10 millions de pauvres sous couvre-feu

« Ruissellement ». Œuvre originale de l’artiste Vieuvre, dont le site web est à découvrir ici : vieuvre.fr.

Au terme de cette annus horribilis, notre pays comptera 10 millions de pauvres.
10 millions !
La statistique sidère, comme si soudain le seuil psychologique d’acceptation de l’inacceptable avait été dépassé. 10 millions, c’est-à-dire 15 % de la population française. Les Trente Glorieuses nous avaient inculqué la sotte idée que nous en avions fini avec ce fléau de la pauvreté, renvoyé, dans l’oublieux imaginaire collectif, à des temps lointains et obscurs, et voilà qu’il revient au galop, terrifiant spectre à deux chiffres.
10 millions…

Avant le Covid, la pauvreté pourtant n’avait pas disparu. Nous l’avions simplement reléguée aux marges de nos métropoles, nous l’avions oubliée dans la profondeur de la France périphérique. Par deux fois, en 2005 dans les banlieues, en 2018 sur les ronds-points, celles et ceux qui, dans l’indifférence générale, en étaient affligés, ont proclamé : « Nous existons ! »
Si peu alors les ont entendus ; tant d’autres les ont calomniés. « Cachez ce sein que je ne saurais voir » !
10 millions aujourd’hui, 9 millions hier… quelle différence, après tout ? Les pauvres misérables de nos rues et de nos bidonvilles, ceux de nos cités HLM, ceux de nos industries en friche et de nos campagnes silencieuses, n’ont pas attendu 2020 pour voir tomber la sentence qui les bannissait de la société civile – car qui dit « pauvreté » dit, presque automatiquement, exclusion de l’ensemble des droits reconnus, par nos généreuses déclarations, à l’humain et au citoyen. Année après année leur nombre régulièrement s’accroissait, sans affoler les statistiques, comme un tas de poussière continuellement poussé sous le tapis. Fallait-il incriminer l’inéluctable ? La conjoncture ? Attendre patiemment retour à meilleure fortune ? Compter sur une croissance aux traits de chimère, aux airs d’apocalypse ? La crise financière avait bon dos, les chocs pétroliers avaient bon dos, révélateurs des malfaçons d’un système voué à enrichir toujours plus les puissants et à créer toujours plus d’indigence. Le Covid a bon dos! Lui qui nous dit justement qu’il n’y a rien de nouveau, sous le soleil capitaliste. La pauvreté enfin a bon dos, invoquée comme une fatalité, colorée de charité pour la rendre présentable à nos consciences endormies, lorsqu’elle est un résultat mécanique… C’est ce que nous avons tenté de montrer dans un livre récemment paru, Marx rapatrié.
Relisons cet auteur et nous toucherons au but. Relisons celui qui, il y a un siècle et demi, nous invitait à regarder le capitalisme « sans faire appel au cœur, car dans les affaires, il n’y a pas de place pour les sentiments ». Recherche effrénée de la plus-value, pauvreté artificiellement créée. Toute ressemblance avec des faits actuels serait purement fortuite. Qui donc pourtant se presse, dans l’anonymat des distributions alimentaires ? CDD, intérimaires, « indépendants », nouveaux chômeurs, pour beaucoup diplômés – assurés, croyaient-ils, de ne jamais tomber dans une pauvreté qu’ils tangentaient sans cesse. Produits de trente années de précarisation de l’emploi et de déboulonnage du droit social. Simplement des humains, voués à un sort aussi peu enviable que ceux qui les avaient précédés dans la mouise.
Hier, c’était d’autres ; aujourd’hui, c’est eux ; demain, ce sera vous. Car en vérité il n’y a pas de « nouvelle pauvreté » : il n’y a que l’accélération de la destruction de la classe moyenne.
Tandis que l’aide alimentaire tire le signal d’alarme, faute de stocks, faute de bras, faute d’argent, le gouvernement de M. Castex répond, impérial :  «Politique de l’offre ». Entendez : « Pas un euro de plus pour les vraies gens », quand l’aide aux ménages représente à peine 1 % du plan de relance dont on nous rebat les oreilles depuis l’été. Et tandis que le cinquième des Français les plus riches capte 70 % du surcroît d’épargne nationale depuis le début 2020, le même gouvernement répond, toute honte bue : « Pas de retour de l’ISF ».
Après ces quelques considérations à chaud, livrons-nous à un petit exercice prédictif.
Depuis des mois, ce que nous avons appelé dans une précédente note une «politique de la peur » tient rênes courtes une population de plus en plus à cran, de plus en plus indocile. Admettre et la virulence du virus, et l’urgence d’une réponse sanitaire adaptée n’interdit pas d’envisager avec un minimum d’esprit critique la rhétorique du gouvernement, et, parmi des décisions nécessaires, des errances, des mesures absconses, parfois liberticides. Après des mois de stress-test permanent, quand d’autres pays voisins, plus démocratiques, ont montré nettement plus de méthode dans la gestion de l’épidémie, un couvre-feu d’une implacable violence et matérielle, et symbolique, est la dernière trouvaille en date pour cantonner les gens à leur fonction productive, sous surveillance policière s’il vous plaît. Pharaon a trouvé sa devise : « Métro, Boulot, Dodo ».
Mais après ?
Après, et peut-être même plus tôt qu’on ne le pense, l’explosion sociale.
Car devant tant d’injustices, tant d’inégalités, qui peut encore croire que nous en réchapperons ?

 

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sur le prétendu « séparatisme »

Inflammable, Sign, Hazardous, SymbolDepuis que Macron a osé le mot de «séparatisme», je tourne autour de cet objet inflammable en craignant de m’y brûler les doigts. Fallait-il s’en tenir à bonne distance ? Tenter au contraire de dévoiler la supercherie ? Je ne savais plus. Et puis, j’ai lu les deux tribunes de Mélenchon sur la «créolisation »*. La pertinence de son propos, sa résonance avec mes réflexions du moment m’ont décidé à livrer ici quelques pensées non-exhaustives. 

Dans un livre paru il y a bientôt deux ans, Géographie de l’histoire de France, me rappelant les manifestations de l’entre-deux tours de 2002 auxquelles j’avais participé, j’avais écrit que le slogan «nous sommes tous des enfants d’immigrés » était une actualisation de l’incipit de Lavisse «nos ancêtres les Gaulois ». Comment décrire autrement une France littéralement régénérée par son immigration, dont l’histoire échappe à toute volonté d’ethnicisation ? Le mot d’Édouard Glissant remis au goût du jour par Mélenchon renferme, me semble-t-il, un peu de cette idée.  
Le fait est que le fantasme de la « race », de l’« ethnie », n’est pas opérant pour rendre compte du processus de construction de la société française. On se rappelle l’heureuse formule de Renan sur la « grande chaudière » dans laquelle ont «fermenté les éléments les plus divers ». Renan parlait de la France du Moyen Âge, dont les chroniqueurs avaient cherché les origines non seulement chez les Francs, non seulement chez les Gaulois, non seulement chez les Romains, mais à Troie, dans la maison de Priam. C’est dire si, déjà, le monde entier y existait. 
Ce qui est vrai de la France ancienne l’est encore plus de la France nouvelle, celle d’après la Révolution, qui vit affluer, au XIXe siècle, les immigrants européens : Belges, Polonais, Italiens, puis, au XXe, ceux d’Afrique et d’Asie, de l’ex-empire colonial : Algériens, Marocains, Sénégalais, Vietnamiens, etc. Encore cela est-il trop court, trop partiel, trop grossier pour rendre compte de l’extraordinaire mélange de populations et d’habitus qui s’est produit sur le territoire situé entre « la mer océane, le Rhin, les Alpes, les Pyrénées », comme le définissaient déjà les géographes de l’Antiquité.  
Ce bel exemple d’une humanité se faisant plus proche d’elle-même – par la force des choses, non sans heurts, non sans malheurs – ne nous a pas permis d’échapper à la tentation xénophobe ou raciste. Collectivement nous portons le poids de l’esclavage, de la colonisation, du gouvernement antisémite de Vichy, pour ses aspects les plus systémiques, qui ne furent jamais ni sans causes, ni sans conséquences. L’ignorance, la peur de l’autre ne sont pas moins répandues ici qu’ailleurs. 

Dans ce patchwork de populations et de territoires, jusqu’à la fin du Moyen Âge, la religion catholique fut un ferment d’unité. Unité partielle et excluante cependant, car les individus et communautés qui n’en étaient pas, à commencer par les Juifs, étaient utilisés, persécutés, spoliés. Les Français de ce temps-là ne se concevaient pas autrement que dans le giron d’une Église avec laquelle ils allaient bientôt pourtant prendre leurs distances, via le gallicanisme et surtout le protestantisme, qui marque une rupture fondamentale – peut-être aussi la possibilité du doute. De ferment d’unité, donnant sa légitimité aux institutions et son rythme à l’existence humaine, la religion, désormais divisée en deux, l’une « papiste », l’autre «prétendument réformée », devint un motif de désunion. Réaction spontanée des pratiquants prisonniers de leurs dogmes respectifs ? Nullement ! L’histoire des Croquants du Périgord et du Limousin nous apprend que, même échaudé par trente années de guerres civiles, le menu peuple sut faire fi des différences religieuses et combattre ensemble pour la défense de ses droits et de ses conditions matérielles d’existence. La faute originelle incombe plutôt aux rois. Ainsi François Ier, soi-disant roi-chevalier et protecteur des arts et des lettres, mais massacreur des Vaudois. Ainsi son fils Henri II, qui poursuivit la même politique d’intolérance. Contrairement à la légende noire de Dumas, une femme, Catherine de Médicis, chercha un temps la conciliation entre les cultes. Un quart de siècle après la nuit barbare de la Saint-Barthélemy, dans un pays exsangue, l’Édit de Nantes régla incomplètement le problème religieux. Moins d’un siècle encore plus tard, les protestants eurent le choix de survivre en France comme des sous-sujets… ou d’aller vivre libres ailleurs.  

