Tombeau pour Alain Paker, par un ami de Saint-Denis

On dit que la mort égalise tout. Et cependant le monde ne cesse de nous prouver le contraire. En effet, quand certains sont commémorés pour leur vaine gloire, la plupart sombrent dans l’oubli : leur départ n’afflige que ceux qui restent. Ainsi ai-je vu, en d’autres temps, se succéder dans la même nef les obsèques d’un sénateur où se pressait tout le ban et l’arrière-ban, et celles d’un éboueur, peuplées du seul cri de sa mère. Mort d’un notable, mort d’un prolétaire ; mort d’un prince dont le gisant de marbre défie les siècles dans les transepts d’une nécropole royale, et mort d’un humaniste aussi dionysien que Louis VI le Gros, mais parti sans tambour ni trompette.

Alain Paker était, si Rostand veut bien me prêter ses mots, « inconnu du profane ». Pour cause : toute sa personne semblait y faire barrage. Son embonpoint, son allure vaguement dépenaillée – une éternelle veste de coton, des mocassins élimés –, résistaient imperturbablement au règne des apparences. Établir seulement un contact avec lui supposait tout d’abord d’attraper la belle clarté de ses yeux globuleux, derrière ses doubles ou triples foyers, puis, de fouiller la profondeur absconse d’un timbre de voix qui, le plus souvent, se perdait dans un bouc plus ou moins fourni selon la saison. Une fois ces étapes franchies, il fallait encore savoir se faire humble devant quelqu’un qui l’était foncièrement, bien qu’il eût eu toutes les raisons de jouer les importants. 

De fait, la conversation avec Alain était parfois ardue. Dès les premiers mots, des noms, des dates, des références de toutes sortes vous croulaient dessus telles les galeries mal étayées d’une mine en plein coup de grisou. Voyant la route ainsi coupée, hors des voies aisément praticables de la sociabilité la plus superficielle, nombreux durent être celles et ceux qui, rebutés, rebroussèrent chemin. Vu de l’extérieur de sa caverne, le placide camarade passait pour un être à part, un touche-à-tout hypermnésique capable, outre ses compétences en calcul mental, de vous entretenir en détail d’à peu près n’importe quel sujet ayant trait à la politique, à l’histoire, à la géographie, à l’actualité internationale, au cinéma, à la musique ou aux spécialités de nos terroirs. Par paresse – cette pente naturelle de l’intelligence –, l’on pouvait être tenté d’attribuer à un don étrange, reçu au berceau, ce qui tenait surtout, me semble-t-il, d’une véritable discipline de la connaissance. Car Alain je crois aimait apprendre autant pour le plaisir des choses sues que pour celui d’y accéder et, plus encore, de les partager. Et s’il aimait partager, c’est qu’il aimait les gens.

Par moment impressionnante, voire déroutante, sa personnalité n’était toutefois jamais écrasante. Tout au contraire, animé par cette conviction aujourd’hui presque anachronique qu’il y a quelque chose de bon en l’être humain et qu’il est possible de l’y faire croître et s’épanouir, à condition d’avoir des services publics forts et un État social digne de ce nom, il élevait ses interlocuteurs, avec grâce et bienveillance, sans jamais en avoir l’air. Oser franchir l’éboulis pour s’engager dans le puits de mine, c’était à coup sûr découvrir un trésor d’humanisme, d’humour et de délicatesse… et s’enrichir soi-même. Pendant le peu d’années qu’il m’a été donné de le croiser, j’ai eu cette chance. Ce fut pour moi une belle rencontre. J’aime à penser que, pour d’autres raisons sans doute, il partageait mon sentiment.

L’ami de nombreux Dionysiennes et Dionysiens nous a quittés subitement, en ce début d’été qui fut pour nous tous comme une saison en enfer. Peu de jours auparavant, nous avions descendu ensemble, avec ma compagne Margot, qui l’appréciait tout autant que moi, le rideau métallique de la coopérative alimentaire dont il était devenu, de fait, le pilier — lui, vieux militant communiste parmi les libertaires, comme l’a justement relevé Michel Ribay, du Blog de Saint-Denis. J’ignorais alors que c’était sa dernière séance, que jamais plus nous n’entendrions sa voix ni ne verrions sa silhouette à nulle autre pareille et pour cette raison même si attachante. Saisi d’une inquiétude, je lui avais écrit dans la semaine, pour lui proposer de lui faire une course, au besoin. Il ne m’avait pas répondu. 

Non, décidément, la mort n’égalise pas tout. La tienne, Alain, laisse un vide dont personne ne peut sonder la profondeur, à la mesure de ta culture et de ton humanisme à jamais engloutis. Quelques heures après en avoir appris la nouvelle, longeant, le cœur triste, les ombres de notre basilique nationale, j’ai eu ce genre de pensée que la mort d’un être affectionné réveille même dans les têtes les moins portées au surnaturel. L’espace d’un instant, j’ai songé que tu aurais désormais ta place parmi les drôles d’esprits qui hantent les contreforts de ce monument si emblématique de ta ville – et de tellement plus. Et que peut-être, de là-haut, tu veillerais sur nous.
Où que tu sois à présent, je ne doute pas que tu veuilles bien me pardonner cette légère entorse au matérialisme. Peut-être même celle-ci suscitera-t-elle l’un des sourires pleins de malice dont tu étais coutumier.

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