un problème démocratique

France, Police, Révolution, Violence, Français, La LoiCette semaine, la mort de George Floyd a connu ses premières répercussions politiques de notre côté de l’Atlantique. Ceci grâce à la mobilisation du collectif Vérité pour Adama et des nombreux citoyens venus, à son appel, manifester devant le tribunal de Paris (admirable Assa Traoré, qui a refusé l’invitation à « prendre le thé » de la garde des sceaux, en rappelant l’exigence démocratique de séparation des pouvoirs !) ; grâce aussi au travail de plusieurs organes de presse (Arte Radio, StreetPress, etc.), nourri par les témoignages courageux d’agents de la force publique qui ont fait passer leur devoir républicain avant tout esprit corporatiste ou de conservation personnelle.
N’en jetez plus, la coupe est pleine : dimanche, Macron exige de son ministre de l’intérieur qu’il « accélère sur la déontologie policière ». Il est vrai que les propositions demandées en janvier pour « améliorer » cette déontologie avançaient à pas comptés, et, comme souvent sous ce régime où le secret est une vertu et la hiérarchie un dogme, à l’abri du regard public. Pas plus tard que le lendemain, M. Castaner, qui, depuis sa nomination place Beauvau, à la veille de la révolte des gilets jaunes, s’était constamment dit « derrière » les forces de l’ordre, lorsqu’il aurait au contraire dû être « devant », tient une conférence de presse. Il y annonce la fin de la technique de l’étranglement (que la mort de Cédric Chouviat n’avait pas suffi à faire cesser…) et la suspension systématique des auteurs de propos racistes, faisant réagir aussi sec des syndicats qui ne perçoivent pas, semble-t-il, la coïncidence entre l’intérêt de la profession et celui de la population tout entière.
Faut-il se réjouir de cette « prise de conscience » ? Oui, mais avec modération.
Premièrement parce que la technique de l’étranglement sera remplacée par l’usage du Taser, nouvelle qui ne satisfera personne à part la société états-unienne Axon, qui a fait sa fortune de la fabrication de ces vraies-fausses « armes non létales ».
Deuxièmement, parce que Macron, as de la prestidigitation, pourrait avoir trouvé ainsi un expédient pour éviter la critique de sa propre politique de « maintien de l’ordre », dont il était question dans mon précédent billet. Depuis plusieurs jours, en effet, c’est sur le « racisme dans la police » que se concentrent la communication du gouvernement et, de plus en plus, le débat public, qui plaque volontiers et sans nuance la protestation Black Lives Matter sur la situation française. Avec le risque de faire de l’identité un point focal, sans véritable changement dans les faits. (Voyons au passage comme la « sociétalisation » du racisme dans les années 1980 a fait avancer la cause de la « Marche des beurs » : près de quarante ans plus tard, nous en sommes – quasiment – toujours au même point…) « Ré-encastrer » la lutte contre le racisme dans la lutte démocratique et sociale au sens large est donc une urgence absolue.
De fait, si le racisme est une composante essentielle du problème de l’usage de la « violence légitime » – aux États-Unis, où l’héritage de l’esclavage structure toujours la société politique*, comme en France, où le passé colonial conditionne encore maints réflexes au sein de l’État – il ne le résume pas à lui seul. La brutalité de la réponse policière lors des manifestations de gilets jaunes et contre la retraite à points n’a évidemment rien à voir avec du racisme (la majorité des manifestants n’appartenaient pas à des « minorités visibles » et beaucoup ont perdu un œil ou une main dans l’affaire), mais avec une pratique autoritaire du pouvoir, contraire en tout cas à l’article 12 de la Déclaration de 1789 qui proclame que la force publique est « instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée ». Or, sur ce chapitre, nous n’avons entendu encore aucun mea culpa de l’exécutif – plutôt des satisfecits – ni aucune remise en cause de la doctrine d’emploi. La retrait de la grenade GLI-F4 est la maigre concession d’un pouvoir qui ne veut rien céder sur la méthode.
C’est pourtant bien cette question, au cœur d’un pacte démocratique douloureusement malmené ces derniers temps, qui doit nous occuper, aussi vrai que toutes les citoyennes et tous les citoyens ont le droit de voir leur sûreté et leurs libertés effectivement garanties : habitants des banlieues descendants de l’immigration africaine qui subissent, depuis des lustres, humiliations et violences, dans le coupable silence de la société médiatique et politique, manifestants empêchés de porter leurs revendications et simples usagers du service public de la police.
Ces combats ne s’excluent pas : ils se rejoignent. Dévoiler le lien entre l’économie de la relégation sociale, l’usage antidémocratique de la force et les schémas idéologiques racistes : voilà le moyen de faire cause commune sur des mots d’ordre porteurs d’espoir pour l’avenir, en évitant le piège de la diversion et le risque de la parcellisation. N’est-ce pas ainsi que l’on refait peuple ?
Il est amusant au passage de constater que ce type de crise conduit en général le cuistre à tomber le masque. Ainsi M. Bardella, porte-parole bien peigné du RN, qui accuse le gouvernement de « lâcher » la police, dans une grossière opération de dragage électoral. Ce genre d’échantillon donne une bonne idée de la manière dont ceux qui ont fait de la xénophobie leur mantra utiliseraient la force « publique » pour réprimer l’expression populaire, si, par malheur, ils accédaient au pouvoir. Les citoyens dans toutes leurs composantes auraient à en souffrir ; le racisme deviendrait la manifestation la plus abjecte d’un pouvoir fondé sur la peur ; la politique menée prétendument au nom du peuple ne servirait que les intérêts des puissants.
Il est hélas probable que nous n’ayons encore rien vu.


* Il faut regarder à cet égard l’excellent film-documentaire de Raoul Peck, sur les mots de James Baldwin : I am not your negro (diffusé sur Arte).

