le remaniement, la 5e et le génie du peuple

Merci à l’artiste Vieuvre pour ce génie populaire sortant de sa bouteille… Site à visiter ici : vieuvre.fr

La grande affaire de la semaine est le remaniement. Comme souvent il y a deux manières de prendre l’actualité. Nous choisirons la seconde et nous dirons pourquoi.
Première manière : l’exégèse docile, dans le genre de la chronique monarchique. Pour la plupart, les médias de masse excellent dans cet art qui ramène le commentaire journalistique au temps de La Gazette de Renaudot : quatre cents ans en arrière. Au pire, on y sert la soupe : ainsi Mme Coudray qui, interviewant Castex le vendredi 3 juillet sur TF1, lui demande « des noms, des noms » et se paie le luxe d’être recadrée pour cette question digne d’une émission d’avant-match. Au mieux, on cherche à y deviner l’avenir comme on touillerait du marc de café. Rarement on questionne le système et son incapacité à produire des solutions d’intérêt général.
Nous préférons la seconde manière : commencer par ce constat élémentaire qu’un remaniement qui ne procède pas d’un authentique mécanisme démocratique n’est jamais qu’un expédient à la main du prince.
Loin dans l’histoire de notre pays on trouve des exemples de cette pratique née du temps où toutes les institutions « représentatives » – états généraux, états provinciaux, assemblées des notables – avaient été mises sous l’éteignoir par la monarchie absolue. Pas totalement insensible aux protestations des cours et aux soulèvements populaires, l’Ancien Régime finissant nomme successivement Turgot, Calonne, Brienne, Necker, espérant chaque fois rétablir son crédit, résoudre ses contradictions et ainsi échapper à sa perte. Mais l’abîme est devant lui qui lui barre la route, béant comme l’histoire, profond comme mille ans. Pour surmonter la crise il faudra certes les états généraux, mais il faudra encore bien plus : une Assemblée nationale constituante. On ne répète pas l’histoire : on la réinvente. On ne ressuscite pas les anciens cadres : on en crée de nouveaux, seuls capables de construire une réponse politique à la hauteur du moment. Alors, surgissant du fond des siècles, produit d’une lente maturation où se mêlent mille combats, mille résistances, mille soulèvements, des villes et villages du Moyen Âge aux révoltes de la Fronde et jusqu’à ce XVIIIe siècle qui, sans retourner exactement à l’absolutisme, ne s’en arrache jamais complètement : la Révolution.
À peine avons-nous écrit ce mot que déjà on s’affole. Les vieux mythes s’ébrouent et donnent au camp de la conservation d’imparables arguments. Ceux qui, à tout prendre, ne se seraient pas trouvés plus mal dans la société d’ordres de l’Ancien Régime, jugent que le peuple, par comparaison, n’a pas trop à se plaindre de sa situation présente. Aux tenants du progrès linéaire et de la fin de l’histoire, qui observent distraitement, depuis leur tour d’ivoire, les convulsions du monde, le passé paraît toujours plus misérable. L’était-il vraiment, en 1789, après un siècle d’expansion économique et d’amélioration des conditions de vie de la population ? Certes non. Mais la « société civile » avait pris conscience que le régime était incapable de répondre à ses aspirations à la liberté et à l’égalité.
Revenons à nos jours. En sommes-nous arrivés à un tel point de blocage qu’il faille tout bouleverser ? Si on les lit en creux plutôt qu’en relief, les chiffres des élections municipales nous apportent une partie de la réponse. Ils témoignent non plus seulement d’un divorce, mais d’une véritable sécession de millions de femmes et d’hommes à qui la République, en son temps, a pourtant reconnu le droit de vote. Apathie ou protestation sourde : peu importe le motif, il faut se méfier de l’eau qui dort. Et rien ne justifie que la société politique n’entende pas cette colère qui la submergera bientôt, d’une manière ou d’une autre. Les Gilets jaunes l’ont exprimée et ils ont été battus froid. La société tout entière l’a exprimée et elle n’a pas été entendue. Résultat, à deux ans d’une présidentielle dont l’ombre effrayante nous nargue déjà de sa hauteur ? Une abstention monstre, inédite, et des sondages qui nous promettent toujours le même duel insensé, et un écart toujours plus serré entre ses protagonistes. Le fait est que jamais dans notre histoire récente nous n’avons été placés face à une telle alternative : révolution démocratique ou barbarie. Sur ce point encore l’histoire est riche d’enseignements, si l’on veut bien se donner la peine de la lire à la lumière notamment de la lutte des classes.
Lors sa première intervention devant les Français, Castex, nouveau grand vizir, a clairement opté pour la conservation. Questionné sur ses « valeurs », en pleine crise démocratique et sociale, il a choisi son triptyque : « Responsabilité, Laïcité, Autorité ». Rappeler simplement la devise qui orne tous les frontons républicains, « Liberté, Égalité, Fraternité », n’aurait pourtant pas été du luxe. Ainsi Macron et ses gardes suisses font ce pari fou mais terriblement logique d’occuper l’espace de la « droite républicaine » pour se confronter à Le Pen. Voilà le vrai visage de la « révolution » de 2017.
Loin de « dessiner un nouveau chemin », comme il le promettait le 2 juillet dans la PQR, parlant comme Didi dans le Lotus bleu qui voulait « trouver la voie », Macron poursuit donc sur la pente inexorable où s’étaient engagés ses prédécesseurs quinquennaux. De la 5e déliquescente, on n’attendait pas mieux. Mais du génie du peuple, sorti de sa bouteille, on espère beaucoup.

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municipales : le plein et le vide

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Stèle du Code de Hammurabi, détail de l’article 165 – Musée du Louvre. (Wikimedia Commons.)

