en guise d’introclusion

Vu de la butte est né en février 2019. Il sera, à l’avenir, moins régulièrement nourri qu’il ne l’a été jusqu’ici, et sa rubrique « histoire au présent » est d’ores et déjà classée en archives. La raison en est que je rédige désormais une chronique bimensuelle pour QG, le webmédia initié par Aude Lancelin à l’été 2019. Baptisée « Contre-pouvoir », cette chronique est aussi l’occasion de faire de l’«histoire au présent», mais en modifiant légèrement ma démarche, en la canalisant, en lui donnant un but et un thème : confronter le Pouvoir en scrutant ceux qui l’exercent et le convoitent. En cette année présidentielle, en cette année de tous les mirages et de tous les dangers, je crois que cela fait sens.

« Contre-pouvoir » a commencé alors que je venais de terminer la rédaction d’un essai, résolument historique, mais non dénué de liens avec le thème évoqué à l’instant. Les moments où l’on suspend une activité pour en entreprendre une autre étant propices à la prise de recul, j’ai ressenti la nécessité de jeter un regard rétrospectif sur les textes publiés ici. À la relecture, ce regard m’est apparu d’autant plus indispensable. Autant en effet les mouvements sociaux des dix-huit mois écoulés entre la fin 2018 et le début 2020 avaient en quelque sorte précipité mes pensées et ma plume dans un tourbillon sans fin, autant les mois de ralentissement du Covid-19, le travail plus silencieux sur un sujet plus dense, m’ont obligé à me déprendre de cette sorte de graphomanie, dont je questionne désormais les ressorts et les résultats. Je souhaite partager ici cet exercice d’autocritique, sous forme d’introduction conclusive (à moins que ce ne soit l’inverse…), ce qui nécessite au préalable une brève remise en contexte.

En février 2019, donc, j’ai commencé à écrire ces pages, saisi par un formidable sentiment de liberté. Après des années de décantation, d’interrogations, de prises de conscience, j’avais soldé ma « vie d’avant » – à droite –, démissionné d’un mandat local, quitté un emploi, et je m’affirmais enfin « de gauche »,  si l’on veut bien accorder encore un peu de crédit à ce mot forgé par le temps et les luttes[iii]. Je venais de publier un petit livre, Géographie de l’histoire de France[i], dont la rédaction avait été achevée une année plus tôt. Le présent blog s’inscrivait dans la continuité de ce premier essai, espace de liberté virtuelle destiné à approfondir, à la lumière d’une actualité revue et corrigée par l’irruption des Gilets jaunes, certaines des pistes que j’y avais entrouvertes. Très peu de temps après, je retrouvais un engagement politique, notamment en participant à la création des Constituants, groupe informel « choral », comme le décrivait une amie également impliquée dans l’initiative, fondé sur ce double constat que notre pays était dans une sorte d’impasse démocratique et que le soulèvement populaire pouvait rebattre les cartes. Parallèlement, enthousiasmé par l’acuité du regard de Marx sur la France des années 1848-1871 et par l’intérêt de son analyse pour comprendre la France d’aujourd’hui, j’écrivais un second essai – destiné à paraître un an plus tard – Marx rapatrié[ii]. Dans la même période, je recommençais aussi à « militer », au sens le plus classique du terme, dans le cadre d’une des listes «citoyennes » conduites par la France insoumise à Paris, pour les municipales.

La boucle aurait pu être bouclée… et cependant elle ne l’a pas été. En me découvrant « de gauche », j’avais éprouvé ce sentiment exaltant du voyageur devant un continent nouveau ; or je sais aujourd’hui que mon exploration de ce continent n’est pas terminée. Jamais, heureusement, les pensées ne sont définitives. Elles sont toujours mobiles, ductiles, tâtonnantes. Hugo a écrit « chaque homme dans sa vie/s’en va vers sa lumière »[iv]. Je revendique sans état d’âme la cohérence de ce métamorphisme. Rien n’est plus idiot que la fidélité butée, lorsqu’elle nous place en contradiction avec notre liberté d’être, de penser, de nous déterminer par rapport à un problème ou une série de problèmes. Ceci dit, les pensées s’affinent, s’affûtent ; le mouvement n’exclut pas une certaine forme de tension vers un but – il ne faut désespérer de rien.
Ainsi, les réflexions que m’ont inspirées une actualité toujours mouvante, mais également de nouvelles lectures, de nouvelles discussions, devaient me mettre à distance de mes expériences les plus récentes, en conservant ce qui m’y semblait fructueux, en laissant de côté ce qui m’y semblait problématique, en cherchant à en vérifier les angles morts. En sachant gré à mes derniers engagements militants de ce qu’ils m’avaient apporté, j’ai compris que pour ce faire, je devrais cheminer seul un moment, me faire mes propres idées sur les choses, sans renoncer, bien sûr, à la perspective de l’engagement collectif – point focal de ma pensée depuis tant et tant d’années.

