L’histoire est une affaire bien frustrante.
On ne cesse jamais d’y prendre part, et pourtant, on doit le plus souvent se contenter de la commenter.
Cela est particulièrement vrai lorsque, emportée par son élan, elle se mue en une machine apparemment inarrêtable, lancée à toute vapeur vers l’abîme.
Comme si de vastes logiques, parfaitement rodées, mais nous échappant pour une large part, conspiraient ensemble à notre perte.
Je suppose qu’il en va ainsi de notre époque, du monde en général, et en particulier d’une France qui marche à l’élection présidentielle du pas fébrile mais inexorable des condamnés.
Bien sûr, rien n’est jamais « écrit ».
Comme c’est le propre de l’humain d’être la cause de ses propres malheurs, pourquoi ne lui appartiendrait-il pas d’y mettre lui-même un terme ?
Dans ses Réflexions sur les causes de l’oppression sociale, Simone Weil a fait cette remarque frappée au coin du bon sens : « Les moralistes vulgaires se plaignent que l’homme soit mené par son intérêt personnel ; plût au ciel qu’il en fût ainsi ! L’intérêt est un principe d’action égoïste, mais borné, raisonnable, qui ne peut engendrer des maux illimités. »
C’est donc que d’autres forces sont à l’œuvre qui nous conduisent – en apparence, incessamment – à réactiver nos atavismes destructeurs.
L’histoire – encore elle ! – nous apprend cependant que même ces vieux instincts ne sont pas invincibles.
Que pour y échapper, ou les tenir à distance, il suffit parfois, pour parler trivialement, de « prendre du recul ».
À ce sujet, on peut se demander avec Carl Jung, envisageant l’Europe en ruines, si « en définitive, la meilleure façon de servir la société et les hommes ne serait pas de commencer chacun par soi-même, d’essayer d’abord et uniquement sur sa propre personne, dans sa propre économie interne, les réformes prêchées à tous les carrefours ».
Si nous avons un peu progressé depuis le massacre des tranchées et les pensées qu’il suscita chez le fondateur de la psychologie analytique, c’est cependant moins parce que de telles réformes auraient été accomplies, que parce que l’expérience collective nous dévie – pour l’essentiel, malgré nous –, des chemins de perdition où nous égarons périodiquement.
Mais si elle nous prévient contre la reproduction à l’identique des erreurs passées, nos vieux travers ont la peau dure, et usent de maints subterfuges pour nous faire commettre, sous d’autres formes, d’autres folies.
Ainsi, bien qu’ayant suscité un « refoulement de la conscience raciste », selon les termes de Colette Guillaumin, la mémoire des crimes de la Seconde Guerre mondiale ne peut à elle seule nous prévenir contre la décomplexion de la parole xénophobe, spécialement islamophobe, et du discours de haine qui le catalyse et lui donne dès à présent des applications concrètes – tout en lui en préparant d’autres, à une autre échelle.
Ainsi également, le souvenir des régimes totalitaires ne suffit pas à nous vacciner contre les gouvernements et partis illibéraux qui prétendent aujourd’hui même agir au nom de la souveraineté populaire.
De fait, la violence qu’on pensait abolie ou du moins marginalisée à l’extrême n’était que refoulée.
De cette pulsion de destruction aujourd’hui particulièrement active, les manifestations publiques, « autorisées », que je viens de citer, ne sont d’ailleurs que les plus évidentes ; bien d’autres se développent, dans toutes les sphères de la société, et parce qu’elles s’apparentent à ou se confondent avec des entreprises criminelles ou délictueuses, sont au contraire dénoncées comme illégales ou immorales.
Encore une fois, où que l’on regarde, l’impression est celle d’une conjuration puissante des parts les plus sombres de nos inconscients, et, symétriquement, d’une atomisation généralisée des consciences, renvoyées « chacune en sa chacunière ».
On se figure aisément que de tout cela il ne peut sortir rien de « bon » – entendu comme l’état dans lequel les humains se croient permis de vaquer aussi sereinement qu’il est possible à leurs occupations, à leurs bonheurs, aux tâches qu’ils se donnent.
L’étonnant, pour revenir et nous en tenir à la situation en France, est que « la politique », censée depuis Aristote nous permettre d’atteindre ici-bas au « souverain bien », apparaisse aujourd’hui impropre à cette fin, voire prenne une part non négligeable à la conjuration contre la conscience dont nous parlions à l’instant.
