de l’insurrection à la légalité

L’époque est à l’insurrection. Partout en France, le spontanéisme se substitue aux mécanismes éculés du dialogue social : il déjoue tous les plans et renouvelle toutes les tactiques.

En occupant les ronds-points, en marchant chaque samedi dans les villes, les gilets jaunes ont remis à l’ordre du jour la question démocratique et sociale.
Un an après le début de leur révolte, le mouvement contre la retraite à points a embrayé, d’une ampleur sans précédent, poussant la grève jusqu’à l’épuisement, débordant les cortèges syndicaux, démissionnant en masse des hôpitaux, jetant les robes d’avocat aux pieds de la garde des sceaux ou bravant les gaz lacrymogènes en tenue ignifugée.
Entre-temps, des citoyennes et citoyens de tous horizons avaient récolté plus d’un million de signatures pour la défense des biens communs, quand d’autres investissaient carrefours et centres commerciaux pour alerter sur l’effondrement qui vient.

En quelques semaines, toutes les luttes ont convergé jusqu’à en former une seule, animée par un même constat : quand l’exercice des droits politiques ne suffit plus à faire entendre la voix du peuple, la mobilisation sans trêve, l’action d’éclat, la désobéissance civile sont ses seuls recours.
Mais pour quel résultat ?

Médiatiquement, le succès est complet. La société du spectacle a été battue à son propre jeu. Elle n’est pas tout à fait K.O., mais elle est sérieusement sonnée. Il n’est pas un pince-fesse officiel, pas une sortie ministérielle qui ne redoute l’irruption d’une protestation auquel aucun plateau de télé ni aucun écran n’auront échappé.
La riposte policière, le ton martial de l’exécutif, la furie des éditorialistes en témoignent : les « élites » sont sur la défensive, acculées sur le terrain où elles tenaient depuis des lustres la position dominante. La bataille culturelle n’est certes pas encore gagnée, mais les oubliés de la société politique sont revenus au cœur de la mêlée avec la rage de vaincre.

Politiquement, pour l’instant, le résultat est nul.
Le RIC n’a pas été instauré, l’ISF n’a pas été rétabli, les retraites vont être inexorablement ratiboisées, ADP sera bientôt vendu à l’encan et les promesses écologiques sont en train de passer par pertes et profits.
Aucune des revendications n’a été reprise par le pouvoir, qui se contente de mesures catégorielles et organise ce faisant sa propre fuite en avant. Même sa réforme constitutionnelle, pourtant fondamentalement conservatrice, a été mise au rancart.

Dans l’ombre, sa forme la plus autoritaire et redoutable attend patiemment son heure.

Alors, que faire ?

Pousser plus loin l’audace ? Si l’agitation a cette vertu nécessaire d’éveiller les consciences, chacun perçoit, dans l’incoercible raidissement de l’exécutif, les effets pervers de la dialectique de la violence et de l’ordre.

Espérer un dénouement électoral ? Les municipales ne changeront rien à l’affaire. Elles surcoteront les anciens partis et enkysteront encore un peu plus l’extrême droite dans le paysage. Quant à la présidentielle, si le système électoral nous force à avoir les yeux rivés sur cette échéance maudite, dont nous pressentons qu’elle pourrait être un levier puissant, l’histoire nous enseigne cependant qu’à trop compter sur l’élection, il arrive qu’on récolte la dictature. Rappelons l’exemple des parlementaires de l’éphémère IIe République, qui crurent pouvoir congédier Bonaparte et finirent congédiés par Napoléon.

Par quelque extrémité qu’on prenne le problème, convenons qu’un mouvement populaire ne peut avoir que deux issues : la légalité ou la disparition.
Puisqu’il ne peut être question ni de révoquer la légalité, ni de se laisser enfermer dans les cadres de la légalité actuelle, alors nous devons préparer les conditions de la légalité future.

Les revendications sont nombreuses et foisonnantes. Leur place n’est pas dans la rue, mais dans les palais des institutions moribondes.
La République doit redevenir l’outil de réalisation des aspirations populaires. L’actuelle ne le permet plus :  il faut donc engager un processus constituant.

Comment ce processus sera-t-il déclenché ? Quelle forme prendra-t-il ? Réinventer la souveraineté n’est jamais chose aisée. Pensons à ceux de 89, qui mirent fin à huit siècles de monarchie et de société d’ordres pour proclamer la liberté et l’égalité.

Notre tâche est moins vaste, mais tout aussi vertigineuse.

Une certitude toutefois s’impose : la possibilité d’une nouvelle république a déjà germé dans les esprits.
Il est acquis désormais que le système ne peut être seulement réformé. Que la monarchie présidentielle et la réduction de la citoyenneté à l’élection sont les principaux obstacles à la transformation démocratique, sociale et écologique.
Il est acquis également que la Ve ne garantit plus les droits qui étaient la condition sine qua non de son avènement.

Le mouvement populaire a proclamé un double principe : démocratie et dignité.
Ces mots doivent être replacés au cœur du contrat social.
Certains figurent déjà dans les textes : il faut les réaffirmer. D’autres sont propres à notre temps : il faut leur donner force de loi.
Séparés par les logiques économiques dévastatrices à l’œuvre depuis un tiers de siècle, les droits sociaux et les droits civiques doivent être réunis. La consécration de l’initiative populaire dans l’ordre constitutionnel est particulièrement inévitable.

Afin que l’idée constituante ne reste pas une chimère, elle doit devenir un mot d’ordre.

Elle doit s’imposer dans la rue, dans les débats et dans les campagnes électorales, shunter la logique de la personnalisation, substituer des questions ouvertes aux questions fermées qui étouffent depuis trop longtemps l’intelligence collective.

Alors, peut-être, elle pourra devenir réalité, et rendre ainsi à toutes les citoyennes et à tous les citoyens leur droit imprescriptible à décider de leur avenir commun.


Cette tribune a été publiée le 8 mars 2020 par mes camarades de Reconstruire.org, dont l’astucieuse devise est : « Pour que ceux qui commandent ne soient plus ceux qui commentent ». Bravo à eux pour leur travail de reconstruction du peuple.

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