Cette remise en contexte étant faite, j’en viens au contenu du blog, dont je voudrais commencer par revendiquer le caractère pamphlétaire, avant de pointer les pièges dans lesquels j’ai pu tomber, en pratiquant ce registre, par enthousiasme, colère, empressement. Je crois en effet dans le genre pamphlétaire, dans la nécessité démocratique de la critique, dans l’utilité de chroniquer, pour soi-même et pour les autres, la marche du monde, dans l’urgence pour chaque individu de confronter les faits et leur(s) narration(s) aux principes, dans l’expédience, enfin, de la satire, pour déposséder les puissants et les cuistres de leur magistère, et je n’ai pas hésité à employer chacun de ces outils, avec plus ou moins de bonheur, de manière plus ou moins opportune. Ceci dit, le recul aidant, l’histoire avançant, je ne peux ignorer les limites de ce même exercice : l’hypercriticisme et ses corolaires que sont le manichéisme et le relativisme, l’impossibilité d’aller au fond des sujets, la surexploitation du style au détriment, parfois, d’une analyse plus sèche mais plus roborative, le risque d’une moquerie indifférenciée, ambivalente, peut-être dangereuse, dans la période brûlante où nous sommes, lorsque l’incisivité du discours apparaît aussi nécessaire que la capacité à soupeser chacun de ses mots au trébuchet.

En partie, le fond du propos a été moulé par sa forme. Le genre bref est celui de l’urgence – urgence de l’écriture, urgence du sursaut face au danger de l’extrême droite, urgence de la « révolution citoyenne » face aux injustices de toutes sortes, face au dérèglement climatique, etc. Il y a là-dedans quelque chose de paradoxal, imprimé par l’époque, car je ne crois pas avoir cessé d’adhérer à l’idée que toute transformation démocratique et sociale profitable procède non pas d’une unique solution éruptive, mais d’une multitude de combats et d’apprentissages ; que, partant, l’intérêt du mouvement social et populaire est plutôt d’œuvrer, par le bas, par les côtés, à la construction d’une société plus conforme aux principes de liberté, d’égalité, de fraternité, que de rôder autour de l’obsession d’un grand soir toujours gros de périls. Malgré ces préventions, j’ai écrit comme dans l’espoir d’une solution immédiate, d’un événement nébuleux et salvateur, en nourrissant une sorte d’eschatologie démocratique.
Le genre bref est également celui d’un éternel recommencement, de la répétition de notions utilisées comme slogans, symboles de ralliement, arguments d’autorité, souvent insuffisamment questionnées et confrontées aux faits pour être vraiment performatives. Il me semble après coup que je me suis trop souvent contenté de cette manière invocatoire, au lieu d’aller chercher au fond des choses. En somme, j’ai parfois soufflé dans des mots comme s’il s’était agi des trompettes de Jéricho ; mais les murailles de nos têtes, les murailles de nos injustices sont bien plus solides que ne l’étaient, dans la légende biblique, les murailles de la cité cananéenne.

Ainsi du concept de « peuple », que j’ai abondamment mobilisé. Beau mot s’il en est !, mais dont la force d’évocation discursive, littéraire, peut surpasser la matérialité politique et sociale, au risque d’enfermer les luttes populaires dans un schéma romantique, de faire précisément du peuple un objet plutôt qu’un sujet de l’histoire, à la merci de stratégies toujours à double-tranchant, naviguant sur des mers semées d’écueils. Je ne crois pas m’être trop fourvoyé dans cette voie, mais j’ai en revanche plus souvent convoqué l’idée du peuple que je n’ai cherché à le regarder tel qu’il est, comme ensemble, nécessairement composite, des citoyens et des producteurs. La centralité de certains combats m’a échappé, comme partie intégrante d’une lutte des classes que je convoquais cependant sans relâche – je pense ici essentiellement aux combats féministes, antiracistes, écologistes. Si je ne me crois nullement qualifié, légitime à parler de tout, je crois en revanche qu’il n’est de regard juste, de discours pertinent et percutant sur une époque, que ceux qui s’efforcent d’en saisir tous les aspects ; je crois que seule une vraie intelligence du monde peut rendre le monde vraiment intelligible. Non loin de ce mot de « peuple », un autre est quelquefois venu se glisser, sous ma plume, pour former avec lui un couple antagonique non dénué d’ambiguïtés : le « système ».  Par ce vocable attrape-tout, j’ai voulu désigner le capitalisme et/ou le régime constitutionnel (aberrant) de la 5e République. En y pensant un peu plus, en prenant plus le temps, j’aurais eu soin de qualifier et de distinguer ce(s) « système(s) » pour prévenir toute mésinterprétation… et peut-être aussi toute confusion dans mes propres raisonnements. La précision, le souci de l’exactitude ne nuisent pas à la critique sociale « systémique », bien au contraire.

