une politique de la peur

« Une politique de la peur », par Vieuvre — Site de l’artiste par ici : vieuvre.fr

Nous avions laissé Jupiter dans la peine, privé de son command-car, lors d’un 14 Juillet pluvieux. Cette fête, jadis fête de la Fédération, donc de la Révolution, devenue malgré elle fête de la cocarde et du godillot, mais dépourvue de son lustre habituel, de ses bruits de chars et de bottes, ne présageait rien de bon pour un acte II du quinquennat qu’on nous avait promis « régalien ». C’est qu’entre-temps, la pandémie avait fait passer au second plan les lubies militaires de celui que la Constitution de la 5e République, dans son immense sagesse, a fait le « chef des armées ».
Au même, pourtant, l’actualité internationale était sur le point d’offrir des occasions de briller dans le concert des nations, ou du moins dans les ex-colonies et autres zones d’influence de l’empire déchu. Au Mali, où l’éviction de Keïta par ses généraux n’est pas du goût de Paris, qui n’a rien vu venir ; au Liban, surtout, où Macron se croit encore nanti d’un mandat de la SDN.
Mais ce n’est pas en crapahutant extra-muros qu’un président en exercice se refait une santé politique. Macron le sait et mise plutôt sur l’agitation de la symbolique régalienne au sein des frontières nationales, avec pour objectif de ratisser large, à droite, en vue de la présidentielle. De fait, la peur est devenue le mantra d’un exécutif tout autant convaincu qu’il ne peut gouverner que par elle et qu’il ne pourra être reconduit qu’en l’excitant.

Pour son premier déplacement en province, Castex, qui nous ferait presque regretter l’ex-grand vizir, s’était ainsi rendu à Dijon, dans le quartier des Grésilles, pour réaffirmer l’« autorité » de l’État, l’une des trois « valeurs » de sa devise républicaine revisitée. Fin juillet, Darmanin, son ministre de l’intérieur, bientôt démissionnaire de sa bonne ville de Tourcoing où il venait d’être brillamment réélu par 15% du corps électoral, et toujours sous le coup d’investigations dans le cadre d’une plaine pour viol, mettait à la mode le terme d’«ensauvagement » jusqu’alors surtout prisé à l’extrême droite. Une vidéo digne de la propagande des narcos mexicains, mais filmée en Isère, à Grenoble, allait lui donner l’opportunité de joindre le geste à la parole : le 26 août, une cinquantaine de membres des CRS, BAC et autres gardiens de la paix du coin étaient priés d’aller s’esbaudir dans la cité où avait été faite la fameuse vidéo, entourés, pour la galerie, d’une nuée de caméras. Bilan : aucune interpellation, aucune saisie de drogue, mais une polémique inutile avec Éric Piolle, le maire de la ville, et le constat implacable que si nous ne manquons pas de journalistes pour couvrir les opérations de communication de la place Beauvau, nous manquons en revanche cruellement de policiers de proximité capables de gagner la confiance de la population. Triste besogne en vérité que celle assignée par Darmanin à des fonctionnaires qui ont prêté serment de « protéger et servir ». Patatras !, quelques jours plus tard,  le peuple amusé découvrait que l’opération de police la plus ridicule de l’histoire de France avait pour origine le tournage d’un clip de rap. Qu’à cela ne tienne, le procès des seconds couteaux des attentats de janvier 2015 permettrait au ministère d’affirmer qu’une « demi-douzaine » d’attentats terroristes avaient été déjoués dans les derniers mois. La peur, donc, toujours et encore.  

