapelles de toutes obédiences ont quelquefois été porteuses de progrès démocratiques et sociaux : ainsi du bas clergé pendant la Révolution, des prêtres ouvriers, etc.
Pourquoi cette digression ? Parce qu’il me semble que si je ressens cela, et si je ne m’en crois ni plus, ni moins légitime à vivre en France que n’importe lequel de mes concitoyens, alors je sais que chacun possède également ce droit à croire et à ne pas croire ce qu’il veut. Et que personne ne peut être tenu suspect de « porter atteinte au vivre ensemble » ou de ne pas respecter les « lois de la République » pour la seule raison de sa foi… comme tout y engage aujourd’hui.  

L’air en effet est plein de ces glissements qui nourrissent l’intolérance et font vaciller la raison. 
Parmi ces glissements, sémantiques et rhétoriques, il y a ceux de la droite, très classiques, mais revêtus désormais de tous les artifices qui leur donnent une apparence de dignité républicaine – summum de la subversion. Quand un Retailleau, défenseur des crèches dans les mairies, anti-avortement, anti-mariage homosexuel, parle de laïcité et de communautarisme, moi, je ris à m’en tenir les côtes, mais beaucoup tombent dans le panneau. Il y a aussi les représentants de cette « gauche », ou plutôt ex-gauche, qui a fait d’une laïcité pleine de faux-semblants son cheval de bataille, oubliant au passage la lutte sociale qui lui est consubstantielle et indispensable. Par de beaux esprits, on a même vu réfuter le terme d’« islamophobie », au prétexte qu’il empêcherait de critiquer la religion. Dirait-on la même chose de la « judéophobie », dont on sait à quels abîmes elle a mené ? Dangereuses subtilités en vérité. Pour ne pas être l’idiot utile de l’islamisme, faut-il absolument se faire l’agent docile de l’extrême droite ? Tandis que nous développons sans discontinuer sa thématique préférée, Le Pen se frotte les mains en attendant son tour.

Trente ans après l’« affaire du voile », Macron reprend donc les minables calculs qui avaient été ceux de Sarkozy et Hollande avant lui, mais d’une manière plus brutale encore, avec un mot terriblement évocateur. S’il veut lutter contre le sectarisme islamiste, il n’a pourtant pas besoin de puiser dans le lexique de la guerre civile. Il peut mener une action résolue, efficace, sans convoquer tant de mauvais souvenirs, ni ouvrir tant d’effrayantes perspectives. Mais le veut-il vraiment ? S’en donne-t-il les moyens ?, lui qui protège par ailleurs une autre forme de «séparatisme», pour reprendre son mot à meilleur escient, contre lequel la République, bonne mère, ne fait rien: le séparatisme de ceux qui, par leur argent, par leurs réseaux, par leurs savoirs jalousement gardés, échappent à la loi commune, à l’impôt commun, à l’école commune, et détruisent ainsi effectivement le seul espoir de vivre ensemble. 


* Publiées dans l’Obs le 25 septembre et dans le Figarovox le 1er octobre.
** Publiée dans Le Monde du 1er octobre.

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chronique d’un mois de septembre