Le massacre de la Saint-Barthélemy, par François Dubois.

Pourquoi ce rappel historique ? Parce que l’histoire nous édifie sur le rapport des Français à la croyance, à la non-croyance, à la diversité des croyances, donc à la tolérance et à l’intolérance. Non que les sentiments des XVIe et XVIIe siècles aient pu se perpétuer jusqu’à nous… l’atavisme a ses limites. Mais il est probable qu’un pays qui a tardivement fait l’expérience du pluralisme religieux, puis a réfuté cette expérience avant de se reconstruire en opposition à la religion, en ait gardé quelques traces. Le mot de «séparatisme » ne peut pas être compris hors de ce contexte, sans avoir égard à ces temps de troubles. Quand je l’entends, je vois apparaître le spectre de la guerre civile dont on prétend précisément nous sauver. Et je songe que dans un pays en paix, il n’a pas lieu d’être.

De nos jours, la place de la religion en France est secondaire. En 2019, 56 % des Français se déclaraient athées, agnostiques ou indifférents à la question. Un gros tiers se déclaraient croyants. Sur cette masse, combien fréquentent l’église, la mosquée ou la synagogue plus d’une fois l’an ? Que de chemin parcouru, dans un pays qui, des siècles durant, vécut au son des cloches ! 
Alors le surgissement constant du mot « laïcité », désormais, « séparatisme », dans le discours politique, ne laisse pas d’interroger. Sommes-nous revenus en 1905, lorsqu’il fallait affranchir la société de l’Église omniprésente ? Non pas. Dans la France de 2020, mis à part les départements concordataires, l’État est, fort heureusement, strictement séparé des églises. Ne sommes-nous pas plutôt revenus à l’atmosphère de suspicion généralisée qui précéda 1572 ?  

Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 par Le Barbier.

Dans leur immense sagesse, les constituants de 1789, qui n’étaient pas encore « républicains », ont proclamé : « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » Puisque la tendance est à prendre systématiquement cet énoncé limpide par la fin, par le soupçon du « trouble à l’ordre public », je propose pour cette fois de le prendre par le début : « Nul ne peut, etc. » 
Depuis belle lurette, chacun sait dans ce pays que lorsqu’on dit «laïcité », on veut dire « islam ». C’est que depuis trente ans, ce sujet est le fonds de commerce de prestidigitateurs en tous genres, martelé sur les estrades des meetings politiques (de droite comme de gauche), imprimé en gras sur les unes des hebdomadaires, seriné en boucle sur les télés et les radios. Le covid-19 nous en avait débarrassé pour quelques mois, le remettant à sa place – une question de société parmi d’autres, ni la moins sensible, ni la plus cruciale – et voilà qu’il revient à nouveau au programme du gouvernement sous une appellation du même tonneau, encore plus anxiogène. Ainsi la menace contre la laïcité ne proviendrait plus de l’institution qui a dominé la vie sociale pendant un millénaire, mais d’une religion parmi d’autres, dans un pays où la religiosité est, par ailleurs, minoritaire. Dans la confusion générale, alimentée par une rhétorique de boutefeux, le dominé d’aujourd’hui a subrepticement pris la place du dominant d’hier. Le discours d’intolérance peut enfin produire tous ses effets. 

Personne de sérieux ne niera que se développe, dans les quartiers, un islam sectaire. Personne n’ignore non plus que le terrorisme y prend racine. Est-ce suffisant pour que les Français, ou habitués en France, de confession musulmane, soient désignés comme des dangers potentiels ? Demande-t-on aux catholiques de rendre des comptes pour les intégristes de Civitas et autres organisations similaires se revendiquant de la même religion ? Insidieusement, l’idée répugnante d’une possible incompatibilité entre un culte particulier et une « république » décidément bien intransigeante s’est imposée dans le débat. Est-ce pourtant la spécificité de l’islam, que de contenir en son sein quelques milliers d’individus en rupture de ban ? N’y a-t-il pas dans notre pays quantité de croyants d’autres religions qui vivent, loin des médias borgnes, une existence qui ne sont pas des modèles de républicanisme laïque ? L’appartenance de ces personnes à la communauté nationale ne me paraît pas plus discutable dans un cas que dans l’autre, et la nécessité d’y prévenir les dérives sectaires ne m’en paraît pas moins pressante. On entend par exemple souvent dénoncer, à raison, le contrôle social qui s’exerce sur les jeunes filles, dans certains milieux musulmans rigoristes. Entend-on parler de celui qui s’exerce, avec toute l’apparence de la civilité, dans la meilleure bourgeoisie catholique ? Le patriarcat est-il plus respectable en foulard Hermès qu’en foulard islamique ? Ou alors, c’est que le problème est autre. Peut-être au fond le regard suspicieux sans cesse porté sur l’islam procède moins du risque qu’il ferait courir à des «principes républicains » à géométrie variable que d’une intolérance où se mêlent préjugés de classe et préjugés de « race ».

Dans une récente tribune**, Chems-Eddine Hafiz, recteur de la grande mosquée de Paris, a justement pointé le problème sur lequel Macron tire un cache-misère : la ghettoïsation.
Marginalisez une population déjà stigmatisée par la colonisation, compliquez-lui l’accès au travail et au logement, refusez-lui jusqu’à cette dignité primordiale d’être reconnue dans ses singularités culturelles, et vous verrez ce que vous obtiendrez. Sans doute quelque chose de très semblable à ce que vivent, dans nos banlieues, dans nos quartiers, les filles et fils de la main d’œuvre de l’ex-empire colonial, ces « Français de papier » dont la classe politique fait ses boucs émissaires préférés depuis un demi-siècle au moins. Sans doute aussi la désespérance formera un bon terreau et pour le fait religieux et parfois pour ses formes conservatrices, voire sectaires. Un contexte géopolitique explosif achèvera de plaquer sur chaque jeune de quartier l’image du « séparatiste » en puissance. Sur ce terrain miné, y a-t-il encore la place pour la tolérance et l’entente mutuelle ? Je veux le croire, parce que tout ce qui m’est voisin est mien, parce que tout ce qui m’est proche m’influence.
Parce que, comme l’a écrit Michelet : « La France est le pays de ceux que j’aime et que j’ai aimés. »

J’ai été pratiquant, catholique en l’occurrence – baptisé à 9 ans, confirmé à 20. L’eau depuis a coulé sous les ponts, et tout en me défiant des mots qui entravent la liberté spirituelle, je sais que je ne crois pas au sens que l’on attribue généralement à ce verbe. Mon parcours a-t-il atteint son but ? Soyons humble : je l’ignore. Je suis laïque, matérialiste – voilà qui ne devrait pas changer. Pour le reste, chacun emprunte les voies qu’il peut pour trouver sa vérité.
Peut-être cette expérience personnelle, sans m’avoir laissé rien d’autre qu’une sympathie culturelle pour les églises, les cantates et la figure d’un Jésus révolutionnaire, m’a du moins prévenu contre la défiance à l’égard des croyants. En observant le monde et mon pays, je suis forcé de constater que certains de mes frères et sœurs humains trouvent un réconfort moral et spirituel dans la foi et éventuellement la pratique d’une religion. Et tout en étant pleinement solidaire des combats menés contre les dogmes et pour l’émancipation de l’individu et de la société, je n’ignore pas non plus que des chapelles de toutes obédiences ont quelquefois été porteuses de progrès démocratiques et sociaux : ainsi du bas clergé pendant la Révolution, des prêtres ouvriers, etc.
Pourquoi cette digression ? Parce qu’il me semble que si je ressens cela, et si je ne m’en crois ni plus, ni moins légitime à vivre en France que n’importe lequel de mes concitoyens, alors je sais que chacun possède également ce droit à croire et à ne pas croire ce qu’il veut. Et que personne ne peut être tenu suspect de « porter atteinte au vivre ensemble » ou de ne pas respecter les « lois de la République » pour la seule raison de sa foi… comme tout y engage aujourd’hui.  