Au lendemain des municipales, on se sent mis en présence d’un objet précieux, qu’il faut approcher avec prudence. Une sorte de fragment de tablette ancienne pleine de clefs pour l’avenir. Pour en comprendre les présages, encore faut-il déchiffrer les signes, qui peuvent être sujets à diverses interprétations selon la manière dont on les aborde. Et pour déchiffrer les signes, il faut savoir lire en creux plutôt qu’en relief.
De fait, on se tromperait à regarder le plein dans ce scrutin surtout fait de vide. Ainsi, 6 électeurs sur 10 ne se sont pas déplacés dans les communes où avait lieu un 2d tour, et le 1er tour n’avait pas été plus enthousiasmant. Il faut dire qu’après avoir tangenté les trois quarts de l’électorat quatre lustres durant, la participation aux municipales reflue depuis 2008, ne suscitant plus l’intérêt que de deux électeurs sur trois. La participation se serait-elle maintenue à ce médiocre niveau s’il n’y avait pas eu la crise sanitaire ? Qui peut savoir.
Un intéressant sondage nous dit cependant la chose suivante : si 43 % des abstentionnistes justifient leur choix par le risque d’attraper le coronavirus, 38 % ont jugé que cette élection ne changerait rien à leur vie quotidienne, 27 % n’ont été séduits par aucune liste, 25 % ont déclaré avoir « d’autres préoccupations en ce moment », 24 % souhaitaient manifester leur mécontentement à l’égard du personnel politique en général et 22 % n’ont pas voté parce que, dans leur commune, « les résultats sont connus d’avance ». Comme pour beaucoup d’autres phénomènes observés au cours des derniers mois, le Covid-19 semble donc avoir fait fonction de catalyseur d’une crise plus profonde, démocratique et sociale, et qui s’étend partout.
Sans doute d’autres enquêtes d’opinion nous renseigneront bientôt sur le remplissage du vide par le plein. Et sans doute ces enquêtes mettront en évidence l’action inévitable du principe des vases communicants. Inexistence territoriale du parti présidentiel, qui paie comptant son ancrage à droite et son incapacité à construire une stratégie municipale ; fuite non seulement de conviction, mais d’opportunité, des électeurs macronistes des métropoles de sensibilité plus sociale et écologique ; rangement en file indienne, derrière les figures locales d’une écologie devenue valeur-refuge, du parti qui en son temps donnait des présidents à la République et théorisait le socialisme municipal ; affaissement d’un populisme de gauche qui ne semble pas pour l’instant capable de faire fond sur la colère sociale ; effacement d’une droite dont les électeurs se sont évaporés… Et le RN, dans tout ça ?, demandera-t-on. Dans ce scrutin faite essentiellement de vide, le grand absent pourrait justement être la clef du mystère.
On se tromperait, donc, à chercher le plein, quand il faut au contraire sonder l’impalpable et écouter la France qui se tait. Une semaine avant un 2d tour peu surprenant en vérité dans sa conclusion, un autre sondage, tout à fait édifiant, nous prévenait contre toute mésinterprétation des résultats à venir, en établissant que les mouvements sociaux des dix-huit derniers mois n’ont trouvé strictement aucun débouché politique. On peut retourner le casse-tête dans tous les sens : le fait est que les intentions de vote pour la prochaine présidentielle y plaçaient encore Macron face à Le Pen au 2d tour, et dans un écart dangereusement resserré, conformément aux conjectures que je partageais il y a un an dans ce billet. L’écologie politique version EELV nous sauvera-t-elle du péril brun ? Les intentions de vote en faveur de son candidat putatif, Yannick Jadot, qui plafonne dans le même sondage à 8 %, ne transformant ni son succès en trompe-l’œil aux dernières européennes, ni le score important des siens aux municipales, peut en faire douter. Les choses peuvent encore bouger ; qui vivra verra. Mais sans force populaire, sans programme résolument social et démocratique, cette option pourrait bien n’être qu’un pis-aller : le baroud d’honneur, peu glorieux à vrai dire, d’une gauche claquemurée dans les certitudes de ses centres-villes. Une alliance de partis façon « gauche plurielle » pourrait être en 2022 le tombeau de bien des principes, et de bien des illusions.
Dans ce grand maelström, le RN reste l’invariant. Les élections au Parlement européen nous avaient montré un parti en légère dynamique ; les municipales de 2020 le masquent à notre vue. Ruse de l’histoire ! Pas de « frontisme municipal », certes, sauf à Perpignan, Béziers, Hénin-Beaumont et une poignée d’autres fiefs presque tous déjà emportés en 2014. Mais le parti d’extrême droite, qui avait connu quelques succès dans les urnes à Dreux, Orange ou Vitrolles dans les années 1980-90, et même à Toulon en 2001, en avait-il seulement l’ambition ? Que nenni : il avait justement déposé 40 % de listes de moins qu’en 2014 dans les villes de plus de 10 000 habitants. À quoi lui aurait-il servi d’aller s’abîmer dans des quadrangulaires à géométrie variable, quand il lui suffit d’attendre tranquillement son tour, comme les Guignols de l’info avaient astucieusement campé Le Pen père après 2002 ? De fait, le RN a depuis belle lurette gagné la bataille idéologique, et chasse désormais sur les terres de la « gauche » après avoir vidé la droite « républicaine » de la moitié de sa substance. La nouvelle revue d’Onfray, qui sous son titre fallacieux a fait de l’identité et de l’autorité ses véritables mots d’ordre, est l’un des témoignages « intellectuels » les plus glaçants de ce qu’on appelait naguère la « lepénisation des esprits ». À ce niveau d’infusion des obsessions frontistes dans les cerveaux, une élection présidentielle devient un obstacle raisonnablement franchissable, dans un bref délai.
Quant à Macron, qui est fou mais pas idiot, il n’a pas mis une seule pièce sérieuse dans le flipper des municipales, reculant à la première difficulté, soutenant ses candidats comme la corde soutient le pendu. Qu’importe : il croit avoir encore des atouts dans sa manche pour contrer toute alternative sur sa gauche qui naîtrait des jeux d’appareil. Et reste convaincu qu’il peut se confronter à nouveau à Le Pen et en sortir vainqueur et grandi. Tout à son narcissisme, Sôter n’a pas vu qu’au lieu de barrer la route au RN, comme il l’avait en quelque sorte promis lors de son « sacre » de 2017, il lui a pavé la voie. 
La démocratie, l’authentique souveraineté populaire, elle, cherche toujours son débouché. La semaine dernière encore, 150 citoyennes et citoyens montraient la force de la délibération pour aboutir à des solutions certes imparfaites, mais plus conformes à l’intérêt général que les productions de tous les gouvernements « représentatifs » des vingt dernières années. Nous en avons parlé ici. Leur travail aurait dû rencontrer un peu de respect et de curiosité : il n’a trouvé que le mépris du patronat, ce qui est normal, et d’une grande partie de la classe politique et médiatique, ce qui est navrant. Parmi les quelques voix dissonantes, celle M. Mélenchon, rappelant à juste titre que la plupart des propositions issues de la Convention citoyenne pour le climat figuraient dans l’Avenir en commun. Macron, encore lui, rencontrait aujourd’hui les Cent-cinquante. Aiguillonné par le score de l’écologie dans son pré carré, il leur a promis monts et merveilles. Nul doute cependant qu’il s’efforcera de faire rentrer le génie populaire dans la bouteille de la Ve, aussi vrai que le problème de cette république césariste et monarchique ne tient pas à sa base, mais à son commandement. L’énarchie, le parlementarisme rationalisé et les référendums présidentiels sont justement faits pour cela.
Sous quel briquet naîtra l’étincelle capable de déjouer ces sombres pronostics ?

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nous voulons des merles !

Merle noir, Jean-Charles Werner (1798-1856) – Muséum national d’histoire naturelle (Paris) – Direction des bibliothèques et de la documentation