Il suffit pour s’en convaincre de discuter avec des concitoyen.nes de tous bords, ou de lire les études qui rendent régulièrement compte de la défiance généralisée vis-à-vis des institutions, du débat public, etc.
C’est peu dire cependant qu’une telle mise en concurrence des pis-aller ne place pas toutes les options sur un pied d’égalité.
En effet, tandis que l’extrême droite aborde la campagne présidentielle poussée par un vent puissant, le centre-droit s’effondre sur lui-même, et l’on voit mal, en l’état, comment la gauche pourrait reformer à son profit un quelconque « front républicain ».
Dans ce paysage désolé, la faiblesse singulière de « la » gauche française est en effet l’élément le plus déconcertant.
Se peut-il que l’aspiration à la justice sociale soit si forte, et le camp qui en fait son cheval de bataille, si faible ?
Certes, un monde « sens dessus dessous » comme le nôtre constitue pour les partis réactionnaires une formidable chambre d’écho.
Dans un espace submergé de fantasmes, toute parole politique exigeante est reçue comme l’est, dans l’eau, le bruit émis à la surface.
Mais comme cette circonstance a priori commune à tous les pays occidentaux n’empêche pas les progressistes de faire meilleure figure à peu près partout ailleurs, elle ne peut expliquer pourquoi ceux-ci plafonnent, en France, à un tiers des intentions de vote.
Certainement, ce rabougrissement – ce racornissement ? – a des causes multiples.
Après les violences du 17 octobre 2026, qui ont si évidemment « fait le jeu de l’extrême droite », je ne crois pas hasardeux d’en proposer une, à titre d’hypothèse : le rapport naturellement conflictuel de la gauche à l’ordre.
Dans toute société, l’ordre est à l’origine le fait des puissants auxquels il garantit la jouissance paisible de leur statut et de leurs biens.
La gauche vient donc au monde contre l’ordre qui opprime, pour en établir un nouveau, qui libère.
C’est son mantra et sa raison d’être, partout et en tout temps.
Jusqu’à présent, sous nos latitudes, l’histoire du camp démocratique et social consista précisément à prendre conscience de sa capacité à subvertir l’ordre injuste pour en faire un « ordre juste » (rendons à Royal ce qui revient à Royal).
La Révolution de 1789 s’y employa « à gauche » après que les patriotes furent allés siéger de ce côté de l’Assemblée lors des débats sur le droit de veto.
Auparavant, dès la fin du Moyen Âge, les états généraux avaient planté de premiers jalons « démocratiques ».
Par la suite, le mouvement social et les diverses variantes du socialisme gouvernemental, accompagné par de formidables mouvements populaires, transformèrent l’État en une véritable « fédération de services publics » (Duguit).
Comme nation républicaine et démocratique nous sommes pour l’essentiel le fruit de ces luttes.
Il faudrait veiller à ne pas laisser ce fruit pourrir.
Problème : pour une raison x – le « traumatisme » du quinquennat Hollande et notamment la « loi travail » et ses suites ? –, le complexe originel fut réactivé.
Résultat : l’ancienne dialectique entre participation au mouvement social et prise en charge des affaires publiques s’est brisée.
Soit qu’ils n’aient plus le ressort suffisant pour en assumer le deuxième terme (PS), soit qu’ils cultivent une insoutenable équivoque autour de l’« ordre républicain » (LFI), les « partis » de gauche se condamnent à un rôle de contre-pouvoir certes plus facile à endosser que l’ingrate assomption des prérogatives régaliennes.
Le point d’arrivée probable de cette forme d’abandon n’est que trop connu : victoire probable de l’extrême droite, puis marginalisation, voire criminalisation de l’opposition, atteintes massives aux libertés, renoncement aux droits que la veille encore on jurait de conquérir sur la barricade, oppression des minorités.
Comme on l’a vu dans nos rues ces derniers temps, certains esprits particulièrement exaltés espèrent un tel effondrement comme le germe d’un renouveau.
Comme quoi l’eschatologie peut être aussi bien marxiste que chrétienne – et même anarchiste, pour peu qu’on ait vraiment mal digéré la pensée libertaire.
Le réel, par contre, est infiniment plus décevant. Le mal amène souvent le pire et n’est en tout cas jamais la condition du bien.
C’est pourquoi la tâche des humains qui prétendent le combattre ne peut être que de travailler patiemment à la construction du mieux.
Heureusement, l’histoire – toujours elle ! – nous rappelle que cette tendance n’a rien de fatal.
Elle résulte d’une configuration particulière, « faite de main d’homme » et susceptible d’être défaite mêmement.