« Et la justice, dans tout ça ? », me direz-vous avec raison. L’autre attribut de l’État régalien n’est pas moins malmené par la Macronie. Les tribunaux seront-ils dotés de personnels nouveaux au titre du budget 2021 ? Ce serait bien le moins, car, comme la plupart des services publics, l’institution judiciaire est exsangue, la faute à trente années de dégraissage du Mammouth. Mais pour quelle politique ? Donner un peu d’air aux juridictions, sans doute. Faire peur au tout venant, également. Ainsi des velléités de réforme du droit pénal des mineurs, en passe d’être aligné sur celui des majeurs. Ainsi des mesures de sûreté imaginées par le gouvernement après qu’un condamné a purgé sa peine, heureusement censurées par le Conseil constitutionnel.
Pour qu’il y ait une justice dans ce pays, encore faudrait-il qu’il y ait un ministre de la justice. Dangereuse sortie de route, pour le stentor des prétoires, que d’accepter un ministère où il ne pouvait que finir pieds et poings liés dans son propre bureau. Dans une récente tribune publiée par 
Le Monde, deux hauts magistrats, MM Molins et Nadal, fustigeaient son «manque d’ambition » s’agissant de l’indépendance du parquet. N’est-ce pas tout autant le manque d’indépendance du parquet, qui doit être questionné, que celle de son ministre de tutelle ? En juillet, les mauvaises langues, bonnes connaisseuses des arcanes du pouvoir, affirmaient que le célèbre pénaliste n’avait pas pu choisir un seul membre de son cabinet. Rien que de très habituel, sous la 5e, pour celles et ceux qui se retrouvent propulsés «ministres » sans être énarques ni barons d’un grand fief, ou, à tout le moins, dans les petits papier du prince. Mais se peut-il, en démocratie, que la directrice de cabinet du ministre de la justice, Mme Malbec, soit la compagne du directeur général de la Police nationale ? Sans porter aucun jugement sur le travail de ces deux professionnels, cette seule situation de potentiel conflit d’intérêts interroge. Se peut-il aussi que la seule conseillère choisie par Dupond-Moretti, la magistrate Charlotte Bilger, ait été évincée du cabinet au bout de trois jours, et se trouve être, par un étrange hasard, celle-là même qui mit en examen le nouveau haut-commissaire au plan, l’inoxydable François Bayrou, dans l’affaires des assistants du MoDem au Parlement européen ?
« Not only must Justice be done ; it also must be seen to be done », a dit le juge Hewart, fondant ce qu’on appelle de nos jours, en matière de justice, la « théorie des apparences ». De la seule apparence de justice, nous sommes encore loin, assurément, avec un garde des sceaux lui-même sous la garde du monarque. Chipoter sur l’ensauvagement ne rendra pas au titulaire du poste son autorité, mais peut-être un peu de sa dignité égarée. 

La peur du gendarme imprime sa marque jusqu’à la politique sanitaire. La Saint-Napoléon n’était pas encore arrivée que Castex demandait aux préfets d’étendre l’obligation du port du masque dans l’espace public. Deux semaines plus tard, le même annonçait la généralisation de cet accessoire dans les rues de Paris, tandis que les préfets d’ici et d’ailleurs adoptaient la même mesure stupide, dont pas un professionnel de santé sérieux n’accrédite l’utilité, y compris ceux qui, avec raison, réclamaient en leur temps la même obligation en lieu clos. Depuis lors, dans la capitale, à Marseille et dans maintes villes de France, on peut tranquillement trinquer au café, mais le péquin qui veut simplement respirer dans la rue ou dans les jardins pour sa promenade solitaire est prié de se couvrir le visage. Heureux cyclistes et joggeurs parisiens, que l’intervention efficace de la municipalité a exemptés de cette obligation ridicule ; malheureux vieillards et autres gens moins agiles qui n’ont le choix que de se couvrir le nez ou de se claquemurer chez eux ; honteuse méthode de la mairie de Paris qui pense aux yuppies et oublie les vieux. Dans ce panorama ubuesque de la France contemporaine, les pauvres paient le prix fort : le contrôle social s’exerce avec encore plus de force sur ceux qui n’ont pas de chez-soi, ou un chez-soi trop exigu.

Voici donc l’ambiance pesante, l’ambiance de peur, dans laquelle vit une population par ailleurs sous la menace rhétorique d’un reconfinement généralisé, et, pour une bonne part d’entre elle en tout cas, dans l’attente du choc social qui interviendra inéluctablement d’ici à la fin de l’année. Police, justice, santé ; la stratégie est limpide : cranter à droite. Compter que Macron se retrouvera, dans un mouchoir de poche, au second tour de 2022 face à Le Pen. Compter qu’il battra Le Pen comme il a fait en 2017. Calcul hasardeux — nous avons écrit pourquoi — mais calcul propre à convaincre certains caciques de l’ancienne UMP, plus redevables ou plus clairvoyants que leurs compagnons voués à finir dans le dernier carré. Ainsi Christian Estrosi, l’un des rares à avoir compris qu’extrême droite et extrême centre s’étaient partagé, une fois pour toutes, les rebuts de l’héritage gaulliste.
Pendant ce temps-là, à gauche, on se cherche des poux. 
 

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