L’air en effet est plein de ces glissements qui nourrissent l’intolérance et font vaciller la raison. 
Parmi ces glissements, sémantiques et rhétoriques, il y a ceux de la droite, très classiques, mais revêtus désormais de tous les artifices qui leur donnent une apparence de dignité républicaine – summum de la subversion. Quand un Retailleau, défenseur des crèches dans les mairies, anti-avortement, anti-mariage homosexuel, parle de laïcité et de communautarisme, moi, je ris à m’en tenir les côtes, mais beaucoup tombent dans le panneau. Il y a aussi les représentants de cette « gauche », ou plutôt ex-gauche, qui a fait d’une laïcité pleine de faux-semblants son cheval de bataille, oubliant au passage la lutte sociale qui lui est consubstantielle et indispensable. Par de beaux esprits, on a même vu réfuter le terme d’« islamophobie », au prétexte qu’il empêcherait de critiquer la religion. Dirait-on la même chose de la « judéophobie », dont on sait à quels abîmes elle a mené ? Dangereuses subtilités en vérité. Pour ne pas être l’idiot utile de l’islamisme, faut-il absolument se faire l’agent docile de l’extrême droite ? Tandis que nous développons sans discontinuer sa thématique préférée, Le Pen se frotte les mains en attendant son tour.

Trente ans après l’« affaire du voile », Macron reprend donc les minables calculs qui avaient été ceux de Sarkozy et Hollande avant lui, mais d’une manière plus brutale encore, avec un mot terriblement évocateur. S’il veut lutter contre le sectarisme islamiste, il n’a pourtant pas besoin de puiser dans le lexique de la guerre civile. Il peut mener une action résolue, efficace, sans convoquer tant de mauvais souvenirs, ni ouvrir tant d’effrayantes perspectives. Mais le veut-il vraiment ? S’en donne-t-il les moyens ?, lui qui protège par ailleurs une autre forme de «séparatisme», pour reprendre son mot à meilleur escient, contre lequel la République, bonne mère, ne fait rien: le séparatisme de ceux qui, par leur argent, par leurs réseaux, par leurs savoirs jalousement gardés, échappent à la loi commune, à l’impôt commun, à l’école commune, et détruisent ainsi effectivement le seul espoir de vivre ensemble. 


* Publiées dans l’Obs le 25 septembre et dans le Figarovox le 1er octobre.
** Publiée dans Le Monde du 1er octobre.

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chronique d’un mois de septembre

« Sédimentation » par Vieuvre – Site de l’artiste à visiter ici : vieuvre.fr

Dans l’épisode précédent, Macron, trop à l’étroit dans l’Hexagone, faisait entendre au monde la voix de Jupiter. Au peuple libanais, il donnait des leçons de démocratie ; à la junte malienne, venue marcher sur ses plates-bandes, il disait son désappointement. Un mois plus tard, que de désillusions ! De retour de Moscou, Napoléon n’en avait pas eu plus. Le président français a beau dire sa « honte » des élites beyrouthines, réclamer que les colonels de Bamako « rendent le pouvoir aux civils» : l’histoire semble absolument vouloir se faire sans lui.
Sur le fond, qui peut donner tort à Macron ? Sur la forme, qui peut lui donner raison? Les déclarations à l’emporte-pièce, les initiatives désordonnées ne font pas une bonne politique étrangère. Entre le pesant héritage gaulliste et les errances atlantistes de Sarkozy et Hollande, l’actuel président, trop impétueux, trop narcissique, peine à frayer son chemin diplomatique. Loin de se décourager cependant, il vole en ce début d’automne au secours des pays Baltes, pour signer une déclaration commune contre les cybermenaces – i.e., contre l’ours russe, à 24 heures de char et à un claquement de doigt numérique de Riga et Vilnius. On songe au passage qu’en cette période de pandémie et de recours massif au télétravail, la France et l’Europe ont raté une occasion en or d’investir massivement dans des serveurs nationaux. La « souveraineté numérique » serait-elle vouée à ne demeurer qu’un slogan ? Ne nous plaignons pas trop : tandis que nous ergotons, le chef de l’État défend la place de la France dans l’Union en se plaignant auprès du président Sassoli de ce que la prochaine plénière du Parlement européen se tiendra à Bruxelles au lieu de Strasbourg. La belle affaire, que de mettre en concurrence la capitale des Wallons et celle des Alsaciens ! Nous aimerions mieux que l’Élysée – et le Quai ! – s’emploient à faire respecter l’usage de la langue française par nos diplomates dans les institutions internationales, comme nous le suggérions dans un précédent billet. Non à l’hégémonie anglo-saxonne ! Vive la diversité linguistique !
Diversité linguistique… et communion des nations dans la stupeur causée par la pandémie. L’historien de la santé Patrick Zylberman nous le dit dans Le Monde du 28 septembre : « tous les gouvernements ont commis des erreurs ». Cela excuse-t-il le nôtre pour les siennes ? Non, et ce ne sont pas les dernières décisions en date qui nous convaincront du contraire.
Rappelons-nous plutôt. Au seuil d’une rentrée marquée par la résurgence épidémique, la prophylaxie du bon sens avait reculé au profit d’une politique de la peur. Partout ou presque, le masque avait été rendu obligatoire dans l’espace public, c’est-à-dire précisément à l’endroit où les contaminations n’existent pas ou presque. Cette aberration digne du roi Ubu était pourtant sortie des cerveaux supposément très-rationnels de l’énarchie, relayée jusque dans les « territoires » par des préfets plus que jamais sur la sellette. Les voix sages qui proclamaient, dans une tribune initiée par MM Mucchielli et Toussaint, ne pas vouloir « être gouvernés par la peur», n’étaient pas plus écoutées que l’exaspération du tout-venant, bringuebalé depuis une demi-année entre des injonctions de plus en plus contradictoires. La fronde des cafetiers marseillais, qui précède de peu, on n’en doute pas, celle de leurs confrères en maints endroits du territoire, interroge directement l’acceptabilité des décisions publiques, et par là même leurs modalités d’élaboration.
À propos des États qui ont procédé autrement, et qui s’en sortent relativement mieux que le nôtre, un a fait sien le slogan « Keep calm and carry on », délaissé par le gouvernement britannique : il s’agit de la Suède. Dans ce pays exotique, raisonnablement situé sur l’échelle de la mortalité due au covid-19 : pas de confinement, pas de fermeture des commerces, évidemment pas de masque obligatoire en extérieur, mais des mesures de distanciation physique adoptées précocement et maintenues sans discontinuer, sans changement de cap intempestif. N’est-ce pas en définitive la meilleure attitude à adopter, pour ne pas traumatiser une population qui sait devoir durablement vivre avec le virus ?
Il n’y a pas de remède miracle, c’est certain. Les Suédois du reste ne sont pas épargnés par la défiance qui mine l’ensemble de nos sociétés, ni par les débats, légitimes, sur la stratégie bien chimérique de l’« immunité collective ». Mais la gradation des mesures de prévention, mais le souci de préserver la population d’un naufrage économique, social et psychologique, apparaissent en tout état de cause préférables et au laisser-faire d’un Trump ou d’un Bolsonaro, et aux mesures liberticides ou absconses qui se multiplient sous nos latitudes. Pour revenir au cas de la France, justement, l’arsenal répressif déployé comme un écran de fumée par le gouvernement Castex interroge sur ses intentions : protéger la santé des Français, certes, mais également masquer l’impréparation d’un système de santé ruiné par trente années de politique néolibérale. Et, pourquoi pas ?, tenir rênes courtes une population de plus en plus indocile, parce que de plus en plus à cran. Le refus du complotisme ne doit pas empêcher de verser ces questions au débat public, en attendant un moment plus propice à l’inventaire.
Juguler la colère sociale par la peur : le gouvernement sait cela par cœur. Il l’a fait contre les gilets jaunes et les manifestants opposés à la retraite à points. La sortie cette semaine du film Un Pays qui se tient sage de David Dufresne nous le rappelle opportunément, alors qu’une édifiante enquête d’Amnesty International révèle les détournements de procédure judiciaire utilisés systématiquement pour dissuader citoyennes et citoyens de se rendre dans les cortèges. On connaissait l’usage disproportionné de la force par des policiers chauffés à blanc, on découvre plus en détails une facette plus sournoise, mais non moins efficace, de la répression, faite d’interpellations et de placements en garde à vue abusifs. Macron pourra bien nous dire d’aller nous faire voir en Biélorussie : il n’en reste pas moins que le «pays des droits de l’Homme » doit urgemment faire son examen de conscience. Mais au fait, y a-t-il un ministre de la justice dans l’avion pour veiller sur nos libertés fondamentales ? On en doute, Dupond-Moretti ayant trouvé le moyen, après deux mois et demi seulement d’exercice, d’être mis en cause par deux des plus hauts magistrats du pays, Mme Arens et M. Molins, qui questionnent, à juste titre, sa saisine de l’Inspection générale de la justice dans l’affaire « Sarkozy-Bismuth ». Après le revirement de l’ex-ténor des barreaux sur les mesures de sûreté, l’addition commence à être salée.
Rien n’incite donc à l’optimisme, et certainement pas la dernière édition de l’enquête «Fractures françaises » réalisée par Ipsos-Sopra Steria, qui montre l’évolution alarmante de l’aspiration au chef, à l’autorité, ou encore de l’adhésion à la peine de mort dans la population, en quelques mois seulement. Ce que nous avions conjecturé dans ce livre, la transformation de l’espoir de révolution citoyenne en involution autoritaire, est-il en train de se réaliser ? Tandis que les usines ferment, à Béthune et partout ailleurs, tandis que la crise économique s’annonce implacable pour tant et tant d’entre nous, les aspirations démocratiques et sociales sont encore battues froid par un gouvernement trop occupé à agiter les vieilles ficelles de la vieille politique: une verticalité de mauvais aloi, une politique de l’offre sans contreparties, ou encore la peur du « séparatisme », faux-nez de l’intolérance et du racisme, dont il nous faudra, ici, un jour, dire quelques mots.
Il semble décidément que nous soyons parvenus à ce point où les particules dispersées se rejoignent, d’un même mouvement, pour prendre leur forme définitive. Ce qui était gazeux devient solide ; ce qui avait l’apparence du chaos devient lisible. Enfin, la succession invraisemblable de crises vécues depuis cinq ans, dix ans, vingt ans, s’achemine vers un but discernable, dessinant les contours d’un effrayant avenir. Tout à la fois aberrant… et terriblement logique. 
Rassurons-nous toutefois : si effrayant soit-il, cet avenir sera connecté. Bientôt en effet nos quotidiens seront tyrannisés par la 5G, dont les fréquences ont été cédées en cette fin septembre malgré l’engagement présidentiel de mettre en œuvre le moratoire de la Convention citoyenne sur le climat. Dans le futur, peut-être chaque pouce de terrain aura son antenne. Il n’y aura plus alors véritablement de ces « zones blanches » dont nous avons pris cette paresseuse habitude de nous plaindre, sans mesurer les implications de l’hyperconnectivité sur nos vies et notre environnement, sans percevoir que le problème est tout autant la fracture numérique que la numérisation à outrance. «Un jour, même l’Antarctique et les déserts seront couverts », conclut l’un des témoins électrosensibles du très beau Ondes noires, d’Ismaël Joffroy Chandoutis*, contraint de fuir toujours la technologie qui le rattrape et l’abîme. C’est donc ça, le « progrès » ? 