La semaine du 15 juin avait été inaugurée par l’allocution sibylline d’Emmanuel Macron – jadis président jupitérien, désormais Pythie d’une 5e république à la dérive ; elle s’est heureusement conclue sous de meilleurs auspices : la présentation des 150 propositions de la Convention citoyenne sur le climat.
Dans une note publiée au moment de l’installation de cette instance, j’avais fait part à son propos d’une crainte et d’un espoir.
Une crainte : que les citoyens tirés au sort ne servent de faire-valoir au pouvoir.
Un espoir :
qu’ils se comportent en commis de confiance du peuple.
Après lecture des propositions, rapportés par la presse le 18 juin, la crainte est dissipée : les Cent-cinquante semblent en effet s’être émancipés des tutelles de toutes sortes pour produire un corpus de normes d’une radicalité de bon aloi. Cette expérience d’un genre nouveau se heurte à un obstacle et ouvre une perspective.
Premièrement, l’obstacle : les conditions ne semblent pas réunies pour que les propositions des Cent-cinquante soient adoptées en bloc. Et comme elles ont été conçues en bloc, on comprend que toute perte de substance serait dommageable à l’objectif fixé, à savoir « réduire d’au moins 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans un esprit de justice sociale ».
En d’autres temps pas si lointains, le « Grenelle de l’environnement », sorte de conférence des parties, avait porté des idées de même nature, pour la plupart classées verticalement dans les poubelles de l’énarchie. Résultat ? Que tchi. Beaucoup de bruit pour rien. De même, pour ce qui est de la convention citoyenne, on sent poindre la tentation du saucissonnage. Ainsi, le 14 juillet prochain, l’oracle Macron annoncera vraisemblablement son intention de soumettre au référendum les propositions de révision de la Constitution. Mais quid du reste ? Des dizaines de mesures élaborées par les Cent-cinquante pour être immédiatement applicables ? Comment penser qu’elles échapperont à la moulinette du « parlementarisme rationalisé » et des lobbies de toutes sortes qui, affolés par les idées déraisonnables des citoyens « de base », font chauffer en ce moment même les téléphones des cabinets ministériels ? Certes, 55 députés « de bonnes volonté » se sont dits prêts à œuvrer à l’Assemblée pour l’adoption des mesures. Mais on sait si les textes non-gouvernementaux fourrés dans la lessiveuse parlementaire finissent rétrécis, déformés, décolorés. Sans compter que l’exécutif aura eu soin au préalable de « trier le linge », avec son appréciation à géométrie variable des articles 34 et 37 de la Constitution, renvoyant dans les tuyaux insondables de l’administration les mesures qu’il souhaite voir disparaître purement et simplement. La nature singulière de la Convention citoyenne – « France en miniature », avait dit Loïc Blondiaux en octobre – suffira-t-elle à conjurer ce danger ? Hélas, cela est difficile à croire. Pour l’instant, en tout cas, il y a fort à parier que l’invention macronesque n’échappera pas à son démiurge, et prendra rang parmi les nombreux gadgets que les présidents ont toujours su élaborer pour se sortir des mauvaises passes.
Deuxièmement, la perspective : si donc nous ne sommes pas assurés d’apercevoir la transition écologique au bout du tunnel politico-administratif, nous pouvons néanmoins nous consoler en considérant que la Convention sur le climat nous place face à cette évidence qu’une assemblée citoyenne est capable de produire, dans un temps réduit, des propositions de lois et de règlements propres à transformer la société. Confiez à x centaines de Françaises et Français la charge de proposer les grandes orientations dans tel ou tel domaine, garantissez qu’ils disposeront pour ce faire de l’accès à toute l’information nécessaire, et vous aurez ce que peu de gouvernements ont été capables de produire au cours des quarante dernières années : des solutions d’intérêt général. Mais pour que ces solutions soient effectivement mises en œuvre, encore faut-il changer la Constitution. Sans quoi on tombe inévitablement dans l’écueil décrit plus haut. Reprendre à l’État les fonctions de souveraineté qu’il s’est appropriées contre le peuple, rétablir le lien entre la nation et ses représentants à travers le mandat impératif et le pouvoir de révocation,  instituer le référendum d’initiative citoyenne, et, si l’on tient absolument à avoir un « chef de l’État », archaïsme antédiluvien !, le déposséder de ses pouvoirs exorbitants et revoir les conditions de sa désignation: voici quelques-unes des réformes incontournables pour faire d’une démocratie de plus en plus formelle une démocratie réelle.
L’actualité de la semaine a encore amplement montré si notre pays a besoin de cette révolution citoyenne et démocratique. Ainsi les soignants se font balader par la nouvelle trouvaille de la technostructure pour noyer leur revendications : le « Ségur » de la santé. Ils ne sont pas contents ? Ils peuvent toujours aller se faire asperger de gaz lacrymogène sur l’esplanade des Invalides.
Heureusement, la France, triangle des Bermudes de la démocratie, a encore quelques instances – critiquables par ailleurs – pour veiller sur les libertés fondamentales. Ainsi le Conseil constitutionnel a-t-il mis en pièces la loi portée par la députée Avia (avocate de son état !) et en sous-main par le gouvernement, qui menaçait gravement la liberté d’expression. À certains égards, la situation ne rappelle-t-elle pas celle de la France du milieu du XVIIe siècle, lorsque, les états généraux n’ayant pas été réunis depuis 1614, le parlement de Paris, simple cour de justice, s’était érigée en défenseur des libertés populaires ? Peut-être. Mais en ce qui nous concerne, nous ne voulons pas de grives : nous voulons des merles !

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soliloques d’un pouvoir impuissant

De la tragédie à la farce : Macron/Sarah Bernhardt dans le rôle de Hamlet.

Refuser l’exégèse de la parole présidentielle est à la fois une gageure et un exercice de salubrité démocratique.
Une gageure, parce que Macron n’avait pas encore lancé son « vive la République, vive la France », ce dimanche 14 juin au soir, que, déjà, son propos était devenu le point focal du débat public.
Un exercice de salubrité démocratique, parce que depuis de trop nombreux lustres, le peuple est constamment ramené dans l’âge puéril par cette voix tutélaire, comme sortie de la crypte de Saint-Denis, et qui semble lui dire :
« Assieds-toi, mon enfant, et écoute-moi sagement. »
Écouter ? Mais pour entendre quoi ? Rien hier de suffisamment précis et circonstancié sur ce qui intéressait urgemment la société et aurait dû être présenté par le premier ministre : les conditions de la nouvelle phase du déconfinement. Rien non plus sur le reste ; Jupiter ayant quitté les cimes lumineuses de l’Olympe pour l’obscurité de la grotte de Delphes, distillant ses présages à la manière d’une Pythie, il nous faudra attendre le 14 juillet, jadis fête de la Fédération, désormais fête de la Révélation, pour savoir à quelle sauce nous serons mangés. Triste sort que celui d’un peuple coincé entre un homme et son destin, réduit, comme le spectateur d’une tragédie shakespearienne, à écouter les soliloques du pouvoir impuissant !
Refuser l’exégèse, donc, non pas pour faire comme si le « chef de l’État », dans sa version gaullienne, abâtardie par le passage au quinquennat et par les aventures grotesques des deux dernières décennies, n’était pas une réalité institutionnelle écrasante, mais pour montrer l’impasse où se trouve ce régime providentialiste, confronté à la plus grave crise de son histoire.
Impasse, car, comme Macron lui-même l’a reconnu : la société s’est très bien débrouillée sans lui pendant la crise sanitaire.
Impasse, aussi, car cette même société aspire à une réforme profonde des institutions, ou plus exactement à une révolution citoyenne, impulsée par elle, qui rendrait à la République et sa légitimité populaire et sa vocation démocratique et sociale. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) en serait la clef de voûte.
Impasse, enfin, parce qu’en remettant les clefs au président, donc à la cause principale du problème démocratique, l’actuelle constitution pose des obstacles au lieu de dégager la voie. En vérité, il faudrait un Cincinnatus pour changer la donne, mais au sommet de l’État, la vertu républicaine semble aussi absente des cœurs qu’elle est absente des lois.
Quelles sont, alors, les options à la main du césar ? Depuis plusieurs semaines déjà la presse les égrène comme autant d’expédients qui lui permettraient de se « relancer » : la dissolution de la soi-disant assemblée nationale, le référendum-plébiscite, ou le remaniement, qui n’est jamais qu’un changement d’acteurs.
Passons sur le remaniement : il ne dupe plus personne depuis que Louis XVI a renvoyé et rappelé Necker. De toutes les traditions politiciennes, celle-ci, ourdie dans le secret des palais « républicains », est sans aucun doute la moins démocratique. « Là où une zone d’ombre échappe au regard du peuple, il n’y a pas de République », a écrit Mitterrand. Formule paradoxale sous la plume du futur sphinx de la 5e, mais qui résume admirablement un principe régulièrement bafoué par les mercatos ministériels. Passons également sur le référendum d’initiative présidentielle, de tradition impériale plus que républicaine. Quant à la dissolution… dans le cas actuel, elle ne serait pas dépourvue d’intérêt, mais quand bien même elle déboucherait sur l’élection d’une majorité résolue à adopter des mesures sociales et écologiques dignes de ce nom, elle ne répondrait que partiellement aux vœux populaires, qui portent à la fois sur la politique elle-même et sur les conditions de l’exercice démocratique. Or, si l’initiative d’une révision appartient « concurremment au président de la République et aux parlementaires »**, cette dernière voie paraît, pour des raisons de fond comme de forme, difficilement praticable.
Dans leur immense sagesse, les pères de la 5e s’étaient toutefois tus sur un ultime et déraisonnable artifice, que l’hybris propre aux présidents quinquennaux, et singulièrement à l’actuel, vient de faire surgir du silence : la démission-réélection.
Ainsi un article bien renseigné du Figaro racontait la semaine passée que le président lui-même avait évoqué cette possibilité lors d’une récente réunion de ses « donateurs londoniens », se disant prêt à « prendre son risque ». Folie de l’être qui croit pouvoir tordre à son profit les institutions ! Mais ne fallait-il pas s’y attendre dès le soir du 7 mai 2017, en voyant Sôter Macron traverser la cour du palais des rois de France et exulter tel Akhenaton devant sa pyramide translucide ? Puis, quelques semaines plus tard, parader sur son command-car, se rêvant chef effectif des armées et méditant le limogeage de son généralissime ? Que de symboles nous avons moqués, sans en comprendre l’augure!
Dans les faits, une telle opération serait une sorte de coup d’État, puisque aucune autre formation politique que celle qui sert à la fois de pavois et de paillasson à Emmanuel Macron ne pourrait, dans le temps imparti par la Constitution***, se mettre en ordre de bataille.
Si cette hypothèse, démentie aussi sec par le Palais, devait néanmoins survenir, il faudrait en tout cas la refuser en bloc : acter la démission du « chef de l’État », s’opposer à ce qu’il candidate à sa propre réélection et, constatant la mort cérébrale de la 5e, réclamer enfin la Constituante qui seule pourra sortir la République de l’ornière, et la remettre sur la route de l’intérêt général. 
Dans tous les cas, n’est-ce pas l’objectif qu’il faut viser ?