« Sédimentation » par Vieuvre – Site de l’artiste à visiter ici : vieuvre.fr

Dans l’épisode précédent, Macron, trop à l’étroit dans l’Hexagone, faisait entendre au monde la voix de Jupiter. Au peuple libanais, il donnait des leçons de démocratie ; à la junte malienne, venue marcher sur ses plates-bandes, il disait son désappointement. Un mois plus tard, que de désillusions ! De retour de Moscou, Napoléon n’en avait pas eu plus. Le président français a beau dire sa « honte » des élites beyrouthines, réclamer que les colonels de Bamako « rendent le pouvoir aux civils» : l’histoire semble absolument vouloir se faire sans lui.
Sur le fond, qui peut donner tort à Macron ? Sur la forme, qui peut lui donner raison? Les déclarations à l’emporte-pièce, les initiatives désordonnées ne font pas une bonne politique étrangère. Entre le pesant héritage gaulliste et les errances atlantistes de Sarkozy et Hollande, l’actuel président, trop impétueux, trop narcissique, peine à frayer son chemin diplomatique. Loin de se décourager cependant, il vole en ce début d’automne au secours des pays Baltes, pour signer une déclaration commune contre les cybermenaces – i.e., contre l’ours russe, à 24 heures de char et à un claquement de doigt numérique de Riga et Vilnius. On songe au passage qu’en cette période de pandémie et de recours massif au télétravail, la France et l’Europe ont raté une occasion en or d’investir massivement dans des serveurs nationaux. La « souveraineté numérique » serait-elle vouée à ne demeurer qu’un slogan ? Ne nous plaignons pas trop : tandis que nous ergotons, le chef de l’État défend la place de la France dans l’Union en se plaignant auprès du président Sassoli de ce que la prochaine plénière du Parlement européen se tiendra à Bruxelles au lieu de Strasbourg. La belle affaire, que de mettre en concurrence la capitale des Wallons et celle des Alsaciens ! Nous aimerions mieux que l’Élysée – et le Quai ! – s’emploient à faire respecter l’usage de la langue française par nos diplomates dans les institutions internationales, comme nous le suggérions dans un précédent billet. Non à l’hégémonie anglo-saxonne ! Vive la diversité linguistique !
Diversité linguistique… et communion des nations dans la stupeur causée par la pandémie. L’historien de la santé Patrick Zylberman nous le dit dans Le Monde du 28 septembre : « tous les gouvernements ont commis des erreurs ». Cela excuse-t-il le nôtre pour les siennes ? Non, et ce ne sont pas les dernières décisions en date qui nous convaincront du contraire.
Rappelons-nous plutôt. Au seuil d’une rentrée marquée par la résurgence épidémique, la prophylaxie du bon sens avait reculé au profit d’une politique de la peur. Partout ou presque, le masque avait été rendu obligatoire dans l’espace public, c’est-à-dire précisément à l’endroit où les contaminations n’existent pas ou presque. Cette aberration digne du roi Ubu était pourtant sortie des cerveaux supposément très-rationnels de l’énarchie, relayée jusque dans les « territoires » par des préfets plus que jamais sur la sellette. Les voix sages qui proclamaient, dans une tribune initiée par MM Mucchielli et Toussaint, ne pas vouloir « être gouvernés par la peur», n’étaient pas plus écoutées que l’exaspération du tout-venant, bringuebalé depuis une demi-année entre des injonctions de plus en plus contradictoires. La fronde des cafetiers marseillais, qui précède de peu, on n’en doute pas, celle de leurs confrères en maints endroits du territoire, interroge directement l’acceptabilité des décisions publiques, et par là même leurs modalités d’élaboration.
À propos des États qui ont procédé autrement, et qui s’en sortent relativement mieux que le nôtre, un a fait sien le slogan « Keep calm and carry on », délaissé par le gouvernement britannique : il s’agit de la Suède. Dans ce pays exotique, raisonnablement situé sur l’échelle de la mortalité due au covid-19 : pas de confinement, pas de fermeture des commerces, évidemment pas de masque obligatoire en extérieur, mais des mesures de distanciation physique adoptées précocement et maintenues sans discontinuer, sans changement de cap intempestif. N’est-ce pas en définitive la meilleure attitude à adopter, pour ne pas traumatiser une population qui sait devoir durablement vivre avec le virus ?