*Visible jusqu’au 10 octobre à la galerie Michel Journiac, dans le cadre de l’exposition « Le Monde se détache de mon univers », du collectif d’étudiants en commissariat d’exposition de Paris 1 Échelle réelle.

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une politique de la peur

« Une politique de la peur », par Vieuvre — Site de l’artiste par ici : vieuvre.fr

Nous avions laissé Jupiter dans la peine, privé de son command-car, lors d’un 14 Juillet pluvieux. Cette fête, jadis fête de la Fédération, donc de la Révolution, devenue malgré elle fête de la cocarde et du godillot, mais dépourvue de son lustre habituel, de ses bruits de chars et de bottes, ne présageait rien de bon pour un acte II du quinquennat qu’on nous avait promis « régalien ». C’est qu’entre-temps, la pandémie avait fait passer au second plan les lubies militaires de celui que la Constitution de la 5e République, dans son immense sagesse, a fait le « chef des armées ».
Au même, pourtant, l’actualité internationale était sur le point d’offrir des occasions de briller dans le concert des nations, ou du moins dans les ex-colonies et autres zones d’influence de l’empire déchu. Au Mali, où l’éviction de Keïta par ses généraux n’est pas du goût de Paris, qui n’a rien vu venir ; au Liban, surtout, où Macron se croit encore nanti d’un mandat de la SDN.
Mais ce n’est pas en crapahutant extra-muros qu’un président en exercice se refait une santé politique. Macron le sait et mise plutôt sur l’agitation de la symbolique régalienne au sein des frontières nationales, avec pour objectif de ratisser large, à droite, en vue de la présidentielle. De fait, la peur est devenue le mantra d’un exécutif tout autant convaincu qu’il ne peut gouverner que par elle et qu’il ne pourra être reconduit qu’en l’excitant.

Pour son premier déplacement en province, Castex, qui nous ferait presque regretter l’ex-grand vizir, s’était ainsi rendu à Dijon, dans le quartier des Grésilles, pour réaffirmer l’« autorité » de l’État, l’une des trois « valeurs » de sa devise républicaine revisitée. Fin juillet, Darmanin, son ministre de l’intérieur, bientôt démissionnaire de sa bonne ville de Tourcoing où il venait d’être brillamment réélu par 15% du corps électoral, et toujours sous le coup d’investigations dans le cadre d’une plaine pour viol, mettait à la mode le terme d’«ensauvagement » jusqu’alors surtout prisé à l’extrême droite. Une vidéo digne de la propagande des narcos mexicains, mais filmée en Isère, à Grenoble, allait lui donner l’opportunité de joindre le geste à la parole : le 26 août, une cinquantaine de membres des CRS, BAC et autres gardiens de la paix du coin étaient priés d’aller s’esbaudir dans la cité où avait été faite la fameuse vidéo, entourés, pour la galerie, d’une nuée de caméras. Bilan : aucune interpellation, aucune saisie de drogue, mais une polémique inutile avec Éric Piolle, le maire de la ville, et le constat implacable que si nous ne manquons pas de journalistes pour couvrir les opérations de communication de la place Beauvau, nous manquons en revanche cruellement de policiers de proximité capables de gagner la confiance de la population. Triste besogne en vérité que celle assignée par Darmanin à des fonctionnaires qui ont prêté serment de « protéger et servir ». Patatras !, quelques jours plus tard,  le peuple amusé découvrait que l’opération de police la plus ridicule de l’histoire de France avait pour origine le tournage d’un clip de rap. Qu’à cela ne tienne, le procès des seconds couteaux des attentats de janvier 2015 permettrait au ministère d’affirmer qu’une « demi-douzaine » d’attentats terroristes avaient été déjoués dans les derniers mois. La peur, donc, toujours et encore.  

« Et la justice, dans tout ça ? », me direz-vous avec raison. L’autre attribut de l’État régalien n’est pas moins malmené par la Macronie qui l’a mis à sa botte. Les tribunaux seront-ils dotés de personnels nouveaux au titre du budget 2021 ? Ce serait bien le moins, car, comme la plupart des services publics, l’institution judiciaire est exsangue, la faute à trente années de dégraissage du Mammouth. Mais pour quelle politique ? Donner un peu d’air aux juridictions, sans doute. Faire peur au tout venant, également. Ainsi des velléités de réforme du droit pénal des mineurs, en passe d’être aligné sur celui des majeurs. Ainsi des mesures de sûreté imaginées par le gouvernement après qu’un condamné a purgé sa peine, heureusement censurées par le Conseil constitutionnel.
Pour qu’il y ait une justice dans ce pays, encore faudrait-il qu’il y ait un ministre de la justice. Dangereuse sortie de route, pour le stentor des prétoires, que d’accepter un ministère où il ne pouvait que finir pieds et poings liés dans son propre bureau. Dupond-Moretti serait-il en fait Dupont Lajoie ? Dans une récente tribune publiée par 
Le Monde, deux hauts magistrats, MM Molins et Nadal, fustigeaient son «manque d’ambition » s’agissant de l’indépendance du parquet. N’est-ce pas tout autant le manque d’indépendance du parquet, qui doit être questionné, que celle de son ministre de tutelle ? En juillet, les mauvaises langues, bonnes connaisseuses des arcanes du pouvoir, affirmaient que le célèbre pénaliste n’avait pas pu choisir un seul membre de son cabinet. Rien que de très habituel, sous la 5e, pour celles et ceux qui se retrouvent propulsés «ministres » sans être énarques ni barons d’un grand fief, ou, à tout le moins, dans les petits papier du prince. Mais se peut-il, en démocratie, que la directrice de cabinet du ministre de la justice, Mme Malbec, soit la compagne du directeur général de la Police nationale ? Sans porter aucun jugement sur le travail de ces deux professionnels, cette seule situation de potentiel conflit d’intérêts interroge. Se peut-il aussi que la seule conseillère choisie par Dupond-Moretti, la magistrate Charlotte Bilger, ait été évincée du cabinet au bout de trois jours, et se trouve être, par un étrange hasard, celle-là même qui mit en examen le nouveau haut-commissaire au plan, l’inoxydable François Bayrou, dans l’affaires des assistants du MoDem au Parlement européen ?
« Not only must Justice be done ; it also must be seen to be done », a dit le juge Hewart, fondant ce qu’on appelle de nos jours, en matière de justice, la « théorie des apparences ». De la seule apparence de justice, nous sommes encore loin, assurément, avec un garde des sceaux lui-même sous la garde du monarque. Chipoter sur l’ensauvagement ne rendra pas au titulaire du poste son inexistante autorité, mais peut-être un peu de sa dignité perdue. 

La peur du gendarme imprime sa marque jusqu’à la politique sanitaire. La Saint-Napoléon n’était pas encore arrivée que Castex demandait aux préfets d’étendre l’obligation du port du masque dans l’espace public. Deux semaines plus tard, le même père fouettard de la Macronie annonçait la généralisation de cet accessoire dans les rues de Paris, tandis que les préfets d’ici et d’ailleurs adoptaient la même mesure stupide, dont pas un professionnel de santé sérieux n’accrédite l’utilité, y compris ceux qui, avec raison, réclamaient en leur temps la même obligation en lieu clos. Depuis lors, dans la capitale, à Marseille et dans maintes villes de France, on peut tranquillement trinquer au café, mais le péquin qui veut simplement respirer dans la rue ou dans les jardins pour sa promenade solitaire est prié de se couvrir le visage. Heureux cyclistes et joggeurs parisiens, que l’intervention efficace de la municipalité a exemptés de cette obligation ridicule ; malheureux vieillards et autres gens moins agiles qui n’ont le choix que de se couvrir le nez ou de se claquemurer chez eux ; honteuse méthode de la mairie de Paris qui pense aux yuppies et oublie les vieux. Dans ce panorama ubuesque de la France contemporaine, les pauvres paient le prix fort : le contrôle social s’exerce avec encore plus de force sur ceux qui n’ont pas de chez-soi, ou un chez-soi trop exigu.