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le demos et le kratos

C’est par la mort de George Floyd qu’il aurait fallu commencer notre récit de la semaine du 25 mai, et par les manifestations qu’elle a immédiatement déclenchées à travers les États-Unis. Y a-t-il plus symptomatique de cette ambiance de bas-empire que la révolte en cours outre-Atlantique ? Dans un autre billet, nous espérions que le printemps du confinement se transformerait en un été des peuples. Nous n’imaginions pas alors que le boomerang de l’histoire atteindrait à la nuque l’avatar clownesque de l’Amérique triomphante: Donald Trump et tout ce qu’il charrie d’abominations et d’outrances. Il est heureux qu’au lieu de dégénérer en guerre des « races », le racisme structurel aux États-Unis donne naissance à une lutte politique inédite. Cette lutte prendra-t-elle enfin un tour social ? On l’espère, mais on en doute. À voir les classes supérieures urbaines soutenir massivement la protestation, on peut craindre que le signe « égal » ne soit pas si facilement tracé entre capitalisme, relégation et perpétuation des distinctions héritées de l’esclavage, et qu’on finisse par se payer de mots en lisant « Black Lives Matter » sur les écrans de Times Square. Enfin ! Rien de ce qui fera avancer les choses ne sera tout à fait perdu pour la cause.
Évidemment, la lutte pour les droits des Africains-Américains ne peut être circonscrite aux frontières états-uniennes. Si elle s’inscrit dans une histoire singulière, elle la déborde cependant en proposant des mots d’ordre qui concernent l’ensemble des sociétés humaines et en posant la question hautement démocratique des relations entre la police et la population: en témoignent les nombreux rassemblements à travers le monde en écho à la contestation née à Minneapolis, dont la manifestation monstre autour du palais de justice de Paris à l’initiative du comité Vérité pour Adama.
La Déclaration de 1789 proclame en son article 12 : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique ».  De fait, pour autant que les lois soient justes, qui contesterait qu’une police est nécessaire pour en assurer le respect ? Encore faut-il pour cela que la confiance existe entre la police et le corps social. Au-delà des effets rhétoriques et les tactiques de désescalade mises en œuvre aux États-Unis, non sans talent, par des policiers agenouillés devant des manifestants, il apparaît plus nécessaire que jamais de renouer ce lien toujours menacé de rupture, par un recrutement, une formation, une doctrine d’emploi appropriés, c’est-à-dire républicains. Ceci est possible et n’est affaire que de volonté politique. Il faut rappeler la lettre pleine de sagesse adressée par le préfet de police de Paris, Maurice Grimaud, à « toute la Maison, gardiens comme gradés, officiers comme patrons » sur les « excès dans l’emploi de la force », le 29 mai 1968. D’aucuns qui lui ont succédé à ce poste n’ont pas eu les mêmes préventions.
Gardons-nous, bien sûr, de fantasmer l’âge d’or. Jamais les relations n’ont été idylliques entre la police et la population – c’est-à-dire entre la police et les classes populaires qui, sur le temps long, ont été constamment marginalisées par le système et criminalisées par les lois. Mais enfin, on voit comme elles se dégradent inexorablement depuis que la politique du chiffre a remplacé toute autre ambition. Présenté au Théâtre de la Bastille en 2019, le troisième volet de Des territoires (… et tout sera pardonné ?) de Baptiste Amann égrène les noms des jeunes des quartiers morts au fil des décennies lors d’interventions policières: une terrible litanie que la révolte des banlieues de l’automne 2005 n’a pas fait cesser et que le débat public refuse encore d’entendre. Entre expertises et contre-expertises autour de la mort d’Adama Traoré, on apprend par le Bondy Blog l’histoire terrible rapportée par Gabriel, 14 ans, et on se rappelle que, quasiment au même âge, ayant été placé en garde à vue pour des bêtises d’adolescent, on s’est soi-même trouvé dans cette situation humiliante de devoir se mettre nu devant quatre à cinq fonctionnaires de police des deux sexes, insensibles à l’effroi qu’ils produisaient chez un tout jeune homme. Il a été suffisamment dit que la révolte des gilets jaunes avait confronté de très nombreux concitoyens à des méthodes brutales, improprement dites « de maintien de l’ordre », auxquelles ils étaient peu habitués. Ces drames sont aussi des ponts jetés entre des populations précaires qui ne se connaissaient pas : songeons seulement au geste symbolique des gilets jaunes agenouillés, mains derrière la tête, dans la posture des lycéens de Mantes-la-Jolie dont l’interpellation avait fait grand bruit début 2019. Ceci étant, nous avons dit que cette conflictualité n’était pas une fatalité. Aussi vrai que la plupart des fonctionnaires de police sont des hommes et des femmes sensés et dévoués au service public, le débat sur les « pommes pourries » est le faux-nez d’un problème d’ordre politique.
M. Ciotti avait bien choisi son moment pour déposer sa proposition de loi antidémocratique sur l’interdiction de filmer les forces de l’ordre, enregistrée à l’Assemblée nationale le 26 mai, lendemain de la mort de George Floyd sous le genou d’un policier blanc. Mais ses coups de menton ne sont que l’écume, quand un mouvement bien plus violent remue les fonds marins. Au moment où ces interrogations légitimes se font jour, une force politique autoritaire cherche sa légitimité, et elle est autrement plus redoutable que le dernier gadget des classes dirigeantes – déjà en train de passer de mode. Le Monde du 4 juin nous apprend ainsi que Marine Le Pen a commis une tribune à la gloire de De Gaulle dans le numéro à paraître de la Revue politique et parlementaire. Déjà, des commentaires au ras des pâquerettes pointent l’incohérence supposée : comment ? revendiquer une filiation gaulliste alors que les fondateurs du Front National étaient de la collaboration et de l’OAS? Nous passerons sur l’aspect œdipien de l’affaire, qui a cependant son importance, tout comme sur la stratégie assumée qui consiste à se réclamer du fondateur de la Ve, passage obligé de tout candidat sérieux à la monarchie présidentielle, pour poser la seule vraie question : l’héritage gaulliste est-il à ce point éloigné des préoccupations de l’extrême droite qu’il soit absolument illogique de voir celle-ci s’en réclamer ? Je n’ai pas encore mis mon point d’interrogation à la fin de ma phrase que, déjà, les oreilles me sifflent. On ne s’attaque pas impunément au père du régime. Il est évidemment incontesté et incontestable que De Gaulle, incarnation de la France libre contre l’occupant nazi, ne peut en aucun cas être seulement rapproché des idées qu’il a combattues. Mais une famille de pensée qui ne lui était pas étrangère, teintée de monarchisme et de tradition, a donné, dans les heures sombres, le meilleur comme le pire, et nombre de Français qui s’abreuvaient aux mêmes sources ont perpétué, dans leur mémoire de la guerre, la théorie fallacieuse du « glaive et du bouclier ». Entre autres produits de cette culture : une conception dangereusement providentialiste de l’État et de son chef, réalisée dans le coup de force de 1958 et dans les institutions de la Ve, à mille lieues de l’idéal démocratique et social qui fait avancer la société française depuis la Révolution. Sans même parler du mythe de la « France éternelle », qui contredit l’intelligence même en fixant dans le temps les phénomènes sociaux. Ainsi, la critique originelle du gaullisme, brillamment posée par Mitterrand dans Le Coup d’État permanent, se heurte-t-elle encore, un demi-siècle après, à l’indéboulonnable statue du Commandeur. Voilà pourtant un sujet sur lequel on pourrait légitimement revendiquer un droit d’inventaire. À commencer par le massacre du 17 octobre 1961, perpétré par la police « républicaine » du préfet Papon et resté une sorte de trou noir au commencement du régime. Autant de motifs qui me conduisent non seulement à me tenir à distance raisonnable du gaullisme, mais encore à envisager avec inquiétude que l’extrême droite entreprenne de faire main basse sur l’héritage, revendiquant sa part de lumière pour mieux capter sa part d’ombre, comme pouvaient le laisser prévoir la doctrine Philippot, du temps qu’il conseillait Mme Le Pen, et les gesticulations twittoresques de M. Bardella, passé maître dans l’art de la récupération scabreuse. Faut-il donc vraiment s’étonner que la fille de celui qui appelait Jeanne D’Arc « au secours » convoque désormais les mânes du Grand Charles?
Pendant ce temps-là, en Macronie, prisonnier des artifices politiciens qui se substituent, sous la Ve, aux authentiques mécanismes de la responsabilité parlementaire et de la souveraineté populaire, on cherche à se « réinventer », en d’autres termes, à trouver les mots pour rendre acceptable un « monde d’après » pire que le « monde d’avant ». Pire ? Oui, pire, comme nous le pressentions dans cette note, à la vue des premières contorsions gouvernementales destinées à séduire le CAC40. Ce n’est pas ce rapport édifiant de l’ONG Les Amis de la Terre qui nous fera changer d’avis, en exposant comment les lobbies de toutes sortes ont profité de la pandémie pour obtenir, à l’abri du regard démocratique, des avantages socialement et économiquement désastreux. Ce ne sont pas non plus les syndicats, convoqués par l’exécutif le 4 juin pour se voir proposer la mise en œuvre massive des ordonnances Macron de 2017 : cet odieux chantage à l’emploi pudiquement désignée sous le vocable d’ « accord de performance collective ». D’où une question : mais qu’ont-ils diable compris de cette crise ?