Il n’y a pas de remède miracle, c’est certain. Les Suédois du reste ne sont pas épargnés par la défiance qui mine l’ensemble de nos sociétés, ni par les débats, légitimes, sur la stratégie bien chimérique de l’« immunité collective ». Mais la gradation des mesures de prévention, mais le souci de préserver la population d’un naufrage économique, social et psychologique, apparaissent en tout état de cause préférables et au laisser-faire d’un Trump ou d’un Bolsonaro, et aux mesures liberticides ou absconses qui se multiplient sous nos latitudes. Pour revenir au cas de la France, justement, l’arsenal répressif déployé comme un écran de fumée par le gouvernement Castex interroge sur ses intentions : protéger la santé des Français, certes, mais également masquer l’impréparation d’un système de santé ruiné par trente années de politique néolibérale. Et, pourquoi pas ?, tenir rênes courtes une population de plus en plus indocile, parce que de plus en plus à cran. Le refus du complotisme ne doit pas empêcher de verser ces questions au débat public, en attendant un moment plus propice à l’inventaire.
Juguler la colère sociale par la peur : le gouvernement sait cela par cœur. Il l’a fait contre les gilets jaunes et les manifestants opposés à la retraite à points. La sortie cette semaine du film Un Pays qui se tient sage de David Dufresne nous le rappelle opportunément, alors qu’une édifiante enquête d’Amnesty International révèle les détournements de procédure judiciaire utilisés systématiquement pour dissuader citoyennes et citoyens de se rendre dans les cortèges. On connaissait l’usage disproportionné de la force par des policiers chauffés à blanc, on découvre plus en détails une facette plus sournoise, mais non moins efficace, de la répression, faite d’interpellations et de placements en garde à vue abusifs. Macron pourra bien nous dire d’aller nous faire voir en Biélorussie : il n’en reste pas moins que le «pays des droits de l’Homme » doit urgemment faire son examen de conscience. Mais au fait, y a-t-il un ministre de la justice dans l’avion pour veiller sur nos libertés fondamentales ? On en doute, Dupond-Moretti ayant trouvé le moyen, après deux mois et demi seulement d’exercice, d’être mis en cause par deux des plus hauts magistrats du pays, Mme Arens et M. Molins, qui questionnent, à juste titre, sa saisine de l’Inspection générale de la justice dans l’affaire « Sarkozy-Bismuth ». Après le revirement de l’ex-ténor des barreaux sur les mesures de sûreté, l’addition commence à être salée.
Rien n’incite donc à l’optimisme, et certainement pas la dernière édition de l’enquête «Fractures françaises » réalisée par Ipsos-Sopra Steria, qui montre l’évolution alarmante de l’aspiration au chef, à l’autorité, ou encore de l’adhésion à la peine de mort dans la population, en quelques mois seulement. Ce que nous avions conjecturé dans ce livre, la transformation de l’espoir de révolution citoyenne en involution autoritaire, est-il en train de se réaliser ? Tandis que les usines ferment, à Béthune et partout ailleurs, tandis que la crise économique s’annonce implacable pour tant et tant d’entre nous, les aspirations démocratiques et sociales sont encore battues froid par un gouvernement trop occupé à agiter les vieilles ficelles de la vieille politique: une verticalité de mauvais aloi, une politique de l’offre sans contreparties, ou encore la peur du « séparatisme », faux-nez de l’intolérance et du racisme, dont il nous faudra, ici, un jour, dire quelques mots.
Il semble décidément que nous soyons parvenus à ce point où les particules dispersées se rejoignent, d’un même mouvement, pour prendre leur forme définitive. Ce qui était gazeux devient solide ; ce qui avait l’apparence du chaos devient lisible. Enfin, la succession invraisemblable de crises vécues depuis cinq ans, dix ans, vingt ans, s’achemine vers un but discernable, dessinant les contours d’un effrayant avenir. Tout à la fois aberrant… et terriblement logique. 
Rassurons-nous toutefois : si effrayant soit-il, cet avenir sera connecté. Bientôt en effet nos quotidiens seront tyrannisés par la 5G, dont les fréquences ont été cédées en cette fin septembre malgré l’engagement présidentiel de mettre en œuvre le moratoire de la Convention citoyenne sur le climat. Dans le futur, peut-être chaque pouce de terrain aura son antenne. Il n’y aura plus alors véritablement de ces « zones blanches » dont nous avons pris cette paresseuse habitude de nous plaindre, sans mesurer les implications de l’hyperconnectivité sur nos vies et notre environnement, sans percevoir que le problème est tout autant la fracture numérique que la numérisation à outrance. «Un jour, même l’Antarctique et les déserts seront couverts », conclut l’un des témoins électrosensibles du très beau Ondes noires, d’Ismaël Joffroy Chandoutis*, contraint de fuir toujours la technologie qui le rattrape et l’abîme. C’est donc ça, le « progrès » ? 


*Visible jusqu’au 10 octobre à la galerie Michel Journiac, dans le cadre de l’exposition « Le Monde se détache de mon univers », du collectif d’étudiants en commissariat d’exposition de Paris 1 Échelle réelle.

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une politique de la peur

« Une politique de la peur », par Vieuvre — Site de l’artiste par ici : vieuvre.fr

Nous avions laissé Jupiter dans la peine, privé de son command-car, lors d’un 14 Juillet pluvieux. Cette fête, jadis fête de la Fédération, donc de la Révolution, devenue malgré elle fête de la cocarde et du godillot, mais dépourvue de son lustre habituel, de ses bruits de chars et de bottes, ne présageait rien de bon pour un acte II du quinquennat qu’on nous avait promis « régalien ». C’est qu’entre-temps, la pandémie avait fait passer au second plan les lubies militaires de celui que la Constitution de la 5e République, dans son immense sagesse, a fait le « chef des armées ».
Au même, pourtant, l’actualité internationale était sur le point d’offrir des occasions de briller dans le concert des nations, ou du moins dans les ex-colonies et autres zones d’influence de l’empire déchu. Au Mali, où l’éviction de Keïta par ses généraux n’est pas du goût de Paris, qui n’a rien vu venir ; au Liban, surtout, où Macron se croit encore nanti d’un mandat de la SDN.
Mais ce n’est pas en crapahutant extra-muros qu’un président en exercice se refait une santé politique. Macron le sait et mise plutôt sur l’agitation de la symbolique régalienne au sein des frontières nationales, avec pour objectif de ratisser large, à droite, en vue de la présidentielle. De fait, la peur est devenue le mantra d’un exécutif tout autant convaincu qu’il ne peut gouverner que par elle et qu’il ne pourra être reconduit qu’en l’excitant.

Pour son premier déplacement en province, Castex, qui nous ferait presque regretter l’ex-grand vizir, s’était ainsi rendu à Dijon, dans le quartier des Grésilles, pour réaffirmer l’« autorité » de l’État, l’une des trois « valeurs » de sa devise républicaine revisitée. Fin juillet, Darmanin, son ministre de l’intérieur, bientôt démissionnaire de sa bonne ville de Tourcoing où il venait d’être brillamment réélu par 15% du corps électoral, et toujours sous le coup d’investigations dans le cadre d’une plaine pour viol, mettait à la mode le terme d’«ensauvagement » jusqu’alors surtout prisé à l’extrême droite. Une vidéo digne de la propagande des narcos mexicains, mais filmée en Isère, à Grenoble, allait lui donner l’opportunité de joindre le geste à la parole : le 26 août, une cinquantaine de membres des CRS, BAC et autres gardiens de la paix du coin étaient priés d’aller s’esbaudir dans la cité où avait été faite la fameuse vidéo, entourés, pour la galerie, d’une nuée de caméras. Bilan : aucune interpellation, aucune saisie de drogue, mais une polémique inutile avec Éric Piolle, le maire de la ville, et le constat implacable que si nous ne manquons pas de journalistes pour couvrir les opérations de communication de la place Beauvau, nous manquons en revanche cruellement de policiers de proximité capables de gagner la confiance de la population. Triste besogne en vérité que celle assignée par Darmanin à des fonctionnaires qui ont prêté serment de « protéger et servir ». Patatras !, quelques jours plus tard,  le peuple amusé découvrait que l’opération de police la plus ridicule de l’histoire de France avait pour origine le tournage d’un clip de rap. Qu’à cela ne tienne, le procès des seconds couteaux des attentats de janvier 2015 permettrait au ministère d’affirmer qu’une « demi-douzaine » d’attentats terroristes avaient été déjoués dans les derniers mois. La peur, donc, toujours et encore.  