*Le Coup d’État permanent, Plon, 1964.
**Art. 89, de la Constitution.
***L’art. 7 prévoit que le 1er tour du scrutin doit avoir lieu entre 20 et 35 jours après le constat de la vacance présidentielle.

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un problème démocratique

France, Police, Révolution, Violence, Français, La LoiCette semaine, la mort de George Floyd a connu ses premières répercussions politiques de notre côté de l’Atlantique. Ceci grâce à la mobilisation du collectif Vérité pour Adama et des nombreux citoyens venus, à son appel, manifester devant le tribunal de Paris (admirable Assa Traoré, qui a refusé l’invitation à « prendre le thé » de la garde des sceaux, en rappelant l’exigence démocratique de séparation des pouvoirs !) ; grâce aussi au travail de plusieurs organes de presse (Arte Radio, StreetPress, etc.), nourri par les témoignages courageux d’agents de la force publique qui ont fait passer leur devoir républicain avant tout esprit corporatiste ou de conservation personnelle.
N’en jetez plus, la coupe est pleine : dimanche, Macron exige de son ministre de l’intérieur qu’il « accélère sur la déontologie policière ». Il est vrai que les propositions demandées en janvier pour « améliorer » cette déontologie avançaient à pas comptés, et, comme souvent sous ce régime où le secret est une vertu et la hiérarchie un dogme, à l’abri du regard public. Pas plus tard que le lendemain, M. Castaner, qui, depuis sa nomination place Beauvau, à la veille de la révolte des gilets jaunes, s’était constamment dit « derrière » les forces de l’ordre, lorsqu’il aurait au contraire dû être « devant », tient une conférence de presse. Il y annonce la fin de la technique de l’étranglement (que la mort de Cédric Chouviat n’avait pas suffi à faire cesser…) et la suspension systématique des auteurs de propos racistes, faisant réagir aussi sec des syndicats qui ne perçoivent pas, semble-t-il, la coïncidence entre l’intérêt de la profession et celui de la population tout entière.
Faut-il se réjouir de cette « prise de conscience » ? Oui, mais avec modération.
Premièrement parce que la technique de l’étranglement sera remplacée par l’usage du Taser, nouvelle qui ne satisfera personne à part la société états-unienne Axon, qui a fait sa fortune de la fabrication de ces vraies-fausses « armes non létales ».
Deuxièmement, parce que Macron, as de la prestidigitation, pourrait avoir trouvé ainsi un expédient pour éviter la critique de sa propre politique de « maintien de l’ordre », dont il était question dans mon précédent billet. Depuis plusieurs jours, en effet, c’est sur le « racisme dans la police » que se concentrent la communication du gouvernement et, de plus en plus, le débat public, qui plaque volontiers et sans nuance la protestation Black Lives Matter sur la situation française. Avec le risque de faire de l’identité un point focal, sans véritable changement dans les faits. (Voyons au passage comme la « sociétalisation » du racisme dans les années 1980 a fait avancer la cause de la « Marche des beurs » : près de quarante ans plus tard, nous en sommes – quasiment – toujours au même point…) « Ré-encastrer » la lutte contre le racisme dans la lutte démocratique et sociale au sens large est donc une urgence absolue.
De fait, si le racisme est une composante essentielle du problème de l’usage de la « violence légitime » – aux États-Unis, où l’héritage de l’esclavage structure toujours la société politique*, comme en France, où le passé colonial conditionne encore maints réflexes au sein de l’État – il ne le résume pas à lui seul. La brutalité de la réponse policière lors des manifestations de gilets jaunes et contre la retraite à points n’a évidemment rien à voir avec du racisme (la majorité des manifestants n’appartenaient pas à des « minorités visibles » et beaucoup ont perdu un œil ou une main dans l’affaire), mais avec une pratique autoritaire du pouvoir, contraire en tout cas à l’article 12 de la Déclaration de 1789 qui proclame que la force publique est « instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Or, sur ce chapitre, nous n’avons entendu encore aucun mea culpa de l’exécutif – plutôt des satisfecits – ni aucune remise en cause de la doctrine d’emploi. La retrait de la grenade GLI-F4 est la maigre concession d’un pouvoir qui ne veut rien céder sur la méthode.
C’est pourtant bien cette question, au cœur d’un pacte démocratique douloureusement malmené ces derniers temps, qui doit nous occuper, aussi vrai que toutes les citoyennes et tous les citoyens ont le droit de voir leur sûreté et leurs libertés effectivement garanties : habitants des banlieues descendants de l’immigration africaine qui subissent, depuis des lustres, humiliations et violences, dans le coupable silence de la société médiatique et politique, manifestants empêchés de porter leurs revendications et simples usagers du service public de la police.
Ces combats ne s’excluent pas : ils se rejoignent. Dévoiler le lien entre l’économie de la relégation sociale, l’usage antidémocratique de la force et les schémas idéologiques racistes : voilà le moyen de faire cause commune sur des mots d’ordre porteurs d’espoir pour l’avenir, en évitant le piège de la diversion et le risque de la parcellisation. N’est-ce pas ainsi que l’on refait peuple ?
Il est amusant au passage de constater que ce type de crise conduit en général le cuistre à tomber le masque. Ainsi M. Bardella, porte-parole bien peigné du RN, qui accuse le gouvernement de « lâcher » la police, dans une grossière opération de dragage électoral. Ce genre d’échantillon donne une bonne idée de la manière dont ceux qui ont fait de la xénophobie leur mantra utiliseraient la force « publique » pour réprimer l’expression populaire, si, par malheur, ils accédaient au pouvoir. Les citoyens dans toutes leurs composantes auraient à en souffrir ; le racisme deviendrait la manifestation la plus abjecte d’un pouvoir fondé sur la peur ; la politique menée prétendument au nom du peuple ne servirait que les intérêts des puissants.
Il est hélas probable que nous n’ayons encore rien vu.


* Il faut regarder à cet égard l’excellent film-documentaire de Raoul Peck, sur les mots de James Baldwin : I am not your negro (diffusé sur Arte).