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impasses et perspectives du mouvement populaire

L’ « histoire au présent » est indispensable pour comprendre la période que nous traversons. C’est à cet exercice que se livrent sans le dire François Cocq et Sacha Mokritzky en analysant la mobilisation contre la retraites à points dans un essai aussi tranchant que bref : Retraites, Impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire. La seule intention est salutaire, tant il est vrai que le rythme où vont les choses nous habitue à pédaler le nez dans le guidon. Voici donc le conflit social engagé le 5 décembre 2019 décortiqué jusqu’à la moelle, avec pour objectif clairement affiché de pouvoir « chevaucher » la « vague populaire » lorsqu’elle « se lèvera à nouveau » (de fait, la question n’est pas « si », mais « quand ») et in fine de répondre « à l’aspiration populaire au bonheur et au désir de refaire société ».
La démarche est celle de l’historien du présent : journalistique en ce qu’elle suit les événements dans leur chronologie ; politique en ce qu’elle cherche à en saisir les ressorts et les implications. N’attendons donc pas dans ce papier tout en critiques le moindre satisfecit. Critique de la stratégie des centrales syndicales, d’abord, qui a fait du 5 décembre la « der des der » alors qu’elle aurait dû être « la mère de toutes les batailles » (le mot n’est pas des auteurs, mais nous ne croyons pas qu’il trahisse leur pensée). Les références aux mouvements sociaux de 1995 et 2010 qui étaient allés crescendo nous placent face à cette évidence que jouer la mobilisation « historique » au premier jour du conflit était se condamner à entrer dans le jeu « classique » d’un dialogue social auquel les forces populaires sont, depuis belle lurette, perdantes à tous les coups. Ainsi le gouvernement pouvait déployer tranquillement sa rhétorique infâme sur les bambins privés de leur famille à Noël avant de lancer son pas de deux, attendu !, sur l’âge pivot, ce alors même que l’affaire Delevoye aurait dû le placer dans les plus grandes difficultés. Critique du piège institutionnel, ensuite : les auteurs ont raison de souligner que « le passage en conseil des ministres et le basculement dans le temps parlementaire qu’il induit signent la fin d’une séquence pour le mouvement populaire ». En effet « dans les institutions, les rapports de force sont joués d’avance et l’exécutif peut soumettre le parlement à son bon vouloir ».
Alors, quoi, le mouvement contre la réforme Macron n’aurait été qu’une succession d’erreurs ou d’impasses stratégiques ? Non, car il y a eu le mouvement populaire. Dans la lignée des gilets jaunes, les grévistes de toutes professions ont prouvé un courage et une inventivité inouïs, et les auteurs leur rendent un hommage militant appuyé. Sur ce point cependant leur analyse n’en est pas moins implacable : « prolonger les mobilisations ne semble pas pour autant suffire à l’obtention de réponses. » Pis : « le temps joue contre la mobilisation et la conduit à s’étioler ». D’où une interrogation sur l’adéquation des moyens et des fins, sur la dimension souvent insurrectionnelle du conflit : blocages, avocats jetant leurs robes aux pieds de la garde des sceaux, etc., et fatalement sur la violence et son usage face à la violence sociale et à la « violence d’État ». Si l’on ne peut que se rendre au constat que « ce que les gilets jaunes ont obtenu le 10 décembre 2019 est la conséquence directe de la Grande peur qui a saisi le Tout Paris lors des actes 2 et 3  » (maigre victoire en vérité) nous croyons cependant devoir alerter sur la dialectique de la violence et de l’ordre dont nous faisions état dans ce billet, au plus fort justement du mouvement des gilets jaunes, et qui profite le plus souvent aux partis de l’ordre. La vraie gageure est de réfuter la rhétorique de la « condamnation de la violence » pour faire valoir qu’il ne peut y avoir d’ordre où il n’y a pas de justice. Comme l’affirment justement Cocq et Mokritzky, « la radicalisation est avant tout une réponse à la crise du politique. »
Quelles pistes, alors, compte tenu de cet état des choses ? L’essai comme la période nous laissent forcément dans l’expectative, mais ils nous donnent en même temps des clefs de compréhension et nous enjoignent de rester à l’affût. « Un discours fort, et pour tout dire insurrectionnel voire révolutionnaire, eût été de refuser de céder à l’immobilisme convenu et, portés par la conviction que la solution se trouve et se trouvera toujours au sein du peuple lui-même, en appeler à l’agrégation du peuple qui s’imposait », écrivent encore Cocq et Mokritzky à propos des centrales syndicales. Pessimiste de la raison, optimisme de la volonté : pour « sauver Phèdre et le mouvement social », « il ne tient qu’à nous de borner l’expérience du mouvement contre les retraites à un drame et non à une tragédie en sortant des chemins pavés pour ouvrir une nouvelle voie. »

Retraites, Impasses et perspectives, Vers le mouvement populaire, Éric Jamet éditeur, 2020, 92 pages, 12 euros à commander chez l’éditeur.

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une semaine sous le bas-empire