« Et la justice, dans tout ça ? », me direz-vous avec raison. L’autre attribut de l’État régalien n’est pas moins malmené par la Macronie qui l’a mis à sa botte. Les tribunaux seront-ils dotés de personnels nouveaux au titre du budget 2021 ? Ce serait bien le moins, car, comme la plupart des services publics, l’institution judiciaire est exsangue, la faute à trente années de dégraissage du Mammouth. Mais pour quelle politique ? Donner un peu d’air aux juridictions, sans doute. Faire peur au tout venant, également. Ainsi des velléités de réforme du droit pénal des mineurs, en passe d’être aligné sur celui des majeurs. Ainsi des mesures de sûreté imaginées par le gouvernement après qu’un condamné a purgé sa peine, heureusement censurées par le Conseil constitutionnel.
Pour qu’il y ait une justice dans ce pays, encore faudrait-il qu’il y ait un ministre de la justice. Dangereuse sortie de route, pour le stentor des prétoires, que d’accepter un ministère où il ne pouvait que finir pieds et poings liés dans son propre bureau. Dupond-Moretti serait-il en fait Dupont Lajoie ? Dans une récente tribune publiée par 
Le Monde, deux hauts magistrats, MM Molins et Nadal, fustigeaient son «manque d’ambition » s’agissant de l’indépendance du parquet. N’est-ce pas tout autant le manque d’indépendance du parquet, qui doit être questionné, que celle de son ministre de tutelle ? En juillet, les mauvaises langues, bonnes connaisseuses des arcanes du pouvoir, affirmaient que le célèbre pénaliste n’avait pas pu choisir un seul membre de son cabinet. Rien que de très habituel, sous la 5e, pour celles et ceux qui se retrouvent propulsés «ministres » sans être énarques ni barons d’un grand fief, ou, à tout le moins, dans les petits papier du prince. Mais se peut-il, en démocratie, que la directrice de cabinet du ministre de la justice, Mme Malbec, soit la compagne du directeur général de la Police nationale ? Sans porter aucun jugement sur le travail de ces deux professionnels, cette seule situation de potentiel conflit d’intérêts interroge. Se peut-il aussi que la seule conseillère choisie par Dupond-Moretti, la magistrate Charlotte Bilger, ait été évincée du cabinet au bout de trois jours, et se trouve être, par un étrange hasard, celle-là même qui mit en examen le nouveau haut-commissaire au plan, l’inoxydable François Bayrou, dans l’affaires des assistants du MoDem au Parlement européen ?
« Not only must Justice be done ; it also must be seen to be done », a dit le juge Hewart, fondant ce qu’on appelle de nos jours, en matière de justice, la « théorie des apparences ». De la seule apparence de justice, nous sommes encore loin, assurément, avec un garde des sceaux lui-même sous la garde du monarque. Chipoter sur l’ensauvagement ne rendra pas au titulaire du poste son inexistante autorité, mais peut-être un peu de sa dignité perdue. 

La peur du gendarme imprime sa marque jusqu’à la politique sanitaire. La Saint-Napoléon n’était pas encore arrivée que Castex demandait aux préfets d’étendre l’obligation du port du masque dans l’espace public. Deux semaines plus tard, le même père fouettard de la Macronie annonçait la généralisation de cet accessoire dans les rues de Paris, tandis que les préfets d’ici et d’ailleurs adoptaient la même mesure stupide, dont pas un professionnel de santé sérieux n’accrédite l’utilité, y compris ceux qui, avec raison, réclamaient en leur temps la même obligation en lieu clos. Depuis lors, dans la capitale, à Marseille et dans maintes villes de France, on peut tranquillement trinquer au café, mais le péquin qui veut simplement respirer dans la rue ou dans les jardins pour sa promenade solitaire est prié de se couvrir le visage. Heureux cyclistes et joggeurs parisiens, que l’intervention efficace de la municipalité a exemptés de cette obligation ridicule ; malheureux vieillards et autres gens moins agiles qui n’ont le choix que de se couvrir le nez ou de se claquemurer chez eux ; honteuse méthode de la mairie de Paris qui pense aux yuppies et oublie les vieux. Dans ce panorama ubuesque de la France contemporaine, les pauvres paient le prix fort : le contrôle social s’exerce avec encore plus de force sur ceux qui n’ont pas de chez-soi, ou un chez-soi trop exigu.