Voici donc l’ambiance pesante, l’ambiance de peur, dans laquelle vit une population par ailleurs sous la menace rhétorique d’un reconfinement généralisé, et, pour une bonne part d’entre elle en tout cas, dans l’attente du choc social qui interviendra inéluctablement d’ici à la fin de l’année. Police, justice, santé ; la stratégie est limpide : cranter à droite. Compter que Macron se retrouvera, dans un mouchoir de poche, au second tour de 2022 face à Le Pen. Compter qu’il battra Le Pen comme il a fait en 2017. Calcul hasardeux — nous avons écrit pourquoi — mais calcul propre à convaincre certains caciques de l’ancienne UMP, plus redevables ou plus clairvoyants que leurs compagnons voués à finir dans le dernier carré. Ainsi Christian Estrosi, l’un des rares à avoir compris qu’extrême droite et extrême centre s’étaient partagé, une fois pour toutes, les rebuts de l’héritage gaulliste.
Pendant ce temps-là, à gauche, on se cherche des poux. 
 

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César sans son command-car

Aguste Prima Porta – Musée du Vatican.

Triste 14 Juillet pour les amoureux du shako et de l’arme blindée : pour la première fois depuis des lustres, en ce jour de fête nationale, les Champs-Élysées sont restés vides. Place de la Concorde, ci-devant place de la Révolution, on trouvait certes encore quelques officiels en tribune… mais point de public le long de la « plus belle avenue du monde » – en fait avenue du fric et des triomphes militaires. Qui d’ailleurs serait venu y applaudir Macron ? Il y a longtemps que les monarques quinquennaux ne suscitent plus ni l’enthousiasme, ni même le respect, mais une sourde défiance, qui vise autant le titulaire que la fonction. Dommage pour César, jamais si heureux que sur son command-car et qui aurait rêvé d’écrire dessus, après la crise du Covid-19 : « veni, vidi, vici ». Qu’il semble loin, le 14 Juillet scintillant encore d’illusions, où il accueillait Trump en grande pompe et se posait en sauveur de la France, de l’Europe et de la planète bleue !
Ironie de l’histoire, la journée était placée sous le patronage de De Gaulle. Mais depuis le 18 juin 1940, le verbe de l’homme providentiel a singulièrement perdu de son pouvoir créateur et l’étoile présidentielle a pâli jusqu’à disparaître dans l’obscurité céleste. Privé ou presque du décorum grandiloquent, de l’apparat qui fonde, sous la 5e, le prestige des chefs de l’État, Macron est revenu à la petite politique où devait inéluctablement sombrer ce régime. Pour transcender les partis, il fallait pouvoir revendiquer l’héritage du CNR ; pour exercer la dictature, il fallait avoir incarné la France Libre. Prisonnier de sa stratégie à un coup, le fossoyeur de la gauche, qui se vantait en 2015 de ne pas avoir sa carte au PS, se croit obligé de barrer à tribord au lendemain des municipales – guerres picrocholines. Ainsi nomme-t-il Castex, homme de la conservation, pour donner des gages à une droite déchirée, depuis la chute de la maison UMP, entre un orléanisme qui a connu son heure de gloire, et un légitimisme et un bonapartisme qui l’attendent en se frottant les mains. Erreur funeste ! L’UMP était une machine de guerre électorale, solidement ancrée de la droite jusqu’au centre, quand LREM est un fan club en perdition, désormais sans groupies ni objet social. De fait, ceux qui avaient préféré Sarkozy à Le Pen finiront immanquablement par préférer Le Pen à Macron. La « Révolution » en carton de 2017 a donc accouché du monstre dont elle était grosse : le parti de l’ordre, qui peut-être en prépare une version encore plus autoritaire, encore plus détestable. Une caste qui, non contente d’exercer le pouvoir à son profit, assume désormais ses turpitudes et nous les jette au visage en disant : « voici mes œuvres ». « Violeur à l’intérieur, complice à la justice », a-t-on entendu lors d’une manifestation en place de Grève, le 10 juillet, contre les nominations de Darmanin et Dupond-Moretti. Affront à la cause des femmes ! Affront à la République !
Le « nouveau chemin » sur lequel on veut nous embarquer pour 2022 est évidemment une impasse et l’interview de ce jour en porte un énième témoignage. Grotesque exercice en verité, qui acoquine des « journalistes » déférents et un président à la fois omnipotent et irresponsable. Ici nous avions mis en garde contre les soliloques du pouvoir impuissant ! Satisfecit sur la Convention citoyenne, remarquable exercice de démocratie délibérative, malheureusement condamné à finir dans les poubelles de l’énarchie et du parlementarisme rationalisé. Satisfecit sur le « plan de relance » qui, loin de se tenir à égale distance du « productivisme » et de la « décroissance », comme l’avait vanté la ministre Wargon, renoue avec d’antiques méthodes destructrices de l’humain et de la planète. Retour d’une réforme des retraites rétrograde, qui avait valu à son initiateur le mouvement social le plus puissant et le plus éruptif du dernier demi-siècle. Et dans tout cela, aucune solution à la crise démocratique, sociale et écologique : de vieilles ficelles pour agiter de vieux pantins. Pouvait-il en être autrement ? Tout système vertical et hiérarchique qui se sauverait peut-être en se réformant tend fatalement à se perdre en se refermant. La France pourtant n’a besoin ni d’un imperator, ni d’un guérisseur d’écrouelles, mais d’un gouvernement vraiment démocratique.
Si donc le 14 Juillet a du sens cette année, sous les nuages qui s’amoncellent, sous la chape de plomb d’une république monarchique qui s’apprête à montrer son visage le plus hideux, n’est-ce pas pour nous rappeler que le renouveau ne pourra venir que du génie du peuple ?

 

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le remaniement, la 5e et le génie du peuple

Merci à l’artiste Vieuvre pour ce génie populaire sortant de sa bouteille… Site à visiter ici : vieuvre.fr

La grande affaire de la semaine est le remaniement. Comme souvent il y a deux manières de prendre l’actualité. Nous choisirons la seconde et nous dirons pourquoi.
Première manière : l’exégèse docile, dans le genre de la chronique monarchique. Pour la plupart, les médias de masse excellent dans cet art qui ramène le commentaire journalistique au temps de La Gazette de Renaudot : quatre cents ans en arrière. Au pire, on y sert la soupe : ainsi Mme Coudray qui, interviewant Castex le vendredi 3 juillet sur TF1, lui demande « des noms, des noms » et se paie le luxe d’être recadrée pour cette question digne d’une émission d’avant-match. Au mieux, on cherche à y deviner l’avenir comme on touillerait du marc de café. Rarement on questionne le système et son incapacité à produire des solutions d’intérêt général.
Nous préférons la seconde manière : commencer par ce constat élémentaire qu’un remaniement qui ne procède pas d’un authentique mécanisme démocratique n’est jamais qu’un expédient à la main du prince.
Loin dans l’histoire de notre pays on trouve des exemples de cette pratique née du temps où toutes les institutions « représentatives » – états généraux, états provinciaux, assemblées des notables – avaient été mises sous l’éteignoir par la monarchie absolue. Pas totalement insensible aux protestations des cours et aux soulèvements populaires, l’Ancien Régime finissant nomme successivement Turgot, Calonne, Brienne, Necker, espérant chaque fois rétablir son crédit, résoudre ses contradictions et ainsi échapper à sa perte. Mais l’abîme est devant lui qui lui barre la route, béant comme l’histoire, profond comme mille ans. Pour surmonter la crise il faudra certes les états généraux, mais il faudra encore bien plus : une Assemblée nationale constituante. On ne répète pas l’histoire : on la réinvente. On ne ressuscite pas les anciens cadres : on en crée de nouveaux, seuls capables de construire une réponse politique à la hauteur du moment. Alors, surgissant du fond des siècles, produit d’une lente maturation où se mêlent mille combats, mille résistances, mille soulèvements, des villes et villages du Moyen Âge aux révoltes de la Fronde et jusqu’à ce XVIIIe siècle qui, sans retourner exactement à l’absolutisme, ne s’en arrache jamais complètement : la Révolution.
À peine avons-nous écrit ce mot que déjà on s’affole. Les vieux mythes s’ébrouent et donnent au camp de la conservation d’imparables arguments. Ceux qui, à tout prendre, ne se seraient pas trouvés plus mal dans la société d’ordres de l’Ancien Régime, jugent que le peuple, par comparaison, n’a pas trop à se plaindre de sa situation présente. Aux tenants du progrès linéaire et de la fin de l’histoire, qui observent distraitement, depuis leur tour d’ivoire, les convulsions du monde, le passé paraît toujours plus misérable. L’était-il vraiment, en 1789, après un siècle d’expansion économique et d’amélioration des conditions de vie de la population ? Certes non. Mais la « société civile » avait pris conscience que le régime était incapable de répondre à ses aspirations à la liberté et à l’égalité.
Revenons à nos jours. En sommes-nous arrivés à un tel point de blocage qu’il faille tout bouleverser ? Si on les lit en creux plutôt qu’en relief, les chiffres des élections municipales nous apportent une partie de la réponse. Ils témoignent non plus seulement d’un divorce, mais d’une véritable sécession de millions de femmes et d’hommes à qui la République, en son temps, a pourtant reconnu le droit de vote. Apathie ou protestation sourde : peu importe le motif, il faut se méfier de l’eau qui dort. Et rien ne justifie que la société politique n’entende pas cette colère qui la submergera bientôt, d’une manière ou d’une autre. Les Gilets jaunes l’ont exprimée et ils ont été battus froid. La société tout entière l’a exprimée et elle n’a pas été entendue. Résultat, à deux ans d’une présidentielle dont l’ombre effrayante nous nargue déjà de sa hauteur ? Une abstention monstre, inédite, et des sondages qui nous promettent toujours le même duel insensé, et un écart toujours plus serré entre ses protagonistes. Le fait est que jamais dans notre histoire récente nous n’avons été placés face à une telle alternative : révolution démocratique ou barbarie. Sur ce point encore l’histoire est riche d’enseignements, si l’on veut bien se donner la peine de la lire à la lumière notamment de la lutte des classes.
Lors sa première intervention devant les Français, Castex, nouveau grand vizir, a clairement opté pour la conservation. Questionné sur ses « valeurs », en pleine crise démocratique et sociale, il a choisi son triptyque : « Responsabilité, Laïcité, Autorité ». Rappeler simplement la devise qui orne tous les frontons républicains, « Liberté, Égalité, Fraternité », n’aurait pourtant pas été du luxe. Ainsi Macron et ses gardes suisses font ce pari fou mais terriblement logique d’occuper l’espace de la « droite républicaine » pour se confronter à Le Pen. Voilà le vrai visage de la « révolution » de 2017.
Loin de « dessiner un nouveau chemin », comme il le promettait le 2 juillet dans la PQR, parlant comme Didi dans le Lotus bleu qui voulait « trouver la voie », Macron poursuit donc sur la pente inexorable où s’étaient engagés ses prédécesseurs quinquennaux. De la 5e déliquescente, on n’attendait pas mieux. Mais du génie du peuple, sorti de sa bouteille, on espère beaucoup.