Nombre, 7, Résumé, Adresse, Sept, Calligraphie

La semaine avait commencé sous de curieux auspices : les célébrations religieuses étaient à nouveau autorisées mais les manifestations, elles, restaient interdites. Étrange paradoxe en démocratie ! Les Français cependant n’ont pas oublié la rue, et pourraient bien y redescendre rapidement. Un sondage nous apprend par exemple que 42 % d’entre eux estiment que si la vie économique reprend son cours, il n’y a aucune raison pour que la contestation reste coite. Sagesse d’une société qui inventa la révolution citoyenne !
La situation sociale et la politique du gouvernement lui donnent en tout cas de sérieux motifs de protester. « Pas de changement de cap, mais un changement de rythme », a ainsi déclaré Philippe, le lundi 25 mai, en ouverture d’un « Ségur » de la santé dont sont exclus une grande partie des paramédicaux pourtant mobilisés au premier chef contre l’épidémie. Au menu de ces agapes ? Remise en cause discrète des 35 heures, (même la droite n’ose pas – il faut écouter Philippe Juvin sur France Info), maintien de la T2A, rien sur les embauches, rien non plus sur les lits. À ce stade des négociations, l’intention de l’exécutif est donc bien de payer les soignants en monnaie de singe : une augmentation salariale (dont on ne connaît pas la teneur), mais rien pour reconstruire le système de santé. Pourtant, n’est-ce pas aussi pour cela que se battent les infirmières, médecins et autres professionnels des soins ?
L’aide à la filière automobile était l’autre attente de la semaine. Il fallait au moins un discours présidentiel, le mardi 26, pour exposer ce plan que les petits télégraphistes se sont empressés de qualifier d’ « historique ». Historique, vraiment ? En trompe-l’œil, le montant de 8 milliards annoncé, qui comprend les 5 milliards de prêts garantis par l’État. Usée, la ficelle de l’incitation à l’achat – ceci sans aucune contrepartie écologique. Honteux, l’accord tacite de l’exécutif au plan de suppression de trois usines Renault, dont nous avons dit un mot ici. Stupide, qui plus est, puisqu’il s’agirait d’un côté de se mettre en œuvre de fabriquer des SUV, ces chars d’assaut urbains, et de se séparer, d’un autre, du site de Choisy, pourtant spécialisé dans le reconditionnement des pièces et vanté ès qualité pour ses mérites écologiques. En vérité, les vieilles logiques capitalistes et productivistes ont de beaux jours devant elles.
Le mercredi 27, le parlement a entériné, comme attendu, l’application « StopCovid ». (En avait-il le choix, ayant arraché au gouvernement un vote purement consultatif ?) Dans le registre des atteintes aux libertés, on connaissait l’argument du terrorisme, on expérimente désormais celui de la santé publique. « L’application ne pose aucun problème de données personnelles », répète à l’envi Cédric O, dont on ne sait plus bien s’il est membre du gouvernement ou VRP de la tech. Et de mettre en avant la « petite entreprise grenobloise » qui a conçu le procédé, sans paraître s’inquiéter des Gafam qui, en proposant le mouchard sur leurs plateformes, pourraient fonctionner comme de véritables aspirateurs à données. Ce n’était pas tout de ne pas leur en confier la réalisation, puisque c’est sur leurs appareils et leurs systèmes d’exploitation qu’on utilise l’application. Et l’État, dans tout ça ? C’est connu : il ne nous veut que du bien. Dangereux précédent que celui-là dans un contexte de rétrécissement général des libertés. Sur ce sujet il faut lire les arguments de Malik Salemkour, président de la Ligue des droits de l’Homme.
Au parlement, justement, la majorité n’en finit plus de se fragmenter, comme si chacun espérait grappiller une portion d’un pouvoir inexistant.  Alors qu’un neuvième groupe de 17 députés « ni dans la majorité, ni dans l’opposition » vient de surgir des profondeurs, 17 proches du grand vizir font à leur tour sécession tout en prenant soin de se déclarer « dans la majorité ». À quoi il faut ajouter 56 de leurs collègues, encore membres du groupe majoritaire de la majorité, pudiquement formés en « courant ». Vous n’y comprenez plus rien ? Nous non plus. « Façon puzzle », écrivions-nous dans ce billet. Mais, au fait, que pense de tout cela le chaperon des fidèles du président au Palais-Bourbon, Gilles Le Gendre ? « C’est au sein de LRM qu’est porté le dépassement du clivage droite-gauche. C’est tout de même nous les plus nombreux ! », déclare-t-il au Monde. « Nananère », aurait-il pu ajouter. En vérité, le « dépassement du clivage droite-gauche » par le haut a vécu. En coagulant autour de sa personne les intérêts de la bourgeoisie et en portant à son paroxysme la confusion idéologique des années 2000-2010, Macron a donné le signal d’une recomposition de la société politique autour du principe qui l’a toujours articulée au long des siècles : la lutte des classes.
Le jeudi 28, Édouard Philippe desserrait un peu plus l’étau refermé à la mi-mars sur la France. Dans une note publiée sur ce blog, à quelques jours du déconfinement, nous prédisions « l’apocalypse selon Macron ». C’était aller un peu vite en besogne : le reflux est net et cela est heureux. Y aura-t-il une deuxième vague ? Sera-t-elle haute comme un ou deux immeubles ? Nul ne le sait. Un jour on disséquera les chiffres, on discutera l’effet psychologique du virus sur les gouvernements du monde entier, on scrutera la manière dont ils se sont comportés. Pour le bilan, il est trop tôt. Mais ne faisons d’ici là aucun crédit à Macron, qui était le 7 mars au théâtre pour donner l’exemple, confinait la France entière le 16, et se lançait un mois plus tard, tête baissée, dans un déconfinement à hauts risques, en laissant à la société le soin de gérer l’intendance. Ne faisons non plus aucun crédit à son grand vizir, qui a poussé au maintien du premier tour des municipales quand tremblait la main du calife. Ne leur faisons, en bloc, aucun crédit, car s’il ne peuvent être tenus comptables de toutes les erreurs passées, ils s’en sont néanmoins tenus solidaires par leur politique de destruction du service public ; car ils se sont présentés au seuil de cette crise sanitaire dans un état inconcevable d’impréparation, après avoir brûlé des derniers stocks de masques lorsque l’épidémie commençait de quitter la Chine.
Flag, European Union, Brexit, Europe, GrungeCe vendredi 29 mai, enfin, nous commémorons les quinze ans du « non » au Traité constitutionnel européen. En 2005, l’étudiant en droit que j’étais avait voté « oui » à ce référendum scandaleux dans son principe comme dans ses suites. Bien des années après, je m’en suis complètement dessillé, en mesurant le prix que nous payons collectivement à l’ordolibéralisme et à la mise sous l’éteignoir de la démocratie. L’annonce du plan Merkel et Macron, suivie de peu par celle du plan Von Der Leyen le 27 mai, ne devraient pas changer cet état de choses, puisque les subventions et autres prêts seront encore et toujours conditionnés à ces « réformes de structures » qui ont défait les services publics français et failli noyer la Grèce dans sa mer Égée. On voit mal que les retraités et autres contribuables de Suède, des Pays-Bas ou même d’Allemagne qui nous jouent depuis des années la fable de la cigale et de la fourmi changent si radicalement leur manière de voir qu’ils acceptent une solidarité gratuite : celle que les humains se doivent les uns aux autres. Et que dire des pays pauvres, si peu nombreux à signer le moratoire « généreusement » concédé par le G20, après une note de l’agence Moody’s qui leur fait craindre, s’ils l’acceptaient, une dégradation de leur « note » et un renchérissement de leur dette. Les créanciers de la misère humaine sont loin d’avoir dit leur dernier mot.
Tandis que l’UE cherche son « moment hamiltonien », le désir de souveraineté frémit à nouveau par chez nous. Il faut alors définir ce concept si abondamment travesti, lorsque que la tradition rousseauiste, révolutionnaire, républicaine, l’a indéfectiblement attaché aux notions de « peuple » et d’ « intérêt général ». C’est justement ce que propose une tribune parue dans Marianne, cosignée avec quelques camarades sur la même longueur d’onde. La question subsidiaire est : cette souveraineté populaire doit-elle forcément et ad vitam æternam être conçue dans le cadre national ? Personnellement, je ne le crois pas. Les frontières sont une marque de l’histoire, et non pas une donnée intangible. Limiter le débat à l’alternative « européistes/eurosceptiques », c’est condamner les voies que pourrait emprunter l’humanité pour se faire plus proche d’elle-même. Or, elle n’en a jamais eu autant besoin ! L’Union du marché est vacillante ? Tant mieux : c’était un mauvais projet. Mais la santé, par exemple !, le social ou l’écologie, sont des terrains tout indiqués pour jeter les bases de nouvelles coopérations, réellement fructueuses, entre les peuples d’Europe et d’ailleurs.

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le détail qui tue

Jeep, Renault, Koleos, La Saleté, 4 X 4, OffroadMardi 19 mai, le Canard nous en apprend une bonne. Renault, sur le point d’ouvrir tout grand ses caisses pour y recueillir 5 milliards d’espèces sonnantes, trébuchantes, et garanties par l’État, s’apprête, exactement en même temps, à fermer plusieurs de ses « sites » français : Flins, Choisy, Dieppe. C’est ce qui s’appelle avoir le sens du timing. Certes, mais « c’était déjà prévu », affirme alors sans honte la direction du constructeur, nous faisant presque pleurer sur son sort, lorsqu’elle rémunérait encore Carlos Gohsn à hauteur de 7,4 millions d’euros en 2017.  La nouvelle prive Bruno Le Maire de son jeudi de l’Ascension, l’oblige à délaisser l’habit blanc du premier communiant pour l’uniforme bleu du gendarme. « Je n’ai pas encore signé le PGE », rappelle-t-il dans un sursaut de bon sens, demandant aux bénéficiaires des aides à l’automobile de localiser en France « leurs activités technologiquement les plus avancées » – « contrepartie » dont on comprend aisément qu’elle ne vaut pas un pet de lapin. Au passage, on a du mal à croire que l’État, qui détient 15 % du capital de Renault, n’ait pas connu les détails d’un plan d’économies dont les grandes lignes et les objectifs avaient été dévoilés dès l’automne… Mais l’important n’est pas là. Le détail qui tue tient aux raisons qui poussent Renault à sélectionner telle ou telle usine pour satisfaire l’appétit de son actionnariat. Ainsi, le Monde du 21 mai précise utilement que celle de Dieppe « n’est pas équipée pour fabriquer le futur SUV Alpine ». 386 salariés risqueraient donc de se retrouver sur le carreau parce que l’outil de production ne permet pas de sortir un modèle de véhicule dont les études montrent qu’il est à la fois plus émetteur en CO2 et plus dangereux pour les autres utilisateurs de la route… Le SUV Alpine serait hybride ou entièrement électrique que cela ne changerait pas grand-chose à l’affaire : le poids de ce véritable char d’assaut nécessiterait une batterie plus importante, donc plus de ces terres rares extraites dans des conditions épouvantables, en Chine et ailleurs. La loi du marché et la compétitivité du secteur automobile français justifient-elles de jouer avec la vie humaine pour exciter le désir d’ostentation des consommateurs ? Il est permis d’en douter. Vanitas, vanitatis : en vérité, le capitalisme fait courir le monde à sa perte. 