Voici donc l’ambiance pesante, l’ambiance de peur, dans laquelle vit une population par ailleurs sous la menace rhétorique d’un reconfinement généralisé, et, pour une bonne part d’entre elle en tout cas, dans l’attente du choc social qui interviendra inéluctablement d’ici à la fin de l’année. Police, justice, santé ; la stratégie est limpide : cranter à droite. Compter que Macron se retrouvera, dans un mouchoir de poche, au second tour de 2022 face à Le Pen. Compter qu’il battra Le Pen comme il a fait en 2017. Calcul hasardeux — nous avons écrit pourquoi — mais calcul propre à convaincre certains caciques de l’ancienne UMP, plus redevables ou plus clairvoyants que leurs compagnons voués à finir dans le dernier carré. Ainsi Christian Estrosi, l’un des rares à avoir compris qu’extrême droite et extrême centre s’étaient partagé, une fois pour toutes, les rebuts de l’héritage gaulliste.
Pendant ce temps-là, à gauche, on se cherche des poux. 
 

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César sans son command-car

Aguste Prima Porta – Musée du Vatican.

Triste 14 Juillet pour les amoureux du shako et de l’arme blindée : pour la première fois depuis des lustres, en ce jour de fête nationale, les Champs-Élysées sont restés vides. Place de la Concorde, ci-devant place de la Révolution, on trouvait certes encore quelques officiels en tribune… mais point de public le long de la « plus belle avenue du monde » – en fait avenue du fric et des triomphes militaires. Qui d’ailleurs serait venu y applaudir Macron ? Il y a longtemps que les monarques quinquennaux ne suscitent plus ni l’enthousiasme, ni même le respect, mais une sourde défiance, qui vise autant le titulaire que la fonction. Dommage pour César, jamais si heureux que sur son command-car et qui aurait rêvé d’écrire dessus, après la crise du Covid-19 : « veni, vidi, vici ». Qu’il semble loin, le 14 Juillet scintillant encore d’illusions, où il accueillait Trump en grande pompe et se posait en sauveur de la France, de l’Europe et de la planète bleue !
Ironie de l’histoire, la journée était placée sous le patronage de De Gaulle. Mais depuis le 18 juin 1940, le verbe de l’homme providentiel a singulièrement perdu de son pouvoir créateur et l’étoile présidentielle a pâli jusqu’à disparaître dans l’obscurité céleste. Privé ou presque du décorum grandiloquent, de l’apparat qui fonde, sous la 5e, le prestige des chefs de l’État, Macron est revenu à la petite politique où devait inéluctablement sombrer ce régime. Pour transcender les partis, il fallait pouvoir revendiquer l’héritage du CNR ; pour exercer la dictature, il fallait avoir incarné la France Libre. Prisonnier de sa stratégie à un coup, le fossoyeur de la gauche, qui se vantait en 2015 de ne pas avoir sa carte au PS, se croit obligé de barrer à tribord au lendemain des municipales – guerres picrocholines. Ainsi nomme-t-il Castex, homme de la conservation, pour donner des