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le demos et le kratos

C’est par la mort de George Floyd qu’il aurait fallu commencer notre récit de la semaine du 25 mai, et par les manifestations qu’elle a immédiatement déclenchées à travers les États-Unis. Y a-t-il plus symptomatique de cette ambiance de bas-empire que la révolte en cours outre-Atlantique ? Dans un autre billet, nous espérions que le printemps du confinement se transformerait en un été des peuples. Nous n’imaginions pas alors que le boomerang de l’histoire atteindrait à la nuque l’avatar clownesque de l’Amérique triomphante: Donald Trump et tout ce qu’il charrie d’abominations et d’outrances. Il est heureux qu’au lieu de dégénérer en guerre des « races », le racisme structurel aux États-Unis donne naissance à une lutte politique inédite. Cette lutte prendra-t-elle enfin un tour social ? On l’espère, mais on en doute. À voir les classes supérieures urbaines soutenir massivement la protestation, on peut craindre que le signe « égal » ne soit pas si facilement tracé entre capitalisme, relégation et perpétuation des distinctions héritées de l’esclavage, et qu’on finisse par se payer de mots en lisant « Black Lives Matter » sur les écrans de Times Square. Enfin ! Rien de ce qui fera avancer les choses ne sera tout à fait perdu pour la cause.
Évidemment, la lutte pour les droits des Africains-Américains ne peut être circonscrite aux frontières états-uniennes. Si elle s’inscrit dans une histoire singulière, elle la déborde cependant en proposant des mots d’ordre qui concernent l’ensemble des sociétés humaines et en posant la question hautement démocratique des relations entre la police et la population: en témoignent les nombreux rassemblements à travers le monde en écho à la contestation née à Minneapolis, dont la manifestation monstre autour du palais de justice de Paris à l’initiative du comité Vérité pour Adama.
La Déclaration de 1789 proclame en son article 12 : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique ».  De fait, pour autant que les lois soient justes, qui contesterait qu’une police est nécessaire pour en assurer le respect ? Encore faut-il pour cela que la confiance existe entre la police et le corps social. Au-delà des effets rhétoriques et les tactiques de désescalade mises en œuvre aux États-Unis, non sans talent, par des policiers agenouillés devant des manifestants, il apparaît plus nécessaire que jamais de renouer ce lien toujours menacé de rupture, par un recrutement, une formation, une doctrine d’emploi appropriés, c’est-à-dire républicains. Ceci est possible et n’est affaire que de volonté politique. Il faut rappeler la lettre pleine de sagesse adressée par le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, à « toute la Maison, gardiens comme gradés, officiers comme patrons » sur les « excès dans l’emploi de la force », le 29 mai 1968. D’aucuns qui lui ont succédé à ce poste n’ont pas eu les mêmes préventions.
Gardons-nous, bien sûr, de fantasmer l’âge d’or. Jamais les relations n’ont été idylliques entre la police et la population – c’est-à-dire entre la police et les classes populaires qui, sur le temps long, ont été constamment marginalisées par le système et criminalisées par les lois. Mais enfin, on voit comme elles se dégradent inexorablement depuis que la politique du chiffre a remplacé toute autre ambition. Présenté au Théâtre de la Bastille en 2019, le troisième volet de Des territoires (… et tout sera pardonné ?) de Baptiste Amann égrène les noms des jeunes des quartiers morts au fil des décennies lors d’interventions policières: une terrible litanie que la révolte des banlieues de l’automne 2005 n’a pas fait cesser et que le débat public refuse encore d’entendre. Entre expertises et contre-expertises autour de la mort d’Adama Traoré, on apprend par le Bondy Blog l’histoire terrible rapportée par Gabriel, 14 ans, et on se rappelle que, quasiment au même âge, ayant été placé en garde à vue pour des bêtises d’adolescent, on s’est soi-même trouvé dans cette situation humiliante de devoir se mettre nu devant quatre à cinq fonctionnaires de police des deux sexes, insensibles à l’effroi qu’ils produisaient chez un tout jeune homme. Il a été suffisamment dit que la révolte des gilets jaunes avait confronté de très nombreux concitoyens à des méthodes brutales, improprement dites « de maintien de l’ordre », auxquelles ils étaient peu habitués. Ces drames sont aussi des ponts jetés entre des populations précaires qui ne se connaissaient pas : songeons seulement au geste symbolique des gilets jaunes agenouillés, mains derrière la tête, dans la posture des lycéens de Mantes-la-Jolie dont l’interpellation avait fait grand bruit début 2019. Ceci étant, nous avons dit que cette conflictualité n’était pas une fatalité. Aussi vrai que la plupart des fonctionnaires de police sont des hommes et des femmes sensés et dévoués au service public, le débat sur les « pommes pourries » est le faux-nez d’un problème d’ordre politique.
M. Ciotti avait bien choisi son moment pour déposer sa proposition de loi antidémocratique sur l’interdiction de filmer les forces de l’ordre, enregistrée à l’Assemblée nationale le 26 mai, lendemain de la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc. Mais les coups de menton de cet agitateur professionnel ne sont que l’écume, quand un mouvement bien plus violent remue les fonds marins. Au moment où ces interrogations légitimes se font jour, une force politique autoritaire cherche sa légitimité, et elle est autrement plus redoutable que le dernier gadget des classes dirigeantes – déjà en train de passer de mode. Le Monde du 4 juin nous apprend ainsi que Marine Le Pen a commis une tribune à la gloire de De Gaulle dans le numéro à paraître de la Revue politique et parlementaire. Déjà, des commentaires au ras des pâquerettes pointent l’incohérence supposée : comment ? revendiquer une filiation gaulliste alors que les fondateurs du Front National étaient de la collaboration et de l’OAS? Nous passerons sur l’aspect œdipien de l’affaire, qui a cependant son importance, tout comme sur la stratégie assumée qui consiste à se réclamer du fondateur de la Ve, passage obligé de tout candidat sérieux à la monarchie présidentielle, pour poser la seule vraie question : l’héritage gaulliste est-il à ce point éloigné des préoccupations de l’extrême droite qu’il soit absolument illogique de voir celle-ci s’en réclamer ? Je n’ai pas encore mis mon point d’interrogation à la fin de ma phrase que, déjà, les oreilles me sifflent. On ne s’attaque pas impunément au père du régime. Il est évidemment incontesté et incontestable que De Gaulle, incarnation de la France libre contre l’occupant nazi, ne peut en aucun cas être seulement rapproché des idées qu’il a combattues. Mais une famille de pensée qui ne lui était pas étrangère, teintée de monarchisme et de tradition, a donné, dans les heures sombres, le meilleur comme le pire, et nombre de Français qui s’abreuvaient aux mêmes sources ont perpétué, dans leur mémoire de la guerre, la théorie fallacieuse du « glaive et du bouclier ». Entre autres produits de cette culture : une conception dangereusement providentialiste de l’État et de son chef, réalisée dans le coup de force de 1958 et dans les institutions de la Ve, à mille lieues de l’idéal démocratique et social qui fait avancer la société française depuis la Révolution. Sans même parler du mythe de la « France éternelle », qui contredit l’intelligence même en fixant dans le temps les phénomènes sociaux. Ainsi, la critique originelle du gaullisme, brillamment posée par Mitterrand dans Le Coup d’État permanent, se heurte-t-elle encore, un demi-siècle après, à l’indéboulonnable statue du Commandeur. Voilà pourtant un sujet sur lequel on pourrait légitimement revendiquer un droit d’inventaire. À commencer par le massacre du 17 octobre 1961, perpétré par la police « républicaine » du préfet Papon et resté une sorte de trou noir au commencement du régime. Autant de motifs qui me conduisent non seulement à me tenir à distance raisonnable du gaullisme, mais encore à envisager avec inquiétude que l’extrême droite entreprenne de faire main basse sur l’héritage, revendiquant sa part de lumière pour mieux capter sa part d’ombre, comme pouvaient le laisser prévoir la doctrine Philippot, du temps qu’il conseillait Mme Le Pen, et les gesticulations twittoresques de M. Bardella, passé maître dans l’art de la récupération scabreuse. Faut-il donc vraiment s’étonner que la fille de celui qui appelait Jeanne D’Arc « au secours » convoque désormais les mânes du Grand Charles?
Pendant ce temps-là, en Macronie, prisonnier des artifices politiciens qui se substituent, sous la Ve, aux authentiques mécanismes de la responsabilité parlementaire et de la souveraineté populaire, on cherche à se « réinventer », en d’autres termes, à trouver les mots pour rendre acceptable un « monde d’après » pire que le « monde d’avant ». Pire ? Oui, pire, comme nous le pressentions dans cette note, à la vue des premières contorsions gouvernementales destinées à séduire le CAC40. Ce n’est pas ce rapport édifiant de l’ONG Les Amis de la Terre qui nous fera changer d’avis, en exposant comment les lobbies de toutes sortes ont profité de la pandémie pour obtenir, à l’abri du regard démocratique, des avantages socialement et économiquement désastreux. Ce ne sont pas non plus les syndicats, convoqués par l’exécutif le 4 juin pour se voir proposer la mise en œuvre massive des ordonnances Macron de 2017 : cet odieux chantage à l’emploi pudiquement désignée sous le vocable d’ « accord de performance collective ». D’où une question : mais qu’ont-ils diable compris de cette crise ?