Le Moniteur, hebdomadaire du BTP, se réjouit de la fixation des municipales en juin.

Tout est malheureusement à l’avenant dans un système politique qui succombe encore une fois, malgré la pandémie, malgré la perspective de l’effondrement climatique, aux intérêts boutiquiers de ses mandataires. Ici, on met sous perfusion la grande industrie sans lui imposer la moindre condition sociale ou environnementale sérieuse ; là, au lieu de laisser passer quelques mois pour permettre aux élections municipales de se dérouler dans des conditions  démocratiques et sanitaires satisfaisantes, on en fixe sans délai le second tour en songeant : « quand le bâtiment va, tout va ». 36 maires de grandes villes, de mèche avec le gouvernement, se sont ainsi compromis à demander la tenue de ce second tour* au nom de la « commande publique ». Les beaux discours sur le « monde d’après » valent-ils encore quelque chose, lorsque tous ceux qui les prononcent œuvrent à accélérer la fuite en avant ? L’économie est une donnée à prendre en compte, cela est certain. Mais aux partisans des vieux réflexes, pressés de faire redémarrer tous les chantiers en même temps, on peut objecter qu’à l’échelle des siècles et de l’humanité, quelques mois de réflexion sur l’opportunité, la nature, le modèle des investissements publics et leur participation à une « transition écologique » – de plus en plus chimérique – n’auraient pas été un luxe.


*Sur l’organisation des municipales, il faut lire l’excellent billet de François Cocq.

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un avant-goût du monde d’après

Il aura suffi que M. Macron et Mme Merkel topent sur un plan à 500 milliards pour que la presse de la meilleure tenue parle de « révolution »*. Il est vrai que le mot est galvaudé depuis que le Sôter de 2017 a commis sous ce titre un opuscule tout ce qu’il y a de plus conservateur – économiquement, socialement et politiquement s’entend. Comme souvent pourtant la presse se trompe : l’argent promis n’est pas gratuit et devra d’ailleurs être remboursé rubis sur l’ongle. « Il n’y a pas d’argent magique », on vous dit ! Ainsi, instruits des erreurs du passé, nos vénérés dirigeants s’efforcent de les répéter sinon en préparant une nouvelle crise des dettes souveraines, du moins en forçant les futurs emprunteurs à reprendre, un jour, une bonne dose de rigueur budgétaire. La vérité est qu’en acceptant le principe d’un plan de relance, la RFA ne fait pas son aggiornamento budgétaire : elle garde l’Europe sous sa coupe. Et la France à sa remorque.
Pas plus tard que le vendredi 14 mai, désireux de rendre au pays sa « souveraineté économique », Emmanuel Macron avait justement convié à sa table la fine fleur de l’économie orthodoxe, de ce côté-ci du Rhin  : Daniel Cohen, Patrick Artus, Philippe Aghion, Élie Cohen, Jean Pisani-Ferry, etc. « C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures », paraît-il. Ce dicton populaire a dû inspirer l’hôte de l’Élysée, que l’on sait proche des gens. À coup sûr, ces conseillers sont les mieux placés pour dénoncer les dysfonctionnements d’un système dont ils sont pour certains des porte-parole, pour d’autres des observateurs peu critiques.
Blague à part, M. Pisani-Ferry aura plutôt profité de l’occasion pour rappeler à son hôte, par a + b, pourquoi il est dangereux d’annuler les dettes publiques détenues par les banques centrales, comme il l’exposait dans Le Monde du lendemain. Le sujet est crucial, puisqu’il détermine la capacité des États à investir dans le social et l’écologie, à opérer ou non la transformation que nombre de nos dirigeants prétendent appeler de leurs vœux. Au fond, la question est simple : nous doterons-nous des moyens du changement, ou aimons-nous mieux repartir dans un cycle « relance productiviste/austérité destructrice » ?
Aux arguments des gardiens du dogme monétaire nous préférerons ceux, plus convaincants, développés par Nicolas Dufrêne et Alain Grandjean dans Alternatives Économiques peu de jours auparavant. « Pour libérer des marges de manœuvre immédiate aux États, la meilleure solution est l’annulation pure et simple des dettes publiques détenues par les banques centrales nationales de l’Eurosystème pour le compte de la BCE », écrivent-ils, concluant sans ambage : « c’est possible juridiquement et comptablement, en même temps que nécessaire moralement et économiquement. »
Sur l’échiquier politique, M. Mélenchon ne dit pas autre chose et a motivé et documenté sa position dans un billet publié sur son blog le 19 avril. D’autres, faute sans doute d’être parvenus à s’accorder sur ce point pourtant essentiel, restent en arrière de la main. Dans une tribune au titre plus descriptif que performatif (« Au cœur de la crise, construisons l’avenir »), 150 figures de la « gauche » et de l’ « écologie » jouent sur du velours, évitant le mot qui fâche : « On attend de l’Europe qu’elle conduise durablement une politique monétaire à la hauteur du risque actuel, mais aussi qu’elle mette en œuvre des formes inédites de financement en commun pour empêcher une hausse de l’endettement des États, en particulier les plus affectés par la crise sanitaire. Il faudra aussi dès les prochains mois engager le chantier de la restructuration des dettes héritées des crises successives. » Quant à Mme Le Pen, après avoir tancé les Grecs en 2015 (« une dette est une dette »), elle confirme son souci de l’orthodoxie budgétaire en jugeant que « la France devra rembourser sa dette ».
Durant cette même semaine riche en passes d’armes théoriques, 300 parlementaires du monde entier, emmenés par M. Sanders, ont demandé l’annulation pure et simple de la dette des pays pauvres, dans une lettre adressée au FMI et à la Banque Mondiale. Desserrer l’étau budgétaire autour des pays les plus riches, menacés de paupérisation, ôter la botte impérialiste de la nuque des plus pauvres, menacés d’effondrement : voilà deux mesures qui pourraient raisonnablement compter parmi les premières pierres du « monde d’après »… si les satrapes d’ici et d’ailleurs avaient d’autres priorités que de protéger les intérêts (financiers) de leurs mandataires. Mais pas plus que pour effacer la dette de leurs concitoyens, ces messieurs-dames ne veulent effacer celle de nos frères et sœurs du Sud, qui voient poindre, après le covid-19, une crise bien plus grave et durable. Alors même que M. Macron avait plaidé pour l’ « annulation » de la dette africaine le 13 avril, l’exécutif français a jugé à propos, trois jours plus tard, de qualifier d’ « avancée historique » le « moratoire » scandaleux adopté par le club de Paris et les créanciers des pays émergents. Faut-il s’en étonner ?
Parti comme c’est, le programme n’est donc pas « on recommence à zéro », mais « on continue et on accélère ». Le processus de destruction créatrice à l’œuvre dans l’économie mondiale suffira à nous en convaincre. Tandis que des milliers de « petits » – PME, commerçants, artisans – qui font vivre notre économie et nos villes sont aux abois, les grandes compagnies qui structurent le capitalocène et œuvrent avec méthode à la destruction du vivant s’en sortent toutes à peu près, les Gafam confortant même leur position en haut de la chaîne alimentaire – Amazon loin devant. Parmi les rares secteurs réellement et durablement plombés par le covid-19 : l’aviation. De fait, les compagnies aériennes ont cloué la plupart de leurs avions au sol depuis plus de deux mois, et beaucoup pourraient ne pas s’en relever. En France, à la nationalisation qu’il nous faisait miroiter, le gouvernement a préféré le « prêt garanti », sans doute pour ne pas fâcher son associé néerlandais. Partout, on s’apprête à « écrémer » : faire voler moitié moins  de temps les pilotes et licencier, surtout, des milliers d’hôtesses, stewards et personnels au sol. Dans leur sillage, les avionneurs en prennent un sérieux coup, qui voient leurs carnets de commande s’effacer comme une ardoise magique… comme ceux de leurs milliers de sous-traitants (moteurs, électronique embarquée, radars, radios, etc.). Comment faire pour les maintenir à flot ? Actionner, peut-être, les leviers de la commande militaire et des contrats d’armement ? La logique du marchand de canons est hélas bien souvent le « dernier argument » des systèmes en crise. Quand on sait que les seules activités qui ont continué pendant le confinement, hors santé et alimentaire, sont les opérations militaires, de guerre, d’entraînement ou de démonstration de force, on se dit que la folie humaine a de beaux jours devant elle.
En somme : suivez les encours des prêts aux États, les cours de la bourse et les ventes d’armes, et vous comprendrez pourquoi le monde n’est pas près de changer.


* Virginie Malingre, « La France et l’Allemagne proposent un plan de relance européen de 500 milliards d’euros », LeMonde.fr, 18 mai.

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ça branle dans le manche en Macronie

Aller voir ce qu’il se passe au Palais-Bourbon peut ne pas être dénué d’intérêt pour imaginer le paysage politique en reconstruction. Ainsi sous Hollande avec la fronde, signe avant-coureur de la débâcle du PS et du score massif de la FI à la présidentielle. Ainsi sous Macron, qui pourrait bientôt voir s’éroder un peu plus sa majorité au profit d’un groupe astucieusement nommé « Écologie, démocratie, solidarité ».
Mais pour y comprendre quelque chose, revenons quelques pas en arrière.
En mai 2017, personne n’ose croire que Macron pourra gouverner.
La droite, qui, comme avait résumé Baroin en 2011, ne voit pas la gauche accéder au pouvoir autrement que « par effraction », rêve de reprendre la place que la conjoncture astrale lui promettait avant l’affaire Fillon et de tenir le nouveau président rênes courtes. (C’est ce qu’elle fera en définitive, mais malgré elle et aux dépens de ses chefs historiques.) Elle sous-estime alors la dynamique césariste d’institutions qu’elle a elle-même portées sur les fonts baptismaux : aux législatives de juin, une coterie d’inconnus estampillés En Marche enlève la majorité des sièges à l’Assemblée. Les vieux de la vieille qui comptaient sur leur notoriété locale pour se maintenir en sont pour leurs frais : au PS, tout est balayé, chez LR, il faut quasiment avoir été élu au premier tour cinq ans plus tôt pour résister à la vague. Au total, les bancs qui dominaient la 5e depuis ses premiers vagissements ne sont plus peuplés que par 130 bernard-l’hermite, peu à l’aise dans leur rôle de vrais-faux opposants. Presque complètement expurgée de ses derniers héros, l’assemblée se montre enfin dans sa vérité nue : une chambre pour la forme. De part et d’autre de la volière à mainates qu’est devenu le groupe majoritaire, les oppositions s’activent, obtiennent quelques succès sans lendemain, comme le référendum d’initiative parlementaire sur ADP. Mais sous le régime du « parlementarisme rationalisé », rien de parlementaire ne peut arrêter le rouleau compresseur du véritable législateur : l’exécutif.
Dans la majorité, pourtant, des états d’âme commencent à se faire jour
, comme ils s’étaient manifestés face à Valls en 2014 – non sans courage d’ailleurs. Les comédiens ont changé mais le scénario est le même. À mesure que la législature avance, les pudiques se révèlent. La loi sur l’asile et l’immigration, le refus d’acter l’interdiction du glyphosate, la menace d’utilisation du 49.3 pour faire adopter la réforme des retraites, l’application StopCovid, ou, plus prosaïquement, la gestion des investitures aux municipales, sortent une poignée de députés de l’état hypnotique où les avait plongés l’habile prestidigitateur. L’écologie sacrifiée, le social ignoré, la dérive autoritaire… C’en est trop ! Aux plus idéalistes, le ciel assombri du macronisme donne des envies d’ailleurs. Alors on complote, on s’abouche avec d’anciens collègues qui ont déjà quitté le navire, on prépare un coup. À Matignon, à l’Élysée, fidèle aux méthodes qui ont jadis fait leurs preuves, on décroche son téléphone, on caresse, on dissuade. On espère limiter la casse, on minimise à 20 au plus le nombre des députés schismatiques. Le futur groupe, lui, s’estime une soixantaine. Ce chiffre probablement surévalué en ferait le troisième de l’Assemblée, entre LR et le MoDem. Le quatrième, peut-être, en comptant mieux. Pas assez pour faire basculer un vote dans l’hémicycle, ou alors très à la marge, mais suffisamment pour qu’on y regarde de plus près.
Jusqu’à présent, nos conjectures pour la prochaine présidentielle étaient limitées aux données du second tour de 2017. Les européennes de 2019 n’en ont modifié ni les acteurs, ni les termes, mais leur ordre d’arrivée. Or voilà que plusieurs dizaines de députés, LREM notamment – et pas des plus insignifiants – font le pari d’une alternative teintée d’écologie et de social-démocratie, dont on ne manquera pas de remarquer la résonance avec d’autres initiatives concomitantes, aux premiers rangs desquelles celles portées récemment par Hulot ou encore Hidalgo. Pas fous, les dissidents et leurs collègues ralliés au même drapeau ne se veulent pour l’instant « ni dans la majorité, ni dans l’opposition ». Cela ne serait encore qu’un détail si, dans le même temps, le MoDem n’appelait pas à la tenue d’une « conférence sociale » et au développement de l’intéressement salarié – ce miroir aux alouettes – et si des députés encore membres du groupe majoritaire ne se payaient pas carrément la tête de Bercy en proposant la hausse des bas salaires, l’augmentation du taux de la flat-tax, voire le retour de l’ISF – demande historique des gilets jaunes.
Bref, ça branle dans le manche en Macronie.
Cette aimable conjuration montre en tout cas que même chez les marcheurs de la première heure, on doute de plus en plus que le joueur de pipeau de l’Élysée sera capable, en 2022, de détourner les foules de la joueuse de flûte de Hénin. L’agitation parlementaire incitera-t-elle Macron à chercher se refaire une santé sur sa gauche, alors qu’il craint encore de se découvrir sur sa droite ? Écartelé entre Union européenne et souveraineté, recherche effrénée de la relance économique et écologie, maîtrise des budgets et crise sociale, verticalité et démocratie, le concept de « majorité de projet », relancé par les brillants conseillers du monarque, dans l’espoir de sauver les meubles, ne peut que finir « en petits bouts, façon puzzle ». La création d’un énième groupe politique donnera-t-elle des idées à d’autres, désireux de remplacer le Sôter de 2017 dans un possible second tour avec Le Pen fille ? Sans aucun doute. Une chose est sûre en tout cas : ils seront nombreux, les progressistes du dimanche après-midi, à vouloir faire fond sur les mots « écologie », « social » et « démocratie », remis au jour par le covid-19, sans rien céder des travers qui nous ont conduits au bord du précipice. Alors, un conseil, en cette veille de soldes sémantiques : se méfier des contrefaçons.

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l’apocalypse selon Macron

Le quatrième cavalier de l’apocalypse, l’Épidémie. Dessin de Gustave Doré, gravure sur bois d’Héliodore Pisan. (Extrait de La Sainte Bible selon la Vulgate, Bibliothèque nationale de France.)

À trois jours de l’apocalypse, on se rappelle, mi-amusé, mi-terrifié, l’allocution présidentielle du 13 avril. Ce soir-là, Emmanuel Sôter avait promis la délivrance à son peuple. Les flots continuaient-ils de nous envahir de toutes parts, submergeant les hôpitaux et les ehpad ? Peu importait alors : il les écarterait de son bras, comme Moïse en son temps avait fendu la mer Rouge. Les rois, après tout, guérissaient bien les écrouelles ! De celui qui avait affirmé, en juillet 2015*, que « le roi est le grand absent de la politique française » et que la « démocratie n’y remplit pas l’espace », on n’en attendait pas moins. On se rappelle avec autant d’incrédulité le lendemain chantant où la presse titrait que Macron avait « donné un horizon aux Français »**, tandis que les Raffarin et autres Valls rivalisaient de bassesse courtisane. La 5e était réconciliée avec elle-même : l’efficacité charismatique d’un homme seul dans son palais s’imposait à toutes et tous – anciens premiers ministres, élus, responsables syndicaux, travailleurs, etc. Certes, des doutes déjà se faisaient jour sur la praticabilité de la voie macronienne. Déjà, des pisse-froid osaient la comparaison entre l’infaillible république jupitérienne et la besogneuse RFA, la chancelière Merkel ayant eu le mauvais goût de présenter concomitamment un plan impeccable en 19 points, concerté avec les Länder, les députés, les ministres, etc., le tout dans un régime où, fait extraordinaire, le gouvernement se trouve être responsable devant le parlement. « Le président décide et le gouvernement exécute », commentait, plagiant le dernier roi fainéant, un valet de chambre de l’Élysée. Par contraste, Édouard Philippe, qui n’avait guère brillé par son action depuis le début de la crise sanitaire, apparaissait soudain auréolé d’intelligence et de sérieux  ; il pouvait enfin se consacrer au coloriage de la carte de France en vert et rouge.
Retour vers le futur : à mesure qu’il approche, le déconfinement ressemble de moins en moins à une délivrance et de plus en plus à un saut dans le vide. Les épidémiologistes nous préviennent, qui voient déjà venir la deuxième vague, et ne peuvent seulement dire si elle sera haute comme un ou deux immeubles. En Île-de-France, notamment, on a toutes les raisons de s’inquiéter. Chose jamais vue, les patrons des principales entreprises de transport de la région-capitale se sont fendus d’une lettre au grand vizir, l’alertant sur l’impossibilité de faire respecter les distances de sécurité et sur des risques de troubles graves à l’ordre public. On espère ne pas se retrouver sur un quai de métro en heure de pointe. Les maires aussi se rebiffent : 329 d’entre eux, dont la maire de Paris, demandent le report de l’ouverture des écoles. Qu’ils se réjouissent : ils auront deux jours de sursis.
D’autres maires, courageux mais pas téméraires, aimeraient mieux se faire amnistier à l’avance contre d’éventuelles poursuites. Le Sénat n’avait pas encore claqué le baigneur du gouvernement, que, déjà, la vibrionnante majorité à l’Assemblée annonçait une proposition de loi pour en protéger les édiles et autres autorités chargées d’une mission de service public pour leurs décisions pendant le déconfinement. La politique est donc tombée si bas que ceux qui prétendent la faire veulent aussi échapper aux conséquences de leurs actes. On leur disait « référendum révocatoire », ils se drapaient dans la constitution de 1958. On leur dit « responsabilité juridique », ils espèrent ne pas encourir la rigueur des tribunaux. D’où cette question : sommes-nous encore en République ? Oui, si l’on en croit le premier ministre, qui, non sans sagesse, s’est dit « réservé » quant à l’initiative. Il sait pourtant ce qui lui pend au nez d’avoir convoqué 47 millions d’électeurs, et près de 500 000 présidents, scrutateurs et autres agents de mairie pour tenir les bureaux de vote, à deux jours d’un confinement généralisé.
Pendant que le chaos est préparé avec la méthode et l’application qui avaient justement failli pour conjurer l’épidémie, la société civile, elle, donne chaque jour des preuves de sa capacité à faire face. Demandez au soignants, demandez aux enseignants, demandez à l’ensemble des travailleurs comment ils auraient organisé la réponse à la crise et le retour à l’école et à l’activité, et vous verrez si leurs réponses dessinent un plan en tous points différent du naufrage auquel nous assistons depuis deux mois. Mais il est vrai qu’eux n’ont pas été mandatés pour veiller sur les profits du CAC40. C’est là peut-être que réside la principale leçon de cette crise, si nous voulons bien l’entendre : on n’organise pas la société sans le concours des femmes et des hommes de l’art, ni sans l’assentiment de la population qui est le seul socle de la confiance partagée. De toute évidence, les institutions actuelles ne produisent plus ni les solutions, ni l’adhésion nécessaires.
Les cerveaux cependant fourmillent d’idées pour l’avenir. Pas une journée sans sa flopée de tribunes et articles qui avancent leurs propositions pour un « monde d’après » plus juste et plus écologique. Certaines sont édifiantes, comme celles développées par Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans Le Monde Diplomatique de ce mois de mai***. « Le quatrième pilier de la planification écologique est la démocratie », font-ils valoir, se référant à des « dispositifs tels que les conférences de consensus, les jurys citoyens, les budgets participatifs ou l’Assemblée citoyenne du futur ». Dans cette voie nous ne pouvons que les suivre, perinde ac cadaver, et les y suivre encore lorsqu’ils parlent d’assujettir au contrôle démocratique toutes les décisions en matière d’investissement écologique. Bien d’autres participent à cette effervescence peu commune, tel l’Institut Rousseau, nouveau-né sur les fondations solides de la souveraineté populaire, qui produit une riche matière à réflexion.
Est-il raisonnable de compter sur une reviviscence citoyenne et républicaine ? Oui, à condition de se méfier des contrefaçons. Ainsi l’appel de Nicolas Hulot comporte encore trop de doubles-fonds, qu’une « radicalité » revendiquée ne suffit pas à découvrir. Ainsi surtout les beaux discours de l’exécutif, sans cesse contredits par les actes. Aux premiers jours du confinement, nous avions fait part de nos doutes sur le prétendu « jour d’après ». Depuis lors, il n’est pas une mesure gouvernementale qui nous ait convaincu du contraire : ni le déconfinement à marche forcée, ni les milliards de prêts garantis par l’État sans contrepartie écologique, ni les coups de canif dans le code du travail, ni la tendance lourde, systématique, à la réduction des libertés. S’il se trouve, quelque part, une raison d’espérer, c’est peut-être d’abord dans l’indignation que suscite cette politique de la terre brûlée.


* Dans l’hebdomadaire Le 1.
** Le Monde du 14 avril.
*** « L’heure de la planification écologique ».

 

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la cartographie pour les nuls

La cartographie épidémique pour les nuls… ou quand le gouvernement place le Cher et le Lot parmi les « zones rouges ».