gages à une droite déchirée, depuis la chute de la maison UMP, entre un orléanisme qui a connu son heure de gloire, et un légitimisme et un bonapartisme qui l’attendent en se frottant les mains. Erreur funeste ! L’UMP était une machine de guerre électorale, solidement ancrée de la droite jusqu’au centre, quand LREM est un fan club en perdition, désormais sans groupies ni objet social. De fait, ceux qui avaient préféré Sarkozy à Le Pen finiront immanquablement par préférer Le Pen à Macron. La « Révolution » en carton de 2017 a donc accouché du monstre dont elle était grosse : le parti de l’ordre, qui peut-être en prépare une version encore plus autoritaire, encore plus détestable. Une caste qui, non contente d’exercer le pouvoir à son profit, assume désormais ses turpitudes et nous les jette au visage en disant : « voici mes œuvres ». « Violeur à l’intérieur, complice à la justice », a-t-on entendu lors d’une manifestation en place de Grève, le 10 juillet, contre les nominations de Darmanin et Dupond-Moretti. Affront à la cause des femmes ! Affront à la République !
Le « nouveau chemin » sur lequel on veut nous embarquer pour 2022 est évidemment une impasse et l’interview de ce jour en porte un énième témoignage. Grotesque exercice en verité, qui acoquine des « journalistes » déférents et un président à la fois omnipotent et irresponsable. Ici nous avions mis en garde contre les soliloques du pouvoir impuissant ! Satisfecit sur la Convention citoyenne, remarquable exercice de démocratie délibérative, malheureusement condamné à finir dans les poubelles de l’énarchie et du parlementarisme rationalisé. Satisfecit sur le « plan de relance » qui, loin de se tenir à égale distance du « productivisme » et de la « décroissance », comme l’avait vanté la ministre Wargon, renoue avec d’antiques méthodes destructrices de l’humain et de la planète. Retour d’une réforme des retraites rétrograde, qui avait valu à son initiateur le mouvement social le plus puissant et le plus éruptif du dernier demi-siècle. Et dans tout cela, aucune solution à la crise démocratique, sociale et écologique : de vieilles ficelles pour agiter de vieux pantins. Pouvait-il en être autrement ? Tout système vertical et hiérarchique qui se sauverait peut-être en se réformant tend fatalement à se perdre en se refermant. La France pourtant n’a besoin ni d’un imperator, ni d’un guérisseur d’écrouelles, mais d’un gouvernement vraiment démocratique.
Si donc le 14 Juillet a du sens cette année, sous les nuages qui s’amoncellent, sous la chape de plomb d’une république monarchique qui s’apprête à montrer son visage le plus hideux, n’est-ce pas pour nous rappeler que le renouveau ne pourra venir que du génie du peuple ?

 

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le remaniement, la 5e et le génie du peuple

Merci à l’artiste Vieuvre pour ce génie populaire sortant de sa bouteille… Site à visiter ici : vieuvre.fr