La société est polarisée ?
Dont acte : tout y concourt.
Mais alors, voulons-nous contribuer à l’apaiser, ou à la tendre plus encore ?
L’expérience humaine n’a-t-elle pas été suffisamment prodigue en grandes catastrophes pour que nous puissions nous croire vaccinés à jamais contre cette seconde tendance ?
Par ailleurs, n’observons-nous pas que l’hégémonie culturelle se réalise d’elle-même, souterrainement, autour des enjeux sociaux, écologiques, démocratiques ?
Dès lors, n’importe-t-il pas de la consolider politiquement plutôt que d’œuvrer à la fracturer ?
À propos, l’idée me poursuit depuis quelque temps qu’un virage a été raté aux législatives de 2022, et que nous ne cessons depuis lors d’accélérer vers le mur.
Je poserai ici trois questions pour engager chacun.e à se faire un avis.
Passe-t-on du statut de groupe trublion (17 députés) à celui de socle d’une possible future majorité parlementaire (75 députés) sans réformer sa manière de faire ?
Quand il a pris des années à Le Pen de se rendre « fréquentable », est-il bien raisonnable d’en perdre autant à chercher le résultat inverse ?
Enfin, quand on a progressé dans cette voie avec une si remarquable résolution, peut-on espérer que quelques formules d’entre-deux-tours suffisent à rassembler assez d’électeurs autour de sa personne, même au nom du combat sacré contre l’antifascisme ?
Personnellement, j’en doute, mais comme le scénario d’une extrême droite au pouvoir est le pire qui puisse nous arriver, je ne demande qu’à être détrompé.
À bien y repenser, je me demande si ce qui a manqué, si ce qui manque à la gauche, ce n’est pas une forme de centralité : centralité dans le débat public bien sûr et donc au préalable vis-à-vis d’elle-même.
La gauche actuellement est doublement hémiplégique, et comme ses deux moitiés se haïssent, elle est complètement paralysée.
Jadis la chute du PC a conduit à l’hégémonie du PS. Puis l’hégémonie du PS à ses compromissions, ses compromissions à son rejet, et son rejet, enfin, au succès de la FI.
There and back again ; la nature a horreur du vide.
Cet espace apparemment réduit entre les deux principaux pôles ne reste-t-il pas à défricher ? À cultiver ?
Avec un autre projet que de servir simplement de canal de communication entre deux adversaires ?
C’est à voir.
Dans le monde des humains il n’existe pas de remède miracle : il n’y a que des individus et des collectifs aptes ou non à influer de manière décisive sur le cours des choses, pour le meilleur ou pour le pire.
Le public ne l’ignore pas et ce n’est pas pour rien que le De Gaulle de Baudry a connu un tel succès.
« Il n’y a plus de main assez blanche pour guérir les écrouelles », écrivait Chateaubriand à propos de la monarchie restaurée, à la veille du sacre fantoche de Charles X.
Sans doute.
Mais y en aurait-il pour simplement assumer pleinement une responsabilité historique ?
En commençant par prendre en compte toutes les données du problème ?
Est-il interdit d’espérer ?
Je ne voudrais pas terminer cette réflexion libre sans m’expliquer sur un sentiment désagréable que j’aurais pu faire naître chez le.la lecteur.ice qui aurait eu la patience ou la politesse de me lire jusqu’au bout.
Était-il bien décent d’accabler autant la gauche sans citer l’un des principaux responsables de la situation où nous sommes ?
Faire de Macron la source de tous les maux étant devenu un sport national il est vrai que j’aurais pu sans difficulté m’y adonner.
Même quand on sait raison garder, les griefs ne manquent pas, et le « traitement » du mouvement lycéen – sa silenciation, sa répression – n’est assurément pas le moindre.
Cependant un ensemble de considérations tenant toutes à la même idée m’a conduit à emprunter un chemin différent.
À ce stade du pourrissement de notre vie publique et face à un si grand péril, je le crois plus fructueux.
Je lis ailleurs chez Jung (quand plonge dans une pensée, on aime approfondir) : « Savoir ce qui manque à l’autre est de peu de valeur. Ce qui est intéressant, c’est ce qui nous manque, car là, nous pouvons agir. »
Une variante de la parabole de la paille et de la poutre ?
Je n’attendais rien du macronisme.
J’attends beaucoup en revanche d’une gauche républicaine, démocratique et sociale.
Apte à comprendre la société en faisant y compris avec ce qui chez elle dépare, déplaît.
Pour se donner vraiment les moyens de la transformer.


