Qu’est-ce qu’une révolution

Les événements récents m’ont conduit à deux reprises à « prendre la plume ».
Une fois à chaud, une autre avec quelque recul.
Ceci toujours dans le but de clarifier mes pensées.
Si possible : d’y voir plus clair.
Mais dans ces billets je n’ai abordé qu’un aspect secondaire du problème qui m’occupe.
J’y reviens donc pour envisager le principal.

De fait, un mot important nous est tombé dessus cet automne, avec les premières gouttes de pluie : celui de « révolution ».
Il y a quelques semaines encore il aurait pu paraître fou.
Mais les flammes du 17-Octobre lui donnent des reflets qui peuvent, selon les cas, interpeller ou inquiéter, révulser ou galvaniser.  
Certains il est vrai font profession de brandir cette idée partout et tout le temps, comme une disposition de leur caractère.
On ne s’étonnera donc pas qu’ils saisissent l’occasion tant attendue chaque fois qu’elle semble se présenter.
Il est plus rare cependant qu’une possibilité en apparence si subversive fasse vibrer les ondes de l’audiovisuel public.
En effet, d’après une information entendue sur Radio France, dans les jours qui précédèrent la mobilisation du 31 octobre, « les réseaux sociaux », cette redoutable machine à fantasmes, ont été le lieu d’« appels à la révolution ».
Je ne consulte pas pour ma part les réseaux sociaux.
Mais cet écho parvenu jusqu’à moi ne laisse pas de m’interroger.
Que vivons-nous ?
Et d’abord, qu’est-ce qu’une révolution ? 

Au sens littéral, c’est un retour aux principes.
Un ressourcement.
Un réalignement du légal et du légitime.
(Ce second terme étant bien entendu susceptible des interprétations les plus diverses, il ne saurait être pris sans pincettes…) 

Une révolution intervient donc lorsque celui-ci et celui-là se disjoignent.
Elle résulte à proprement parler de cette dissociation.
Rappelons-nous plutôt.
D’un côté : la monarchie et les trois états ; de l’autre : la nation et le « tribunal de l’opinion ».
Quelque chose cloche.
Acculé par une crise budgétaire sans précédent, le roi, pour lever l’impôt, doit résoudre cette aporie.
S’il est le père de la patrie, il en a le pouvoir.
Il lui suffirait pour cela de traiter tous ses enfants à égalité, sans préférence pour les deux aînés – celui qui tient la croix et celui qui tient l’épée.
D’un coup, les « Gaulois » croient se rappeler qu’ils ont été libres.
Qu’ils ont eu des assemblées.
Que même Charlemagne, leur conquérant de Germanie, avait soin de consulter ses « Francs », au Champ de Mai, avant de prendre ses capitulaires.
Alors, six cents bourgeois tout de noir vêtus, élus par le Tiers pour porter ses doléances, entreprennent de remettre les pendules à l’heure.
Et le peuple fait en sorte que les mauvais génies de la Cour n’aillent pas les dérégler encore.

Dans un premier temps, la royauté, renvoyée à la place symbolique qu’elle n’aurait jamais dû quitter, fut invitée à accepter ces bases régénérées.
Mais comme elle était restée à l’heure d’antan, elle chuta.
Par la lettre comme par l’esprit, le beau mot de république, d’ailleurs, évoquait mieux l’heure d’aujourd’hui – l’outre neuve du vin nouveau.
Lorsque le « Père » fut mort on crut même devoir refondre le calendrier, pour mieux l’accorder au rythme des saisons et consacrer ainsi l’entrée dans une ère inédite. 

Deux cent trente ans et quelques révolutions plus tard, nous vivions encore sur les acquis – les conquis ! – de cette toute première, qui fixa les principes et tint un certain nombre de ses promesses.
Cependant, nous avions oublié qu’il nous fallait périodiquement remonter les pendules.
Que depuis Rousseau, tous les républicains se doivent d’être un peu horlogers.   