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impasses et perspectives du mouvement populaire

L’ « histoire au présent » est indispensable pour comprendre la période que nous traversons. C’est à cet exercice que se livrent sans le dire François Cocq et Sacha Mokritzky en analysant la mobilisation contre la retraites à points dans un essai aussi tranchant que bref : Retraites, Impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire. La seule intention est salutaire, tant il est vrai que le rythme où vont les choses nous habitue à pédaler le nez dans le guidon. Voici donc le conflit social engagé le 5 décembre 2019 décortiqué jusqu’à la moelle, avec pour objectif clairement affiché de pouvoir « chevaucher » la « vague populaire » lorsqu’elle « se lèvera à nouveau » (de fait, la question n’est pas « si », mais « quand ») et in fine de répondre « à l’aspiration populaire au bonheur et au désir de refaire société ».
La démarche est celle de l’historien du présent : journalistique en ce qu’elle suit les événements dans leur chronologie ; politique en ce qu’elle cherche à en saisir les ressorts et les implications. N’attendons donc pas dans ce papier tout en critiques le moindre satisfecit. Critique de la stratégie des centrales syndicales, d’abord, qui a fait du 5 décembre la « der des der » alors qu’elle aurait dû être « la mère de toutes les batailles » (le mot n’est pas des auteurs, mais nous ne croyons pas qu’il trahisse leur pensée). Les références aux mouvements sociaux de 1995 et 2010 qui étaient allés crescendo nous placent face à cette évidence que jouer la mobilisation « historique » au premier jour du conflit était se condamner à entrer dans le jeu « classique » d’un dialogue social auquel les forces populaires sont, depuis belle lurette, perdantes à tous les coups. Ainsi le gouvernement pouvait déployer tranquillement sa rhétorique infâme sur les bambins privés de leur famille à Noël avant de lancer son pas de deux, attendu !, sur l’âge pivot, ce alors même que l’affaire Delevoye aurait dû le placer dans les plus grandes difficultés. Critique du piège institutionnel, ensuite : les auteurs ont raison de souligner que « le passage en conseil des ministres et le basculement dans le temps parlementaire qu’il induit signent la fin d’une séquence pour le mouvement populaire ». En effet « dans les institutions, les rapports de force sont joués d’avance et l’exécutif peut soumettre le parlement à son bon vouloir ».
Alors, quoi, le mouvement contre la réforme Macron n’aurait été qu’une succession d’erreurs ou d’impasses stratégiques ? Non, car il y a eu le mouvement populaire. Dans la lignée des gilets jaunes, les grévistes de toutes professions ont prouvé un courage et une inventivité inouïs, et les auteurs leur rendent un hommage militant appuyé. Sur ce point cependant leur analyse n’en est pas moins implacable : « prolonger les mobilisations ne semble pas pour autant suffire à l’obtention de réponses. » Pis : « le temps joue contre la mobilisation et la conduit à s’étioler ». D’où une interrogation sur l’adéquation des moyens et des fins, sur la dimension souvent insurrectionnelle du conflit : blocages, avocats jetant leurs robes aux pieds de la garde des sceaux, etc., et fatalement sur la violence et son usage face à la violence sociale et à la « violence d’État ». Si l’on ne peut que se rendre au constat que « ce que les gilets jaunes ont obtenu le 10 décembre 2019 est la conséquence directe de la Grande peur qui a saisi le Tout Paris lors des actes 2 et 3  » (maigre victoire en vérité) nous croyons cependant devoir alerter sur la dialectique de la violence et de l’ordre dont nous faisions état dans ce billet, au plus fort justement du mouvement des gilets jaunes, et qui profite le plus souvent aux partis de l’ordre. La vraie gageure est de réfuter la rhétorique de la « condamnation de la violence » pour faire valoir qu’il ne peut y avoir d’ordre où il n’y a pas de justice. Comme l’affirment justement Cocq et Mokritzky, « la radicalisation est avant tout une réponse à la crise du politique. »
Quelles pistes, alors, compte tenu de cet état des choses ? L’essai comme la période nous laissent forcément dans l’expectative, mais ils nous donnent en même temps des clefs de compréhension et nous enjoignent de rester à l’affût. « Un discours fort, et pour tout dire insurrectionnel voire révolutionnaire, eût été de refuser de céder à l’immobilisme convenu et, portés par la conviction que la solution se trouve et se trouvera toujours au sein du peuple lui-même, en appeler à l’agrégation du peuple qui s’imposait », écrivent encore Cocq et Mokritzky à propos des centrales syndicales. Pessimiste de la raison, optimisme de la volonté : pour « sauver Phèdre et le mouvement social », « il ne tient qu’à nous de borner l’expérience du mouvement contre les retraites à un drame et non à une tragédie en sortant des chemins pavés pour ouvrir une nouvelle voie. »

Retraites, Impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire, Éric Jamet éditeur, 2020, 92 pages, 12 euros à commander chez l’éditeur.

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une semaine sous le bas-empire