La grande affaire de la semaine est le remaniement. Comme souvent il y a deux manières de prendre l’actualité. Nous choisirons la seconde et nous dirons pourquoi.
Première manière : l’exégèse docile, dans le genre de la chronique monarchique. Pour la plupart, les médias de masse excellent dans cet art qui ramène le commentaire journalistique au temps de La Gazette de Renaudot : quatre cents ans en arrière. Au pire, on y sert la soupe : ainsi Mme Coudray qui, interviewant Castex le vendredi 3 juillet sur TF1, lui demande « des noms, des noms » et se paie le luxe d’être recadrée pour cette question digne d’une émission d’avant-match. Au mieux, on cherche à y deviner l’avenir comme on touillerait du marc de café. Rarement on questionne le système et son incapacité à produire des solutions d’intérêt général.
Nous préférons la seconde manière : commencer par ce constat élémentaire qu’un remaniement qui ne procède pas d’un authentique mécanisme démocratique n’est jamais qu’un expédient à la main du prince.
Loin dans l’histoire de notre pays on trouve des exemples de cette pratique née du temps où toutes les institutions « représentatives » – états généraux, états provinciaux, assemblées des notables – avaient été mises sous l’éteignoir par la monarchie absolue. Pas totalement insensible aux protestations des cours et aux soulèvements populaires, l’Ancien Régime finissant nomme successivement Turgot, Calonne, Brienne, Necker, espérant chaque fois rétablir son crédit, résoudre ses contradictions et ainsi échapper à sa perte. Mais l’abîme est devant lui qui lui barre la route, béant comme l’histoire, profond comme mille ans. Pour surmonter la crise il faudra certes les états généraux, mais il faudra encore bien plus : une Assemblée nationale constituante. On ne répète pas l’histoire : on la réinvente. On ne ressuscite pas les anciens cadres : on en crée de nouveaux, seuls capables de construire une réponse politique à la hauteur du moment. Alors, surgissant du fond des siècles, produit d’une lente maturation où se mêlent mille combats, mille résistances, mille soulèvements, des villes et villages du Moyen Âge aux révoltes de la Fronde et jusqu’à ce XVIIIe siècle qui, sans retourner exactement à l’absolutisme, ne s’en arrache jamais complètement : la Révolution.
À peine avons-nous écrit ce mot que déjà on s’affole. Les vieux mythes s’ébrouent et donnent au camp de la conservation d’imparables arguments. Ceux qui, à tout prendre, ne se seraient pas trouvés plus mal dans la société d’ordres de l’Ancien Régime, jugent que le peuple, par comparaison, n’a pas trop à se plaindre de sa situation présente. Aux tenants du progrès linéaire et de la fin de l’histoire, qui observent distraitement, depuis leur tour d’ivoire, les convulsions du monde, le passé paraît toujours plus misérable. L’était-il vraiment, en 1789, après un siècle d’expansion économique et d’amélioration des conditions de vie de la population ? Certes non. Mais la « société civile » avait pris conscience que le régime était incapable de répondre à ses aspirations à la liberté et à l’égalité.
Revenons à nos jours. En sommes-nous arrivés à un tel point de blocage qu’il faille tout bouleverser ? Si on les lit en creux plutôt qu’en relief, les chiffres des élections municipales nous apportent une partie de la réponse. Ils témoignent non plus seulement d’un divorce, mais d’une véritable sécession de millions de femmes et d’hommes à qui la République, en son temps, a pourtant reconnu le droit de vote. Apathie ou protestation sourde : peu importe le motif, il faut se méfier de l’eau qui dort. Et rien ne justifie que la société politique n’entende pas cette colère qui la submergera bientôt, d’une manière ou d’une autre. Les Gilets jaunes l’ont exprimée et ils ont été battus froid. La société tout entière l’a exprimée et elle n’a pas été entendue. Résultat, à deux ans d’une présidentielle dont l’ombre effrayante nous nargue déjà de sa hauteur ? Une abstention monstre, inédite, et des sondages qui nous promettent toujours le même duel insensé, et un écart toujours plus serré entre ses protagonistes. Le fait est que jamais dans notre histoire récente nous n’avons été placés face à une telle alternative : révolution démocratique ou barbarie. Sur ce point encore l’histoire est riche d’enseignements, si l’on veut bien se donner la peine de la lire à la lumière notamment de la lutte des classes.
Lors sa première intervention devant les Français, Castex, nouveau grand vizir, a clairement opté pour la conservation. Questionné sur ses « valeurs », en pleine crise démocratique et sociale, il a choisi son triptyque : « Responsabilité, Laïcité, Autorité ». Rappeler simplement la devise qui orne tous les frontons républicains, « Liberté, Égalité, Fraternité », n’aurait pourtant pas été du luxe. Ainsi Macron et ses gardes suisses font ce pari fou mais terriblement logique d’occuper l’espace de la « droite républicaine » pour se confronter à Le Pen. Voilà le vrai visage de la « révolution » de 2017.
Loin de « dessiner un nouveau chemin », comme il le promettait le 2 juillet dans la PQR, parlant comme Didi dans le Lotus bleu qui voulait « trouver la voie », Macron poursuit donc sur la pente inexorable où s’étaient engagés ses prédécesseurs quinquennaux. De la 5e déliquescente, on n’attendait pas mieux. Mais du génie du peuple, sorti de sa bouteille, on espère beaucoup.

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