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municipales : le plein et le vide

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Stèle du Code de Hammurabi, détail de l’article 165 – Musée du Louvre. (Wikimedia Commons.)

Au lendemain des municipales, on se sent mis en présence d’un objet précieux, qu’il faut approcher avec prudence. Une sorte de fragment de tablette ancienne pleine de clefs pour l’avenir. Pour en comprendre les présages, encore faut-il déchiffrer les signes, qui peuvent être sujets à diverses interprétations selon la manière dont on les aborde. Et pour déchiffrer les signes, il faut savoir lire en creux plutôt qu’en relief.
De fait, on se tromperait à regarder le plein dans ce scrutin surtout fait de vide. Ainsi, 6 électeurs sur 10 ne se sont pas déplacés dans les communes où avait lieu un 2d tour, et le 1er tour n’avait pas été plus enthousiasmant. Il faut dire qu’après avoir tangenté les trois quarts de l’électorat quatre lustres durant, la participation aux municipales reflue depuis 2008, ne suscitant plus l’intérêt que de deux électeurs sur trois. La participation se serait-elle maintenue à ce médiocre niveau s’il n’y avait pas eu la crise sanitaire ? Qui peut savoir.
Un intéressant sondage nous dit cependant la chose suivante : si 43 % des abstentionnistes justifient leur choix par le risque d’attraper le coronavirus, 38 % ont jugé que cette élection ne changerait rien à leur vie quotidienne, 27 % n’ont été séduits par aucune liste, 25 % ont déclaré avoir « d’autres préoccupations en ce moment », 24 % souhaitaient manifester leur mécontentement à l’égard du personnel politique en général et 22 % n’ont pas voté parce que, dans leur commune, « les résultats sont connus d’avance ». Comme pour beaucoup d’autres phénomènes observés au cours des derniers mois, le Covid-19 semble donc avoir fait fonction de catalyseur d’une crise plus profonde, démocratique et sociale, et qui s’étend partout.
Sans doute d’autres enquêtes d’opinion nous renseigneront bientôt sur le remplissage du vide par le plein. Et sans doute ces enquêtes mettront en évidence l’action inévitable du principe des vases communicants. Inexistence territoriale du parti présidentiel, qui paie comptant son ancrage à droite et son incapacité à construire une stratégie municipale ; fuite non seulement de conviction, mais d’opportunité, des électeurs macronistes des métropoles de sensibilité plus sociale et écologique ; rangement en file indienne, derrière les figures locales d’une écologie devenue valeur-refuge, du parti qui en son temps donnait des présidents à la République et théorisait le socialisme municipal ; affaissement d’un populisme de gauche qui ne semble pas pour l’instant capable de faire fond sur la colère sociale ; effacement d’une droite dont les électeurs se sont évaporés… Et le RN, dans tout ça ?, demandera-t-on. Dans ce scrutin faite essentiellement de vide, le grand absent pourrait justement être la clef du mystère.
On se tromperait, donc, à chercher le plein, quand il faut au contraire sonder l’impalpable et écouter la France qui se tait. Une semaine avant un 2d tour peu surprenant en vérité dans sa conclusion, un autre sondage, tout à fait édifiant, nous prévenait contre toute mésinterprétation des résultats à venir, en établissant que les mouvements sociaux des dix-huit derniers mois n’ont trouvé strictement aucun débouché politique. On peut retourner le casse-tête dans tous les sens : le fait est que les intentions de vote pour la prochaine présidentielle y plaçaient encore Macron face à Le Pen au 2d tour, et dans un écart dangereusement resserré, conformément aux conjectures que je partageais il y a un an dans ce billet. L’écologie politique version EELV nous sauvera-t-elle du péril brun ? Les intentions de vote en faveur de son candidat putatif, Yannick Jadot, qui plafonne dans le même sondage à 8 %, ne transformant ni son succès en trompe-l’œil aux dernières européennes, ni le score important des siens aux municipales, peut en faire douter. Les choses peuvent encore bouger ; qui vivra verra. Mais sans force populaire, sans programme résolument social et démocratique, cette option pourrait bien n’être qu’un pis-aller : le baroud d’honneur, peu glorieux à vrai dire, d’une gauche claquemurée dans les certitudes de ses centres-villes. Une alliance de partis façon « gauche plurielle » pourrait être en 2022 le tombeau de bien des principes, et de bien des illusions.
Dans ce grand maelström, le RN reste l’invariant. Les élections au Parlement européen nous avaient montré un parti en légère dynamique ; les municipales de 2020 le masquent à notre vue. Ruse de l’histoire ! Pas de « frontisme municipal », certes, sauf à Perpignan, Béziers, Hénin-Beaumont et une poignée d’autres fiefs presque tous déjà emportés en 2014. Mais le parti d’extrême droite, qui avait connu quelques succès dans les urnes à Dreux, Orange ou Vitrolles dans les années 1980-90, et même à Toulon en 2001, en avait-il seulement l’ambition ? Que nenni : il avait justement déposé 40 % de listes de moins qu’en 2014 dans les villes de plus de 10 000 habitants. À quoi lui aurait-il servi d’aller s’abîmer dans des quadrangulaires à géométrie variable, quand il lui suffit d’attendre tranquillement son tour, comme les Guignols de l’info avaient astucieusement campé Le Pen père après 2002 ? De fait, le RN a depuis belle lurette gagné la bataille idéologique, et chasse désormais sur les terres de la « gauche » après avoir vidé la droite « républicaine » de la moitié de sa substance. La nouvelle revue d’Onfray, qui sous son titre fallacieux a fait de l’identité et de l’autorité ses véritables mots d’ordre, est l’un des témoignages « intellectuels » les plus glaçants de ce qu’on appelait naguère la « lepénisation des esprits ». À ce niveau d’infusion des obsessions frontistes dans les cerveaux, une élection présidentielle devient un obstacle raisonnablement franchissable, dans un bref délai.
Quant à Macron, qui est fou mais pas idiot, il n’a pas mis une seule pièce sérieuse dans le flipper des municipales, reculant à la première difficulté, soutenant ses candidats comme la corde soutient le pendu. Qu’importe : il croit avoir encore des atouts dans sa manche pour contrer toute alternative sur sa gauche qui naîtrait des jeux d’appareil. Et reste convaincu qu’il peut se confronter à nouveau à Le Pen et en sortir vainqueur et grandi. Tout à son narcissisme, Sôter n’a pas vu qu’au lieu de barrer la route au RN, comme il l’avait en quelque sorte promis lors de son « sacre » de 2017, il lui a pavé la voie. 
La démocratie, l’authentique souveraineté populaire, elle, cherche toujours son débouché. La semaine dernière encore, 150 citoyennes et citoyens montraient la force de la délibération pour aboutir à des solutions certes imparfaites, mais plus conformes à l’intérêt général que les productions de tous les gouvernements « représentatifs » des vingt dernières années. Nous en avons parlé ici. Leur travail aurait dû rencontrer un peu de respect et de curiosité : il n’a trouvé que le mépris du patronat, ce qui est normal, et d’une grande partie de la classe politique et médiatique, ce qui est navrant. Parmi les quelques voix dissonantes, celle M. Mélenchon, rappelant à juste titre que la plupart des propositions issues de la Convention citoyenne pour le climat figuraient dans l’Avenir en commun. Macron, encore lui, rencontrait aujourd’hui les Cent-cinquante. Aiguillonné par le score de l’écologie dans son pré carré, il leur a promis monts et merveilles. Nul doute cependant qu’il s’efforcera de faire rentrer le génie populaire dans la bouteille de la Ve, aussi vrai que le problème de cette république césariste et monarchique ne tient pas à sa base, mais à son commandement. L’énarchie, le parlementarisme rationalisé et les référendums présidentiels sont justement faits pour cela.
Sous quel briquet naîtra l’étincelle capable de déjouer ces sombres pronostics ?