Nombre, 7, Résumé, Adresse, Sept, Calligraphie

La semaine avait commencé sous de curieux auspices : les célébrations religieuses étaient à nouveau autorisées mais les manifestations, elles, restaient interdites. Étrange paradoxe en démocratie ! Les Français cependant n’ont pas oublié la rue, et pourraient bien y redescendre rapidement. Un sondage nous apprend par exemple que 42 % d’entre eux estiment que si la vie économique reprend son cours, il n’y a aucune raison pour que la contestation reste coite. Sagesse d’une société qui inventa la révolution citoyenne !
La situation sociale et la politique du gouvernement lui donnent en tout cas de sérieux motifs de protester. « Pas de changement de cap, mais un changement de rythme », a ainsi déclaré Philippe, le lundi 25 mai, en ouverture d’un « Ségur » de la santé dont sont exclus une grande partie des paramédicaux pourtant mobilisés au premier chef contre l’épidémie. Au menu de ces agapes ? Remise en cause discrète des 35 heures, (même la droite n’ose pas – il faut écouter Philippe Juvin sur France Info), maintien de la T2A, rien sur les embauches, rien non plus sur les lits. À ce stade des négociations, l’intention de l’exécutif est donc bien de payer les soignants en monnaie de singe : une augmentation salariale (dont on ne connaît pas la teneur), mais rien pour reconstruire le système de santé. Pourtant, n’est-ce pas aussi pour cela que se battent les infirmières, médecins et autres professionnels des soins ?
L’aide à la filière automobile était l’autre attente de la semaine. Il fallait au moins un discours présidentiel, le mardi 26, pour exposer ce plan que les petits télégraphistes se sont empressés de qualifier d’ « historique ». Historique, vraiment ? En trompe-l’œil, le montant de 8 milliards annoncé, qui comprend les 5 milliards de prêts garantis par l’État. Usée, la ficelle de l’incitation à l’achat – ceci sans aucune contrepartie écologique. Honteux, l’accord tacite de l’exécutif au plan de suppression de trois usines Renault, dont nous avons dit un mot ici. Stupide, qui plus est, puisqu’il s’agirait d’un côté de se mettre en œuvre de fabriquer des SUV, ces chars d’assaut urbains, et de se séparer, d’un autre, du site de Choisy, pourtant spécialisé dans le reconditionnement des pièces et vanté ès qualité pour ses mérites écologiques. En vérité, les vieilles logiques capitalistes et productivistes ont de beaux jours devant elles.
Le mercredi 27, le parlement a entériné, comme attendu, l’application « StopCovid ». (En avait-il le choix, ayant arraché au gouvernement un vote purement consultatif ?) Dans le registre des atteintes aux libertés, on connaissait l’argument du terrorisme, on expérimente désormais celui de la santé publique. « L’application ne pose aucun problème de données personnelles », répète à l’envi Cédric O, dont on ne sait plus bien s’il est membre du gouvernement ou VRP de la tech. Et de mettre en avant la « petite entreprise grenobloise » qui a conçu le procédé, sans paraître s’inquiéter des Gafam qui, en proposant le mouchard sur leurs plateformes, pourraient fonctionner comme de véritables aspirateurs à données. Ce n’était pas tout de ne pas leur en confier la réalisation, puisque c’est sur leurs appareils et leurs systèmes d’exploitation qu’on utilise l’application. Et l’État, dans tout ça ? C’est connu : il ne nous veut que du bien. Dangereux précédent que celui-là dans un contexte de rétrécissement général des libertés. Sur ce sujet il faut lire les arguments de Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme.
Au parlement, justement, la majorité n’en finit plus de se fragmenter, comme si chacun espérait grappiller une portion d’un pouvoir inexistant.  Alors qu’un neuvième groupe de 17 députés « ni dans la majorité, ni dans l’opposition » vient de surgir des profondeurs, 17 proches du grand vizir font à leur tour sécession tout en prenant soin de se déclarer « dans la majorité ». À quoi il faut ajouter 56 de leurs collègues, encore membres du groupe majoritaire de la majorité, pudiquement formés en « courant ». Vous n’y comprenez plus rien ? Nous non plus. « Façon puzzle », écrivions-nous dans ce billet. Mais, au fait, que pense de tout cela le chaperon des fidèles du président au Palais-Bourbon, l’ineffable Gilles Le Gendre ? « C’est au sein de LRM qu’est porté le dépassement du clivage droite-gauche. C’est tout de même nous les plus nombreux ! », déclare-t-il au Monde. « Nananère », aurait-il pu ajouter. En vérité, le « dépassement du clivage droite-gauche » par le haut a vécu. En coagulant autour de sa personne les intérêts de la bourgeoisie et en portant à son paroxysme la confusion idéologique des années 2000-2010, Macron a donné le signal d’une recomposition de la société politique autour du principe qui l’a toujours articulée au long des siècles : la lutte des classes.
Le jeudi 28, Édouard Philippe desserrait un peu plus l’étau refermé à la mi-mars sur la France. Dans une note publiée sur ce blog, à quelques jours du déconfinement, nous prédisions « l’apocalypse selon Macron ». C’était aller un peu vite en besogne : le reflux est net et cela est heureux. Y aura-t-il une deuxième vague ? Sera-t-elle haute comme un ou deux immeubles ? Nul ne le sait. Un jour on disséquera les chiffres, on discutera l’effet psychologique du virus sur les gouvernements du monde entier, on scrutera la manière dont ils se sont comportés. Pour le bilan, il est trop tôt. Mais ne faisons d’ici là aucun crédit à Macron, qui était le 7 mars au théâtre pour donner l’exemple, confinait la France entière le 16, et se lançait un mois plus tard, tête baissée, dans un déconfinement à hauts risques, en laissant à la société le soin de gérer l’intendance. Ne faisons non plus aucun crédit à son grand vizir, qui a poussé au maintien du premier tour des municipales quand tremblait la main du calife. Ne leur faisons, en bloc, aucun crédit, car s’il ne peuvent être tenus comptables de toutes les erreurs passées, ils s’en sont néanmoins tenus solidaires par leur politique de destruction du service public ; car ils se sont présentés au seuil de cette crise sanitaire dans un état inconcevable d’impréparation, après avoir brûlé des derniers stocks de masques lorsque l’épidémie commençait de quitter la Chine.
Flag, European Union, Brexit, Europe, GrungeCe vendredi 29 mai, enfin, nous commémorons les quinze ans du « non » au Traité constitutionnel européen. En 2005, l’étudiant en droit que j’étais avait voté « oui » à ce référendum scandaleux dans son principe comme dans ses suites. Bien des années après, je m’en suis complètement dessillé, en mesurant le prix que nous payons collectivement à l’ordolibéralisme et à la mise sous l’éteignoir de la démocratie. L’annonce du plan Merkel et Macron, suivie de peu par celle du plan Von Der Leyen le 27 mai, ne devraient pas changer cet état de choses, puisque les subventions et autres prêts seront encore et toujours conditionnés à ces « réformes de structures » qui ont défait les services publics français et failli noyer la Grèce dans sa mer Égée. On voit mal que les retraités et autres contribuables de Suède, des Pays-Bas ou même d’Allemagne qui nous jouent depuis des années la fable de la cigale et de la fourmi changent si radicalement leur manière de voir qu’ils acceptent une solidarité gratuite : celle que les humains se doivent les uns aux autres. Et que dire des pays pauvres, si peu nombreux à signer le moratoire « généreusement » concédé par le G20, après une note de l’agence Moody’s qui leur fait craindre, s’ils l’acceptaient, une dégradation de leur « note » et un renchérissement de leur dette. Les créanciers de la misère humaine sont loin d’avoir dit leur dernier mot.
Tandis que l’UE cherche son « moment hamiltonien », le désir de souveraineté frémit à nouveau par chez nous. Il faut alors définir ce concept si abondamment travesti, lorsque que la tradition rousseauiste, révolutionnaire, républicaine, l’a indéfectiblement attaché aux notions de « peuple » et d’ « intérêt général ». C’est justement ce que propose une tribune parue dans Marianne, cosignée avec quelques camarades sur la même longueur d’onde. La question subsidiaire est : cette souveraineté populaire doit-elle forcément et ad vitam æternam être conçue dans le cadre national ? Personnellement, je ne le crois pas. Les frontières sont une marque de l’histoire, et non pas une donnée intangible. Limiter le débat à l’alternative « européistes/eurosceptiques », c’est condamner les voies que pourrait emprunter l’humanité pour se faire plus proche d’elle-même. Or, elle n’en a jamais eu autant besoin ! L’Union du marché est vacillante ? Tant mieux : c’était un mauvais projet. Mais la santé, par exemple !, le social ou l’écologie, sont des terrains tout indiqués pour jeter les bases de nouvelles coopérations, réellement fructueuses, entre les peuples d’Europe et d’ailleurs.

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le détail qui tue

Jeep, Renault, Koleos, La Saleté, 4 X 4, OffroadMardi 19 mai, le Canard nous en apprend une bonne. Renault, sur le point d’ouvrir tout grand ses caisses pour y recueillir 5 milliards d’espèces sonnantes, trébuchantes, et garanties par l’État, s’apprête, exactement en même temps, à fermer plusieurs de ses « sites » français : Flins, Choisy, Dieppe. C’est ce qui s’appelle avoir le sens du timing. Certes, mais « c’était déjà prévu », affirme alors sans honte la direction du constructeur, nous faisant presque pleurer sur son sort, lorsqu’elle rémunérait encore Carlos Gohsn à hauteur de 7,4 millions d’euros en 2017.  La nouvelle prive Bruno Le Maire de son jeudi de l’Ascension, l’oblige à délaisser l’habit blanc du premier communiant pour l’uniforme bleu du gendarme. « Je n’ai pas encore signé le PGE », rappelle-t-il dans un sursaut de bon sens, demandant aux bénéficiaires des aides à l’automobile de localiser en France « leurs activités technologiquement les plus avancées » – « contrepartie » dont on comprend aisément qu’elle ne vaut pas un pet de lapin. Au passage, on a du mal à croire que l’État, qui détient 15 % du capital de Renault, n’ait pas connu les détails d’un plan d’économies dont les grandes lignes et les objectifs avaient été dévoilés dès l’automne… Mais l’important n’est pas là. Le détail qui tue tient aux raisons qui poussent Renault à sélectionner telle ou telle usine pour satisfaire l’appétit de son actionnariat. Ainsi, le Monde du 21 mai précise utilement que celle de Dieppe « n’est pas équipée pour fabriquer le futur SUV Alpine ». 386 salariés risqueraient donc de se retrouver sur le carreau parce que l’outil de production ne permet pas de sortir un modèle de véhicule dont les études montrent qu’il est à la fois plus émetteur en CO2 et plus dangereux pour les autres utilisateurs de la route… Le SUV Alpine serait hybride ou entièrement électrique que cela ne changerait pas grand-chose à l’affaire : le poids de ce véritable char d’assaut nécessiterait une batterie plus importante, donc plus de ces terres rares extraites dans des conditions épouvantables, en Chine et ailleurs. La loi du marché et la compétitivité du secteur automobile français justifient-elles de jouer avec la vie humaine pour exciter le désir d’ostentation des consommateurs ? Il est permis d’en douter. Vanitas, vanitatis : en vérité, le capitalisme fait courir le monde à sa perte. 

Le Moniteur, hebdomadaire du BTP, se réjouit de la fixation des municipales en juin.

Tout est malheureusement à l’avenant dans un système politique qui succombe encore une fois, malgré la pandémie, malgré la perspective de l’effondrement climatique, aux intérêts boutiquiers de ses mandataires. Ici, on met sous perfusion la grande industrie sans lui imposer la moindre condition sociale ou environnementale sérieuse ; là, au lieu de laisser passer quelques mois pour permettre aux élections municipales de se dérouler dans des conditions  démocratiques et sanitaires satisfaisantes, on en fixe sans délai le second tour en songeant : « quand le bâtiment va, tout va ». 36 maires de grandes villes, de mèche avec le gouvernement, se sont ainsi compromis à demander la tenue de ce second tour* au nom de la « commande publique ». Les beaux discours sur le « monde d’après » valent-ils encore quelque chose, lorsque tous ceux qui les prononcent œuvrent à accélérer la fuite en avant ? L’économie est une donnée à prendre en compte, cela est certain. Mais aux partisans des vieux réflexes, pressés de faire redémarrer tous les chantiers en même temps, on peut objecter qu’à l’échelle des siècles et de l’humanité, quelques mois de réflexion sur l’opportunité, la nature, le modèle des investissements publics et leur participation à une « transition écologique » – de plus en plus chimérique – n’auraient pas été un luxe.


*Sur l’organisation des municipales, il faut lire l’excellent billet de François Cocq.

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un avant-goût du monde d’après

Il aura suffi que M. Macron et Mme Merkel topent sur un plan à 500 milliards pour que la presse de la meilleure tenue parle de « révolution »*. Il est vrai que le mot est galvaudé depuis que le Sôter de 2017 a commis sous ce titre un opuscule tout ce qu’il y a de plus conservateur – économiquement, socialement et politiquement s’entend. Comme souvent pourtant la presse se trompe : l’argent promis n’est pas gratuit et devra d’ailleurs être remboursé rubis sur l’ongle. « Il n’y a pas d’argent magique », on vous dit ! Ainsi, instruits des erreurs du passé, nos vénérés dirigeants s’efforcent de les répéter sinon en préparant une nouvelle crise des dettes souveraines, du moins en forçant les futurs emprunteurs à reprendre, un jour, une bonne dose de rigueur budgétaire. La vérité est qu’en acceptant le principe d’un plan de relance, la RFA ne fait pas son aggiornamento budgétaire : elle garde l’Europe sous sa coupe. Et la France à sa remorque.
Pas plus tard que le vendredi 14 mai, désireux de rendre au pays sa « souveraineté économique », Emmanuel Macron avait justement convié à sa table tout ce que l’économie compte de beaux esprits de ce côté-ci du Rhin  : Daniel Cohen, Patrick Artus, Philippe Aghion, Élie Cohen, Jean Pisani-Ferry, etc. « C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures », paraît-il. Ce dicton populaire a dû inspirer l’hôte de l’Élysée, que l’on sait proche des gens. À coup sûr, ces conseillers sont les mieux placés pour dénoncer les dysfonctionnements d’un système dont ils sont pour certains des porte-parole, pour d’autres des observateurs peu critiques.
Blague à part, M. Pisani-Ferry aura plutôt profité de l’occasion pour rappeler à son hôte, par a + b, pourquoi il est dangereux d’annuler les dettes publiques détenues par les banques centrales, comme il l’exposait dans Le Monde du lendemain. Le sujet est crucial, puisqu’il détermine la capacité des États à investir dans le social et l’écologie, à opérer ou non la transformation que nombre de nos dirigeants prétendent appeler de leurs vœux. Au fond, la question est simple : nous doterons-nous des moyens du changement, ou aimons-nous mieux repartir dans un cycle « relance productiviste/austérité destructrice » ?
Aux arguments des gardiens du dogme monétaire nous préférerons ceux, plus convaincants, développés par Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean dans Alternatives Économiques peu de jours auparavant. « Pour libérer des marges de manœuvre immédiate aux États, la meilleure solution est l’annulation pure et simple des dettes publiques détenues par les banques centrales nationales de l’Eurosystème pour le compte de la BCE », écrivent-ils, concluant sans ambage : « c’est possible juridiquement et comptablement, en même temps que nécessaire moralement et économiquement. »
Sur l’échiquier politique, M. Mélenchon ne dit pas autre chose et a motivé et documenté sa position dans un billet publié sur son blog le 19 avril. D’autres, faute sans doute d’être parvenus à s’accorder sur ce point pourtant essentiel, restent en arrière de la main. Dans une tribune au titre plus descriptif que performatif (« Au cœur de la crise, construisons l’avenir »), 150 figures de la « gauche » et de l’ « écologie » jouent sur du velours, évitant le mot qui fâche : « On attend de l’Europe qu’elle conduise durablement une politique monétaire à la hauteur du risque actuel, mais aussi qu’elle mette en œuvre des formes inédites de financement en commun pour empêcher une hausse de l’endettement des États, en particulier les plus affectés par la crise sanitaire. Il faudra aussi dès les prochains mois engager le chantier de la restructuration des dettes héritées des crises successives. » Quant à Mme Le Pen, après avoir tancé les Grecs en 2015 (« une dette est une dette »), elle confirme son souci de l’orthodoxie budgétaire en jugeant que « la France devra rembourser sa dette ».
Durant cette même semaine riche en passes d’armes théoriques, 300 parlementaires du monde entier, emmenés par M. Sanders, ont demandé l’annulation pure et simple de la dette des pays pauvres, dans une lettre adressée au FMI et à la Banque Mondiale. Desserrer l’étau budgétaire autour des pays les plus riches, menacés de paupérisation, ôter la botte impérialiste de la nuque des plus pauvres, menacés d’effondrement : voilà deux mesures qui pourraient raisonnablement compter parmi les premières pierres du « monde d’après »… si les satrapes d’ici et d’ailleurs avaient d’autres priorités que de protéger les intérêts (financiers) de leurs mandataires. Mais pas plus que pour effacer la dette de leurs concitoyens, ces messieurs-dames ne veulent effacer celle de nos frères et sœurs du Sud, qui voient poindre, après le covid-19, une crise bien plus grave et durable. Alors même que M. Macron avait plaidé pour l’ « annulation » de la dette africaine le 13 avril, l’exécutif français a jugé à propos, trois jours plus tard, de qualifier d’ « avancée historique » le « moratoire » scandaleux adopté par le club de Paris et les créanciers des pays émergents. Faut-il s’en étonner ?
Parti comme c’est, le programme n’est donc pas « on recommence à zéro », mais « on continue et on accélère ». Le processus de destruction créatrice à l’œuvre dans l’économie mondiale suffira à nous en convaincre. Tandis que des milliers de « petits » – PME, commerçants, artisans – qui font vivre notre économie et nos villes sont aux abois, les grandes compagnies qui structurent le capitalocène et œuvrent avec méthode à la destruction du vivant s’en sortent toutes à peu près, les Gafam confortant même leur position en haut de la chaîne alimentaire – Amazon loin devant. Parmi les rares secteurs réellement et durablement plombés par le covid-19 : l’aviation. De fait, les compagnies aériennes ont cloué la plupart de leurs avions au sol depuis plus de deux mois, et beaucoup pourraient ne pas s’en relever. En France, à la nationalisation qu’il nous faisait miroiter, le gouvernement a préféré le « prêt garanti », sans doute pour ne pas fâcher son associé néerlandais. Partout, on s’apprête à « écrémer » : faire voler moitié moins  de temps les pilotes et licencier, surtout, des milliers d’hôtesses, stewards et personnels au sol. Dans leur sillage, les avionneurs en prennent un sérieux coup, qui voient leurs carnets de commande s’effacer comme une ardoise magique… comme ceux de leurs milliers de sous-traitants (moteurs, électronique embarquée, radars, radios, etc.). Comment faire pour les maintenir à flot ? Actionner, peut-être, les leviers de la commande militaire et des contrats d’armement ? La logique du marchand de canons est hélas bien souvent le « dernier argument » des systèmes en crise. Quand on sait que les seules activités qui ont continué pendant le confinement, hors santé et alimentaire, sont les opérations militaires, de guerre, d’entraînement ou de démonstration de force, on se dit que la folie humaine a de beaux jours devant elle.
En somme : suivez les encours des prêts aux États, les cours de la bourse et les ventes d’armes, et vous comprendrez pourquoi le monde n’est pas près de changer.


* Virginie Malingre, « La France et l’Allemagne proposent un plan de relance européen de 500 milliards d’euros », LeMonde.fr, 18 mai.

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