L’avant-dernière semaine du confinement généralisé s’est terminée en eau de boudin. Découvrant sur le tard la science cartographique et ses applications, ces messieurs-dames du gouvernement nous ont fait don d’une carte figurant les départements en rouge ou en vert, selon leur niveau épidémique. La carte, malheureusement, était truffée d’erreurs : faute d’avoir été conçue à partir des indicateurs pertinents, des départements comme le Lot ou le Cher, qui n’avaient pour ainsi dire jamais vu un cas de sars-cov-2 sur leur sol, étaient devenus des « no-go zones« . Quant à savoir à quoi servirait le code couleur, censé permettre de « moduler » le déconfinement, il ne fallait pas le demander aux têtes pensantes qui se trouvaient amplement satisfaites de l’avoir inventé. Les habitants des zones rouges seront-ils en fin de compte assignés à résidence, tandis que ceux des zones vertes pourraient à nouveau batifoler dans la campagne ? Après nous avoir tantalisés à confiner, reconfiner, déconfiner et promis un dé-déconfinement si nous n’étions pas sages, les technocrates des ministères nous présentaient donc un plan sans légende ni objectifs. Sans matériel adéquat non plus, puisque la jauge des tests est encore loin d’être atteinte et les masques manqueront jusqu’au mois de juin pour assurer une répartition homogène sur le territoire – tandis que la grande distribution, grande gagnante du jeu de massacre, fait enrager les soignants à proposer les siens en tête de gondole. L’égalité républicaine, on vous dit !
Les citoyens français ne s’y sont pas laissés prendre, qui placent leur gouvernement au plus bas niveau de confiance en Europe, selon une édifiante enquête Ipsos-Sopra Steria rapportée par Le Monde*. La question est : jusqu’à quel point lesdits citoyens feront-ils le lien entre la décision et ses modalités de production ? En d’autres termes, entre les cagades du gouvernement de Sa Majesté et la monarchie république elle-même ? Dans cette note, nous supputions une relation de cause à effet, constatant que, partout dans le monde, les régimes à parlement fort, donc à gouvernement responsable, s’en sortent mieux que les autres : Allemagne, Suède, Autriche, Nouvelle-Zélande, même Italie et Espagne, en ce sens que le lien de confiance avec la population n’y est pas complètement rompu. La « France du général De Gaulle », pour reprendre l’humour potache de l’adaptation cinématographique d’OSS 117, avec son président omnipotent – mais malheureusement pas omniscient – et son parlement sous l’éteignoir, a surtout brillé par son incapacité à faire face. La période nous montre que si la 5e avait été conçue dans un temps de guerre, elle est incapable en revanche de gérer une crise qui fait appel à l’intelligence collective plus qu’à la hiérarchie et à l’obéissance, aux processus concertés plus qu’aux circuits courts de décision. En déclarant la « guerre » au virus, notre Jupiter national ne s’est donc pas seulement payé de mots : il a commis une erreur historique.
Qu’importe : son grand vizir peut toujours s’offrir l’illusion de l’efficacité en faisant enregistrer au parlement de nouvelles lois liberticides, comme celle sur la prolongation de l’état d’urgence sanitaire, avec son fichier épidémique hautement inflammable et ses mesures inédites de privation de liberté permettant à l’autorité administrative de prononcer des assignations à domicile. Dans le scénario de la pantomime parlementaire, il est écrit que la vraie-fausse opposition de droite, intérieure et extérieure à LREM, s’érigera en défenseuse de la liberté ; chacun sait cependant sa dangereuse inclinaison à la législation d’exception.
À une semaine de la « première étape du déconfinement », nous voyons toujours se dessiner les deux tendances qui formeront l’alternative des mois et peut-être des années à venir : la révolution citoyenne, portée en ces temps de crise sanitaire par des soignants et des enseignants qui ont tout loisir de constater l’incapacité chronique de leurs ministères « de tutelle », ou l’involution autoritaire, qui est la pente naturelle du régime.
Qui vivra verra.


* Du 2 mai.

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chronique du bas-empire

Il flotte dans l’air comme un parfum de bas-empire.
Dans cette note, nous affirmions, sans preuve !, que l’Élysée et Matignon avaient décidé de concert de faire voter le parlement en bloc sur le « plan » de déconfinement et le mouchard StopCovid, dans le dessein de piéger les oppositions parlementaires. Patatras ! Notre théorie s’est écroulée lorsque Philippe a annoncé, le 28 avril, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, un vote spécifique sur l’application traçeuse. La veille au soir, déjà, la presse rapportait que Macron avait lui-même passé des coups de fil aux rédactions pour faire de son premier ministre le seul responsable du maintien du vote immédiatement après le débat. Il y a donc de la friture sur la ligne entre le palais-royal et le palais-cardinal : les journaux les mieux renseignés murmurent même qu’un remaniement serait tout proche, qui renverrait le premier ministre à sa reconquête du Havre. Celui qui avait cru pouvoir démissionner impunément son généralissime en juillet 2017, ne se sentant plus d’aise d’avoir passé les troupes en revue du haut de son command-car, devrait cependant y réfléchir à deux fois : se découvrir à droite, après avoir perdu son aile gauche, pourrait être fatal à sa petite aventure personnelle.
Ces conjectures ne valent toutefois plus grand-chose, à l’heure où le régime prend l’eau de toutes parts. Le jour du discours de Philippe devant la « nation assemblée », la social-démocratie se reformait autour de la maire de Paris, coiffée du bonnet rouge et bleu d’Étienne Marcel. Avec bon nombre de maires et autres personnalités autorisées, elle proposait rien de moins qu’une réforme constitutionnelle. Oh, pas une vraie réforme, susceptible de changer la donne, mais des mesures qui dépassent les ajustements auxquels l’insubmersible 5e a pris l’habitude, étant passée 24 fois sur le billard pour des opérations plus ou moins bénignes. Comme nous le faisions observer, quand ça faseye chez les caciques, c’est que les cartes ne sont pas loin d’être rebattues. La crise de confiance est bien là, majeure, avec sa tentation de l’union nationale et sa passion du dégagisme qui disent une seule et même chose : l’espoir d’une république capable de protéger à nouveau l’intérêt général. La tendance à la désobéissance civile, très bien analysée par François Cocq dans un récent billet, est un autre signe tout à la fois de la déliquescence de la société politique et de l’aspiration populaire à une légalité nouvelle, plus respectueuse de la vie et de la dignité humaine.
Le fait est qu’il devient difficilement concevable que le régime passe une fois de plus à travers les gouttes. Rescapé en 2002, avec un peu trop d’avance pour avoir eu vraiment peur, repêché au filet en 2017, dans des conditions minables, le voilà questionné dans ses fondamentaux : l’efficacité et la stabilité, deux chimères tout droit échappées des Trente Glorieuses et du fécond imaginaire gaullien. Stable, la 5e ? Plus trop, depuis que l’extrême-droite s’invite à son élection reine. Efficace ? Pas vraiment, si on en juge par les meilleures performances des régimes parlementaires pour combattre l’épidémie de covid-19. L’Allemagne, la Suède, même l’Espagne et l’Italie : chacune a fait mieux dans son genre. Pas toujours en termes de mortalité, si ce décompte macabre a du sens, mais dans leur capacité à gérer la crise en bonne intelligence avec la société. Sans même parler des miettes du Commonwealth, Nouvelle-Zélande en tête, où le Covid-19 a glissé comme l’eau sur les plumes d’un canard. A contrario, les régimes à exécutif fort se sont pris le mur de face : tant ceux qui croient encore pouvoir se parer du beau nom de démocratie (États-Unis, Brésil), que ceux qui n’ont jamais guigné ce qualificatif galvaudé (Russie, Chine, etc.). Qu’il semble loin, le temps pourtant si proche où les exemples autoritaires étaient cités avec force louanges par nos observateurs nationaux.
L’échec cuisant des despotats à juguler efficacement l’épidémie est-il une garantie, chez nous, contre la tentation autoritaire ? Que nenni. Depuis longtemps nous n’avions pas marché sur une si étroite ligne de crête. Tandis que le gouvernement de Sa Majesté Emmanuel Ier, qui a eu tout faux, sur toute la ligne (impréparation sur les masques, sur les tests, sur les lits, convocation des élections municipales, confinement trop tardif, déconfinement non concerté, revirements à qui mieux mieux, etc.), renvoie l’avenir à la « responsabilité de chacun », Le Pen attend son moment pour ouvrir un feu nourri. Son argument sera simple, imparable, et tiendra en un chiffre : le nombre de morts, auquel succédera un discours à double-fond dont le premier mot sera « frontières » et le dernier « État ». Nul doute que l’héritière des antigaullistes (pas les républicains, mais ceux de la collaboration et de l’OAS) saura, elle, se servir des instruments de la puissance : le pouvoir de dissolution, l’initiative législative, le pouvoir de nomination, l’armée, etc., sans compter toutes les lois liberticides que la lâcheté, le conformisme et l’électoralisme ont glissées pour elle dans la corbeille de la mariée. Tout cuit dans le bec, on vous dit. La droite dite « républicaine » espère revenir aux affaires ? Elle ferait mieux de s’accrocher au bastingage.
Par les temps qui courent, chaque regard sur l’état de notre société politique semble devoir nous conduire à la même question : est-il encore possible d’échapper au pire ? Sans doute, voulons-nous croire, mais le passage est étroit comme le chas d’une aiguille.

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