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nous voulons des merles !

Merle noir, Jean-Charles Werner (1798-1856) – Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation

La semaine du 15 juin avait été inaugurée par l’allocution sibylline d’Emmanuel Macron – jadis président jupitérien, désormais Pythie d’une 5e république à la dérive ; elle s’est heureusement conclue sous de meilleurs auspices : la présentation des 150 propositions de la Convention citoyenne sur le climat.
Dans une note publiée au moment de l’installation de cette instance, j’avais fait part à son propos d’une crainte et d’un espoir.
Une crainte : que les citoyens tirés au sort ne servent de faire-valoir au pouvoir.
Un espoir :
qu’ils se comportent en commis de confiance du peuple.
Après lecture des propositions, rapportés par la presse le 18 juin, la crainte est dissipée : les Cent-cinquante semblent en effet s’être émancipés des tutelles de toutes sortes pour produire un corpus de normes d’une radicalité de bon aloi. Cette expérience d’un genre nouveau se heurte à un obstacle et ouvre une perspective.
Premièrement, l’obstacle : les conditions ne semblent pas réunies pour que les propositions des Cent-cinquante soient adoptées en bloc. Et comme elles ont été conçues en bloc, on comprend que toute perte de substance serait dommageable à l’objectif fixé, à savoir « réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans un esprit de justice sociale ».
En d’autres temps pas si lointains, le « Grenelle de l’environnement », sorte de conférence des parties, avait porté des idées de même nature, pour la plupart classées verticalement dans les poubelles de l’énarchie. Résultat ? Que tchi. Beaucoup de bruit pour rien. De même, pour ce qui est de la convention citoyenne, on sent poindre la tentation du saucissonnage. Ainsi, le 14 juillet prochain, l’oracle Macron annoncera vraisemblablement son intention de soumettre au référendum les propositions de révision de la Constitution. Mais quid du reste ? Des dizaines de mesures élaborées par les Cent-cinquante pour être immédiatement applicables ? Comment penser qu’elles échapperont à la moulinette du « parlementarisme rationalisé » et des lobbies de toutes sortes qui, affolés par les idées déraisonnables des citoyens « de base », font chauffer en ce moment même les téléphones des cabinets ministériels ? Certes, 55 députés « de bonnes volonté » se sont dits prêts à œuvrer à l’Assemblée pour l’adoption des mesures. Mais on sait si les textes non-gouvernementaux fourrés dans la lessiveuse parlementaire finissent rétrécis, déformés, décolorés. Sans compter que l’exécutif aura eu soin au préalable de « trier le linge », avec son appréciation à géométrie variable des articles 34 et 37 de la Constitution, renvoyant dans les tuyaux insondables de l’administration les mesures qu’il souhaite voir disparaître purement et simplement. La nature singulière de la Convention citoyenne – « France en miniature », avait dit Loïc Blondiaux en octobre – suffira-t-elle à conjurer ce danger ? Hélas, cela est difficile à croire. Pour l’instant, en tout cas, il y a fort à parier que l’invention macronesque n’échappera pas à son démiurge, et prendra rang parmi les nombreux gadgets que les présidents ont toujours su élaborer pour se sortir des mauvaises passes.
Deuxièmement, la perspective : si donc nous ne sommes pas assurés d’apercevoir la transition écologique au bout du tunnel politico-administratif, nous pouvons néanmoins nous consoler en considérant que la Convention sur le climat nous place face à cette évidence qu’une assemblée citoyenne est capable de produire, dans un temps réduit, des propositions de lois et de règlements propres à transformer la société. Confiez à x centaines de Françaises et Français la charge de proposer les grandes orientations dans tel ou tel domaine, garantissez qu’ils disposeront pour ce faire de l’accès à toute l’information nécessaire, et vous aurez ce que peu de gouvernements ont été capables de produire au cours des quarante dernières années : des solutions d’intérêt général. Mais pour que ces solutions soient effectivement mises en œuvre, encore faut-il changer la Constitution. Sans quoi on tombe inévitablement dans l’écueil décrit plus haut. Reprendre à l’État les fonctions de souveraineté qu’il s’est appropriées contre le peuple, rétablir le lien entre la nation et ses représentants à travers le mandat impératif et le pouvoir de révocation,  instituer le référendum d’initiative citoyenne, et, si l’on tient absolument à avoir un « chef de l’État », archaïsme antédiluvien !, le déposséder de ses pouvoirs exorbitants et revoir les conditions de sa désignation: voici quelques-unes des réformes incontournables pour faire d’une démocratie de plus en plus formelle une démocratie réelle.
L’actualité de la semaine a encore amplement montré si notre pays a besoin de cette révolution citoyenne et démocratique. Ainsi les soignants se font balader par la nouvelle trouvaille de la technostructure pour noyer leur revendications : le « Ségur » de la santé. Ils ne sont pas contents ? Ils peuvent toujours aller se faire asperger de gaz lacrymogène sur l’esplanade des Invalides.
Heureusement, la France, triangle des Bermudes de la démocratie, a encore quelques instances – critiquables par ailleurs – pour veiller sur les libertés fondamentales. Ainsi le Conseil constitutionnel a-t-il mis en pièces la loi portée par la députée Avia (avocate de son état !) et en sous-main par le gouvernement, qui menaçait gravement la liberté d’expression. À certains égards, la situation ne rappelle-t-elle pas celle de la France du milieu du XVIIe siècle, lorsque, les états généraux n’ayant pas été réunis depuis 1614, le parlement de Paris, simple cour de justice, s’était érigée en défenseur des libertés populaires ? Peut-être. Mais en ce qui nous concerne, nous ne voulons pas de grives : nous voulons des merles !

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soliloques d’un pouvoir impuissant

De la tragédie à la farce : Macron/Sarah Bernhardt dans le rôle de Hamlet.