À ceux qui n’ont pas trop à se plaindre de l’histoire, celle-ci semble toujours toucher à sa fin.
Pourtant elle reparaît sans cesse, réveillée par d’autres, qui ont moins de raisons de se satisfaire du présent.
Ce n’est donc pas un détail que le tic-tac du temps ait été d’abord martelé par une jeunesse venue nous parler d’avenir.
Le symbole est limpide.
Mais comme on feint de l’ignorer, elle en revendique d’autres.
Elle entonne la Marseillaise.
Elle s’empare du Tricolore.
« Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple », disait Danton, ce héros de la IIIe République.
Elle ne dit pas autre chose, mais elle affirme plus encore. 

Ce décalage horaire dont elle est le signe, la jeunesse le sait béant.
Ce n’est pas pour rien qu’elle appelle à manifester contre la vie chère.
Après avoir demandé s’il est encore permis de croire en demain, elle demande pourquoi l’on ne peut plus, aujourd’hui, vivre décemment de son travail.
Elle demande aussi, et peut-être surtout, pourquoi dix millions de Français ne sont pas considérés sur le même pied que les soixante millions restants.
En fraternité.
Avant d’essaimer dans tout le pays, n’a-t-elle pas jailli de ses banlieues, ce creuset de la France actuelle ? 

« Tant que CNews sera là, nous ne commencerons pas la conférence de presse », assène, au sortir de Beauvau, une syndicaliste lycéenne, avec un aplomb à nous faire rougir de honte et de fierté – honte de nos compromissions, fierté qu’une jeune femme de dix-sept ou dix-huit ans entreprenne de les laver à grande eau.
Une semaine plus tôt, le racisme, l’islamophobie ont frappé Trappes, la fameuse « république islamique en miniature » du RN.
Un mort et cinq blessés, dont une enfant.
Aurions-nous tout oublié ?
Pire : n’aurions-nous rien appris ? 

Alors, quelle suite, quelle fin à tout cela ?
La République instituée retournera-t-elle d’elle-même aux principes ?
Pour l’instant, elle n’en manifeste aucune intention.
Aux commandes depuis une décennie, les mêmes qui ne cessent d’exiger des autres des gages de républicanisme en sont, pour leur part, bien avares.
Prompts à déployer les CRS, ils regimbent lorsqu’il s’agit de taxer les riches pour financer et l’École et le reste.
En d’autres termes : de faire la République en actes. 

C’est pourtant là qu’est le nœud gordien.
Mais comment le trancher ?
Par une « révolution » ?
Peut-être.
En un sens.
Si l’on veut.
Une démocratie peut-elle perdurer sans concevoir parfois de grands changements, qui en raniment l’esprit ? 
N’est-ce pas à ce prix que la nôtre a survécu et s’est épanouie, de Front populaire en Mai-68 ?
Voire, plus sobrement, plus souterrainement, mais non moins sûrement, à travers le long cheminement des consciences ? 
Car « révolution » n’est pas synonyme de « grand soir ».
Il ne faudrait pas confondre les fins et les moyens.
Il faudrait bien plutôt se méfier des moyens qui trahissent les fins.
Nous n’avons pas vocation à singer les spectres, mais à inventer sans cesse de nouvelles formes d’exister. 
À preuve : ce mouvement social qui, malgré les embûches semées sur sa route, se poursuit dans la dignité.

Il semble donc bien qu’à un moment ou à un autre, l’espoir doive succéder au désemparement.
Désemparement de voir nos institutions paralysées de l’intérieur – occupées par un pouvoir fantomatique, hors de portée d’une gauche éparse, convoitées par une extrême droite résolue – et menacées, de l’extérieur, par la violence croissante. 
Mais espoir d’une jeunesse qui secoue le vieux monde, d’un mouvement social qui reprend vie, de vastes morceaux de France qui cherchent leur commune cohérence dans le concret social plutôt que dans les chimères identitaires.
Étrange syzygie qui nous recouvre d’ombre, sans masquer complètement la lumière.

En renseignant votre adresse électronique, vous consentez à recevoir les notes de blog publiées sur vudelabutte.fr, conformément à notre politique de confidentialité. Il vous est possible de vous désabonner à tout moment.

Ce contenu a été publié dans depuis lors (février 2023-...), avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *