le piège autoritaire

En inaugurant ce blog, après trois mois de mobilisation des gilets jaunes, nous nous risquions à la conjecture avec un billet intitulé « la violence et l’ordre : 1848-2019 ». Ce thème était aussi la conclusion d’un petit livre écrit au printemps 2019 et paru… en juin 2020 : Marx rapatrié, une réflexion sur la situation politique actuelle à partir du génial 18 Brumaire de Louis Bonaparte ; l’idée d’une tentative de révolution citoyenne dégénérant en involution autoritaire. Un piège, en somme.

Il faut dire que depuis l’été 2018, l’autorité est petit à petit devenue le mantra du pouvoir en place. Il y a eu Benalla à la Contrescarpe, signe avant-coureur, anecdotique mais symbolique, de l’inévitable raidissement. Il y a eu surtout le 1er décembre sur les Champs-Élysées, suivie de près par l’apparition, en contrepoint des gilets jaunes, d’une resucée du parti de l’ordre, dont les mots comme les silences secondaient efficacement la violence de l’État sur les populations en révolte. Il y a eu enfin le tournant « régalien » du quinquennat, façon polie de reconnaître que même pour un président issu d’un quinquennat PS, l’épicentre de l’électorat se trouvait désormais à droite, très à droite. Ainsi, tandis que les gilets jaunes répondaient à l’invitation présidentielle lancée un an plus tôt en brodant « on vient te chercher chez toi » sur le motif inventé par les supporters de l’OM, Macron susurrait aux électeurs de Fillon et de Le Pen « je viens vous chercher chez vous ».

Course folle, que celle dans laquelle s’est engagé le roi-président, lorsqu’il a eu compris que sa « révolution » en carton de 2017 ne pourrait être mise en œuvre qu’au prix d’un serrage de boulons sans précédent de la mécanique sociale.
Lorsqu’il a eu compris que pour renouveler son hold-up de la présidentielle, il lui faudrait adopter un tout autre langage que celui imprimé sur le papier glacé de sa profession de foi. Plasticité de l’énarque dépourvu de toute conviction démocratique solide, mais capable de déployer sa formidable capacité d’adaptation pour faire perdurer l’ordre dont il a gravi les degrés à une vitesse surprenante. D’autres n’avaient pas osé ; lui, si. Avons-nous précédemment parlé de « bas-empire » ? On pourrait tout aussi bien parler de « chute de la République ». Car avec l’effacement des termes du contrat social, c’est bien la République qui vacille, emportée par la logique autoritaire de son avatar monarchique.

C’est encore le rapport à l’autorité qui trace le mieux la ligne de démarcation entre un régime républicain et un régime antirépublicain. 
« le cancer de la société, c’est le non-respect de l’autorité », dit Darmanin*. Wauquiez, avait dit en son temps « le cancer de la société, c’est l’assistanat » – c’est que les deux slogans fonctionnent en symbiose. Est-il utile de préciser que nous ne sommes d’accord, ni avec l’un, ni avec l’autre ? Que nous réfutons de toutes nos forces ces mensonges et ces bassesses ? Le cancer de la société, ce qui la ronge et la désagrège, ce qui partout métastase et prolifère, ce qui étouffe ses fonctions vitales, c’est l’inégalité. Une inégalité de plus en plus mal dissimulée derrière le cache-misère des «grandes conquêtes sociales » en décomposition. Une inégalité qu’il faut désormais faire accepter à coups de matraques, de balles de caoutchouc, de gaz lacrymogène… et de sanctions pénales. Car sans ces moyens coercitifs, comment faire accepter l’inacceptable ? La vente à l’encan des services publics, le détricotage du code du travail, de l’assurance chômage et bientôt des retraites, l’assèchement des cotisations sociales, la réduction des impôts de production – sans contrepartie !, la précarisation de l’emploi depuis trente ans, les quartiers populaires qui s’enfoncent encore plus profondément dans la misère et la relégation (comme en témoigne une lettre à Macron signée par plus de cent maires de villes pauvres)… sans oublier l’abandon pur et simple des 863 Bridgestone et de leurs familles, qui viennent rejoindre la longue liste des Conti et autres Florange, sacrifiés à la loi du marché. « Le politique ne peut pas tout », vous dit-on ! Mais s’il ne peut pas empêcher les êtres humains de tomber dans la misère, alors, que peut-il ?

Parce que l’État veut faire accepter l’inacceptable, alors l’État doit être inexpugnable… et sa police, intouchable.
(Nous ne cautionnons pas : nous déroulons seulement la logique à l’œuvre.) Le « livre blanc » tout juste paru sur la sécurité intérieure, qui ne dit pas un mot des violences policières… en dit justement très long. Ainsi Castaner se tenait « derrière sa police », mais la lâchait dans les faits en la dressant, dans sa fonction de « maintien de l’ordre », contre la population qu’elle était censée « protéger et servir ». Ainsi Darmanin porte l’interdiction de diffuser des images de policiers, faisant réagir la Défenseure des droits et le Conseil des droits de l’Homme de l’ONU… mais pas Macron, initiateur de ce parjure démocratique, juché sur son Olympe jupitérien. Ceci n’est pourtant rendre service ni à la police, ni à la population. Ceci est même inacceptable dans un État de droit. Inédit dans l’histoire récente. Gravissime pour ce qui reste de notre société.
Seul horizon visible justement sous ce ciel lourd : le rétrécissement des libertés. Déjà on parle d’une nouvelle coupe sombre dans la loi de 1881 sur la liberté de la presse. À ce propos nous suivons Raphaël Kempf lorsqu’il écrit : « C’est donc par un étrange renversement que l’État semble devenir le dépositaire légitime de la bonne liberté d’expression. »** L’enfermement physique du confinement – peut-être nécessaire dans son principe, sans doute discutable dans ses modalités – n’est que la partie émergée d’une mise en cause totale des libertés publiques, qui suivent la pente inexorable des droits sociaux.

Mais le piège ne s’est pas encore refermé. Il est seulement en place, planqué dans les feuillages, béant, garni de ses dents innombrables, rouillé d’avoir trop servi et pourtant toujours terriblement vorace.
L’histoire facétieuse semble vouloir nous placer dans la même gangue qu’en 2002, dans la même gangue qu’en 2017, et rien pour l’instant ne permet de croire que nous pourrons en sortir. Pour notre malheur, la logique personnalisante, plébiscitaire, césariste de nos institutions, fait tout dépendre d’un duel entre deux versions de l’autoritarisme : une qui a été forcée de se dévoiler dans l’exercice du pouvoir, une autre qui s’est ingénieusement dissimulée sous une peau de mouton, comme en témoigne un invraisemblable compte rendu d’entretien avec Marine Le Pen, renommée par le Le Point « l’amie des chats »***.
Pour quel résultat au final ? Le dégagiste de 2017 sera-t-il l’arroseur arrosé de 2022 ? Il est trop tôt pour le dire. Fourquet interrogé par Le Monde affirme que « le score de Trump est hors d’atteinte de Le Pen »****. Les limites d’une telle comparaison mises à part, nous croyons qu’il faut raisonner autrement ; que pour tout un tas de raisons grossièrement exposées dans un précédent billet, le passage vers l’Élysée, dans l’hypothèse d’un duel Macron-Le Pen, sera étroit comme le chas d’une aiguille.

Ironiquement, le parti de l’ordre « canal historique » est subclaquant.
Alors qu’il se cherche un candidat pour son élection-phare, il se rend compte qu’il n’a plus d’espace, ni d’un côté, ni de l’autre. Signe de la mort prochaine des institutions gaulliennes, désertées par le parti qui pouvait le mieux en revendiquer l’héritage ? L’utile enquête du député Aubert, publiée dans le journal libéral L’Opinion*****, conforte les pronostics qu’on entend depuis quelques semaines dans le marigot droitier. Par ordre de préférence chez les adhérents LR : Retailleau, Bertrand. Autrement dit un second rôle, quel que soit le nom qui sortirait du chapeau. Pourquoi en effet choisir l’une ou l’autre copie, quand on peut élire l’original, c’est-à-dire Le Pen ou Macron ? À notre avis, le premier peut-être ferait entre 8 et 12, quand le second se ratatinerait au niveau du PS de 2017, fourchette haute, entre 6 et 10. Leurs électorats respectifs auraient alors comme seule option de porter leurs suffrages, au second tour, soit sur le champion de l’extrême centre, soit sur la championne de l’extrême droite… comme du reste tous les Français qui ne se sont pas encore résolus à l’abstention. Vous avez dit «otages » ?

De l’autre bord on ergote et se divise. Cela est bien normal car s’il y a « une droite », toujours prompte à se rassembler, il y a « des gauches », tout aussi promptes à se crêper le chignon.
Question de stratégie, d’idéologie… de sociologie ? Nous avons vu Mélenchon se lancer, comme attendu, dans la course où sa démarche «populiste » de 2017 lui avait permis de marquer un bel essai. Cette élection présidentielle peut-elle être la sienne ? Peut-elle seulement être la nôtre ? Par nature elle n’est pas celle de l’égalité, mais celle qui doit permettre de « refermer le gouffre anarchique », pour reprendre la formule prêtée par Las Cases à Napoléon. Et le refermer à tout prix. Nous faut-il donc l’endosser ? En sommes-nous encore au point de faire comme si nous y croyions ? …à moins qu’elle ne permette effectivement de faire levier ? Ceci dans le fol espoir d’une constituante, d’un déblocage par le bas de la situation institutionnelle, d’un réinvestissement par le peuple de la société politique. Car c’est bien par le consentement populaire, et non pas par la trique, que nous résoudrons les grands problèmes de notre temps : répartition des richesses ; rééquilibrage écologique. Le mécanisme, autoritaire par excellence, de la « rencontre d’un homme et d’un peuple » pourrait-il servir à une entreprise révolutionnaire ? Laissons-nous le temps d’y penser un peu.

On ne sait pas d’ailleurs de quoi demain sera fait, ni ici, ni tout autour de nous.
Biden élu apaisera peut-être un peu la situation aux Proche et Moyen-Orient… Encore que. L’exemple d’Obama, qui s’était montré particulièrement inepte en Syrie et en Irak, inexistant sur la question israélo-palestinienne, peu convaincant en Iran, n’autorise pas à espérer beaucoup. Tandis que ces territoires stratégiques parmi d’autres sont le jeu d’influences où la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan se poussent du col, tous les yeux sont rivés vers la Chine de Xi Jinping. Elle a montré sa capacité de rebond en affichant des taux de croissance qui feront bientôt des Occidentaux ses obligés, et elle tope déjà avec ses nouveaux partenaires commerciaux du Sud-Est asiatique sur un accord commercial sans précédent. Le mantra des prochains mois, donc, quand « les lutins du Père Noël auront bien respecté les gestes-barrières », selon le vœu de Castex, décidément plus Père Fouettard que Santa Claus, pourrait être celui-ci : ne pas se laisser distancer par la Chine. Quoi de plus enviable, pour nos dirigeants bien-aimés, qu’un parti-État qui fait travailler sous sa férule des centaines de millions d’êtres humains ?
Enfin, tant qu’on bosse, au moins, on n’a pas à réfléchir…


*Le Parisien – Aujourd’hui en France, 15 novembre 2020.
** Libération, 25 octobre 2020.
*** Du 12 novembre 2020.
**** Du 10 novembre 2020.
***** Du 16 novembre 2020.

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