C’était un cortège sans bords ni fin, sans queue ni tête. De la République à la place de Clichy, en ce 17 octobre 2026 : le flot inexorable, incoercible des espoirs et des luttes, porté par la meilleure partie de l’âme humaine – celle qui unit sans dominer. De mémoire de manifestant.e cela ne s’était plus vu depuis… depuis quand, déjà ? – une telle joie d’être ensemble, à la fois si pareils et si divers. Et l’étincelle, cette fois-ci, est venue de la jeunesse, qui formait en ce jour une bonne moitié de l’effectif : « Pas d’fric, pas d’lycée. Pas d’lycée, pas d’avenir. Pas d’avenir… pas d’avenir ! » Boulevard de Magenta, à peu de distance du métro Barbès, une famille immigrée sort au balcon pour encourager la foule : deux enfants dansent, le père tape de sa cuillère sur une casserole ; une clameur s’élève, immense. Côté Anvers, une chauffeure de taxi fraie tranquillement son chemin, en klaxonnant : « ce n’est qu’un début, etc ». Pour l’accompagner : un homme fait tournoyer une bannière tricolore. Cette France-là est née en 1789 et le clame haut et fort. Mais comme l’eau depuis a coulé sous les ponts, elle se rappelle aussi bien un autre 17 octobre, il y a soixante-cinq ans, lorsque tant de grands-pères des enfants d’aujourd’hui furent jetés en Seine par la police de Papon. Et entre les revendications lycéennes et contre la vie chère, elle n’oublie pas non plus le sort des Palestiniens, dont le drapeau flotte parmi quelques exemplaires collectors de gilets jaunes : Punk’s not dead. Syncrétique, elle commémore comme elle préfigure. Elle est cette société révoltée en butte au macronisme finissant : aveugle, sourd et brutal, et qui rejoue, avec certes plus de doigté dans l’exécution, la partition des « modérés » de juin 1848. Elle est plus encore celle qui se prépare à combattre le lepénisme triomphant ; joyeuse, un rien bravache, elle voudrait conjurer le pire, mais sait devoir s’y attendre.
Le soir venu, toutefois, la question de savoir comment cette « pierre rejetée des bâtisseurs » pourrait devenir « pierre d’angle » nous revient en boomerang. Les incendies, les foyers d’une stupide insurrection nous laissent mortifiés et intranquilles. À Limoges, la « maison commune » a en partie brûlé. Ici, là, un peu partout, des destructions, des exactions qu’il nous faut bien regarder en face, parce que leur nature n’a plus rien à voir même avec les attaques du « bloc » contre les « symboles du capitalisme ». Mélenchon s’est-il hissé à la hauteur de la situation en affirmant que « ceux qui partagent » son combat « n’ont rien à faire dans le pillage et le saccage » ? S’il n’est pas le grand manitou dépeint par un gouvernement peu avare de manipulations grossières, il porte pour l’avenir une responsabilité historique : celle-là même qu’il a voulu s’adjuger en se faisant – non sans talent, non sans excès – le catalyseur des colères. Longtemps, il a marché sur un fil, entre spontanéisme et action institutionnelle. L’équivoque doit à présent cesser : « dignitas et gravitas. »
C’est ce même dilemme, qui traverse et de plus en plus fracture le mouvement social, que nous devons trancher si nous voulons nous donner la moindre chance de transformer politiquement l’aspiration au changement. On ne peut pas ignorer les critiques utiles adressées par Simon Weil aux partis politiques. Mais on ne peut pas non plus ignorer le rôle central des forces d’organisation dans le progrès social. Or, jusqu’à présent, LFI a renoncé à en être une, préférant se consacrer à la conquête des esprits et des voix. D’un autre côté, les partis de la gauche traditionnelle ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Si bien qu’au total, jusqu’à présent, personne ne semble vouloir assumer la fonction essentielle d’un pouvoir auquel beaucoup pourtant disent prétendre : celle de gardien l’ordre – c’est-à-dire de la paix civile. En son temps Royal avait eu cette belle formule : l’« ordre juste ». Et Sarkozy, avec son cynisme habituel, avait rétorqué : « L’ordre juste, c’est juste de l’ordre ». La violence policière disproportionnée, physique et psychique, déployée ces dernières semaines contre la jeunesse, nous rappelle qu’il n’en est rien. Mais comment faire triompher dans les urnes un principe de justice si l’on ne sait convaincre l’électorat qu’il pourra advenir « en ordre » ? Et comment, à supposer qu’on y parvienne, le mettre en application sans le concours des « forces de l’ordre » ? Voilà un problème tout aussi pressant que les revendications sociales que nous portons. Et, en l’état, bien plus délicat à résoudre.