Refuser l’exégèse de la parole présidentielle est à la fois une gageure et un exercice de salubrité démocratique.
Une gageure, parce que Macron n’avait pas encore lancé son « vive la République, vive la France », ce dimanche 14 juin au soir, que, déjà, son propos était devenu le point focal du débat public.
Un exercice de salubrité démocratique, parce que depuis de trop nombreux lustres, le peuple est constamment ramené dans l’âge puéril par cette voix tutélaire, comme sortie de la crypte de Saint-Denis, et qui semble lui dire :
« Assieds-toi, mon enfant, et écoute-moi sagement. »
Écouter ? Mais pour entendre quoi ? Rien hier de suffisamment précis et circonstancié sur ce qui intéressait urgemment la société et aurait dû être présenté par le premier ministre : les conditions de la nouvelle phase du déconfinement. Rien non plus sur le reste ; Jupiter ayant quitté les cimes lumineuses de l’Olympe pour l’obscurité de la grotte de Delphes, distillant ses présages à la manière d’une Pythie, il nous faudra attendre le 14 juillet, jadis fête de la Fédération, désormais fête de la Révélation, pour savoir à quelle sauce nous serons mangés. Triste sort que celui d’un peuple coincé entre un homme et son destin, réduit, comme le spectateur d’une tragédie shakespearienne, à écouter les soliloques du pouvoir impuissant !
Refuser l’exégèse, donc, non pas pour faire comme si le « chef de l’État », dans sa version gaullienne, abâtardie par le passage au quinquennat et par les aventures grotesques des deux dernières décennies, n’était pas une réalité institutionnelle écrasante, mais pour montrer l’impasse où se trouve ce régime providentialiste, confronté à la plus grave crise de son histoire.
Impasse, car, comme Macron lui-même l’a reconnu : la société s’est très bien débrouillée sans lui pendant la crise sanitaire.
Impasse, aussi, car cette même société aspire à une réforme profonde des institutions, ou plus exactement à une révolution citoyenne, impulsée par elle, qui rendrait à la République et sa légitimité populaire et sa vocation démocratique et sociale. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) en serait la clef de voûte.
Impasse, enfin, parce qu’en remettant les clefs au président, donc à la cause principale du problème démocratique, l’actuelle constitution pose des obstacles au lieu de dégager la voie. En vérité, il faudrait un Cincinnatus pour changer la donne, mais au sommet de l’État, la vertu républicaine semble aussi absente des cœurs qu’elle est absente des lois.
Quelles sont, alors, les options à la main du césar ? Depuis plusieurs semaines déjà la presse les égrène comme autant d’expédients qui lui permettraient de se « relancer » : la dissolution de la soi-disant assemblée nationale, le référendum-plébiscite, ou le remaniement, qui n’est jamais qu’un changement d’acteurs.
Passons sur le remaniement : il ne dupe plus personne depuis que Louis XVI a renvoyé et rappelé Necker. De toutes les traditions politiciennes, celle-ci, ourdie dans le secret des palais « républicains », est sans aucun doute la moins démocratique. « Là où une zone d’ombre échappe au regard du peuple, il n’y a pas de République », a écrit Mitterrand. Formule paradoxale sous la plume du futur sphinx de la 5e, mais qui résume admirablement un principe régulièrement bafoué par les mercatos ministériels. Passons également sur le référendum d’initiative présidentielle, de tradition impériale plus que républicaine. Quant à la dissolution… dans le cas actuel, elle ne serait pas dépourvue d’intérêt, mais quand bien même elle déboucherait sur l’élection d’une majorité résolue à adopter des mesures sociales et écologiques dignes de ce nom, elle ne répondrait que partiellement aux vœux populaires, qui portent à la fois sur la politique elle-même et sur les conditions de l’exercice démocratique. Or, si l’initiative d’une révision appartient « concurremment au président de la République et aux parlementaires »**, cette dernière voie paraît, pour des raisons de fond comme de forme, difficilement praticable.
Dans leur immense sagesse, les pères de la 5e s’étaient toutefois tus sur un ultime et déraisonnable artifice, que l’hybris propre aux présidents quinquennaux, et singulièrement à l’actuel, vient de faire surgir du silence : la démission-réélection.
Ainsi un article bien renseigné du Figaro racontait la semaine passée que le président lui-même avait évoqué cette possibilité lors d’une récente réunion de ses « donateurs londoniens », se disant prêt à « prendre son risque ». Folie de l’être qui croit pouvoir tordre à son profit les institutions ! Mais ne fallait-il pas s’y attendre dès le soir du 7 mai 2017, en voyant Sôter Macron traverser la cour du palais des rois de France et exulter tel Akhenaton devant sa pyramide translucide ? Puis, quelques semaines plus tard, parader sur son command-car, se rêvant chef effectif des armées et méditant le limogeage de son généralissime ? Que de symboles nous avons moqués, sans en comprendre l’augure!
Dans les faits, une telle opération serait une sorte de coup d’État, puisque aucune autre formation politique que celle qui sert à la fois de pavois et de paillasson à Emmanuel Macron ne pourrait, dans le temps imparti par la Constitution***, se mettre en ordre de bataille.
Si cette hypothèse, démentie aussi sec par le Palais, devait néanmoins survenir, il faudrait en tout cas la refuser en bloc : acter la démission du « chef de l’État », s’opposer à ce qu’il candidate à sa propre réélection et, constatant la mort cérébrale de la 5e, réclamer enfin la Constituante qui seule pourra sortir la République de l’ornière, et la remettre sur la route de l’intérêt général. 
Dans tous les cas, n’est-ce pas l’objectif qu’il faut viser ?


*Le Coup d’État permanent, Plon, 1964.
**Art. 89, de la Constitution.
***L’art. 7 prévoit que le 1er tour du scrutin doit avoir lieu entre 20 et 35 jours après le constat de la vacance présidentielle.

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un problème démocratique

France, Police, Révolution, Violence, Français, La LoiCette semaine, la mort de George Floyd a connu ses premières répercussions politiques de notre côté de l’Atlantique. Ceci grâce à la mobilisation du collectif Vérité pour Adama et des nombreux citoyens venus, à son appel, manifester devant le tribunal de Paris (admirable Assa Traoré, qui a refusé l’invitation à « prendre le thé » de la garde des sceaux, en rappelant l’exigence démocratique de séparation des pouvoirs !) ; grâce aussi au travail de plusieurs organes de presse (Arte Radio, StreetPress, etc.), nourri par les témoignages courageux d’agents de la force publique qui ont fait passer leur devoir républicain avant tout esprit corporatiste ou de conservation personnelle.
N’en jetez plus, la coupe est pleine : dimanche, Macron exige de son ministre de l’intérieur qu’il « accélère sur la déontologie policière ». Il est vrai que les propositions demandées en janvier pour « améliorer » cette déontologie avançaient à pas comptés, et, comme souvent sous ce régime où le secret est une vertu et la hiérarchie un dogme, à l’abri du regard public. Pas plus tard que le lendemain, M. Castaner, qui, depuis sa nomination place Beauvau, à la veille de la révolte des gilets jaunes, s’était constamment dit « derrière » les forces de l’ordre, lorsqu’il aurait au contraire dû être « devant », tient une conférence de presse. Il y annonce la fin de la technique de l’étranglement (que la mort de Cédric Chouviat n’avait pas suffi à faire cesser…) et la suspension systématique des auteurs de propos racistes, faisant réagir aussi sec des syndicats qui ne perçoivent pas, semble-t-il, la coïncidence entre l’intérêt de la profession et celui de la population tout entière.
Faut-il se réjouir de cette « prise de conscience » ? Oui, mais avec modération.
Premièrement parce que la technique de l’étranglement sera remplacée par l’usage du Taser, nouvelle qui ne satisfera personne à part la société états-unienne Axon, qui a fait sa fortune de la fabrication de ces vraies-fausses « armes non létales ».
Deuxièmement, parce que Macron, as de la prestidigitation, pourrait avoir trouvé ainsi un expédient pour éviter la critique de sa propre politique de « maintien de l’ordre », dont il était question dans mon précédent billet. Depuis plusieurs jours, en effet, c’est sur le « racisme dans la police » que se concentrent la communication du gouvernement et, de plus en plus, le débat public, qui plaque volontiers et sans nuance la protestation Black Lives Matter sur la situation française. Avec le risque de faire de l’identité un point focal, sans véritable changement dans les faits. (Voyons au passage comme la « sociétalisation » du racisme dans les années 1980 a fait avancer la cause de la « Marche des beurs » : près de quarante ans plus tard, nous en sommes – quasiment – toujours au même point…) « Ré-encastrer » la lutte contre le racisme dans la lutte démocratique et sociale au sens large est donc une urgence absolue.
De fait, si le racisme est une composante essentielle du problème de l’usage de la « violence légitime » – aux États-Unis, où l’héritage de l’esclavage structure toujours la société politique*, comme en France, où le passé colonial conditionne encore maints réflexes au sein de l’État – il ne le résume pas à lui seul. La brutalité de la réponse policière lors des manifestations de gilets jaunes et contre la retraite à points n’a évidemment rien à voir avec du racisme (la majorité des manifestants n’appartenaient pas à des « minorités visibles » et beaucoup ont perdu un œil ou une main dans l’affaire), mais avec une pratique autoritaire du pouvoir, contraire en tout cas à l’article 12 de la Déclaration de 1789 qui proclame que la force publique est « instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Or, sur ce chapitre, nous n’avons entendu encore aucun mea culpa de l’exécutif – plutôt des satisfecits – ni aucune remise en cause de la doctrine d’emploi. La retrait de la grenade GLI-F4 est la maigre concession d’un pouvoir qui ne veut rien céder sur la méthode.
C’est pourtant bien cette question, au cœur d’un pacte démocratique douloureusement malmené ces derniers temps, qui doit nous occuper, aussi vrai que toutes les citoyennes et tous les citoyens ont le droit de voir leur sûreté et leurs libertés effectivement garanties : habitants des banlieues descendants de l’immigration africaine qui subissent, depuis des lustres, humiliations et violences, dans le coupable silence de la société médiatique et politique, manifestants empêchés de porter leurs revendications et simples usagers du service public de la police.
Ces combats ne s’excluent pas : ils se rejoignent. Dévoiler le lien entre l’économie de la relégation sociale, l’usage antidémocratique de la force et les schémas idéologiques racistes : voilà le moyen de faire cause commune sur des mots d’ordre porteurs d’espoir pour l’avenir, en évitant le piège de la diversion et le risque de la parcellisation. N’est-ce pas ainsi que l’on refait peuple ?
Il est amusant au passage de constater que ce type de crise conduit en général le cuistre à tomber le masque. Ainsi M. Bardella, porte-parole bien peigné du RN, qui accuse le gouvernement de « lâcher » la police, dans une grossière opération de dragage électoral. Ce genre d’échantillon donne une bonne idée de la manière dont ceux qui ont fait de la xénophobie leur mantra utiliseraient la force « publique » pour réprimer l’expression populaire, si, par malheur, ils accédaient au pouvoir. Les citoyens dans toutes leurs composantes auraient à en souffrir ; le racisme deviendrait la manifestation la plus abjecte d’un pouvoir fondé sur la peur ; la politique menée prétendument au nom du peuple ne servirait que les intérêts des puissants.
Il est hélas probable que nous n’ayons encore rien vu.


* Il faut regarder à cet égard l’excellent film-documentaire de Raoul Peck, sur les mots de James Baldwin : I am not your negro (diffusé sur Arte).

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