De la même manière, j’ai agité de grandes dates de notre histoire (française et humaine) au moment où elles refleurissaient dans nos rues : 1789, 1848, 1871, etc. Une chose, toutefois, est d’invoquer l’histoire comme une formule magique, une autre est de rechercher, dans le passé, des feux pour éclairer le présent. Sous cet aspect, j’ai sans doute péché par stakhanovisme, et je souhaite rappeler ici la sagesse de la minorité au Conseil de la Commune, qui, le 1er mai 1871, s’était récriée contre l’institution d’un grotesque pastiche du « Comité de Salut public », y voyant un « retour (…) à un passé qui doit nous instruire sans que nous ayons à le plagier »[v]. Le lien entre passé et présent m’occupe évidemment beaucoup, mais dans cette seule mesure où il aide à penser, à dépasser, c’est-à-dire où il ne claquemure pas dans la répétition formelle de ce qui a été fait, parfois réussi, parfois raté.

Enfin, l’approche trop constamment militante et polémique comporte un autre travers : celui de s’intéresser trop peu aux faits pour ce qu’ils sont, de leur préférer une interprétation permettant leur intégration dans un schéma préétabli. Ceci s’est vérifié dans un billet récent, « Les zouaves du Capitole », où je n’ai pas suffisamment décorrélé le caractère factieux de l’insurrection du 6 janvier à Washington, qui était un fait en soi, d’une lecture sociale, d’ailleurs à nuancer, de l’électorat trumpiste. La capacité à hiérarchiser les priorités et les dangers ne déshonore jamais le sens critique. Réflexion faite, il me semble que j’aurais pu, non pas renoncer à mon raisonnement ni aux idées qui le composaient, mais articuler autrement ces dernières, insister plus sur le danger mortel de l’insurrection d’extrême droite, autoritaire, raciste, antisémite – car c’en était une. Autant que ma manière ironique de traiter le sujet, le désir de pouvoir lui attribuer, non pas une cause ou un sens, mais la cause ou le sens qui arrangeaient ma vision des choses a pu obscurcir mon propos.

Mais je ne voudrais pas terminer sur l’impression d’une longue fustigation : cela ne rendrait pas compte de l’opinion que j’ai de ce blog. Dans ces pages, je n’aurai pas trouvé le Graal, et cette quête ne faisait d’ailleurs pas partie de mon programme de départ. À défaut d’avoir déchiffré les énigmes de notre modernité, du moins ai-je entrepris de mettre au jour ce qui me tient à cœur, ce qui me tient tout court, à ce point de mon engagement d’individu et d’auteur : la révolte contre tous les mythes, contre toutes les fables dont nous avons fait nos maîtres – le pouvoir, la hiérarchie, l’autorité indiscutée… –, ces expédients conçus pour faire accepter, de gré ou de force, la répartition extraordinairement inégalitaire du bonheur entre les êtres. Et parce qu’en la matière, on n’est jamais si bien servi que par soi-même, la conviction, éprouvée par les faits, que personne ne lutte mieux contre l’oppression, contre l’injustice, que celles et ceux qui les subissent ou en ont acquis l’expérience. Au passage, je constate que, dans mon premier billet, publié le 13 février 2019, j’ai employé le mot « anarchie » dans le sens que lui donnent les dictionnaires[vi]. Une grosse année plus tard, je n’aurais pas fait cet affront à la pensée libertaire, que je commençais à découvrir avec profit : j’aurais plus exactement écrit « désordre ». Je vois dans ce jalon, dans cette évolution, un signe de ma disponibilité à rechercher ce qui fait société par-delà nos vieilles lunes.

Avant de laisser les lectrices et lecteurs que cette autocritique n’aurait pas rebutés se faire leur propre avis sur les textes qui suivent, on me permettra de citer La Fontaine :
« On le peut, je l’essaie : un plus savant le fasse. »[vii]


[i] Paris, Cerf, 2019.
[ii] Paris, Cerf, 2020.
[iii] Ce qui signifiait alors pour moi : interroger la légitimité de toute autorité, passer au crible le « roman national » et réfuter l’identitarisme que j’avais vu s’imposer dans la droite parlementaire, ne plus tenir les inégalités pour une donnée irréductible de l’histoire, ni la dérégulation de l’économie pour sa pente inexorable, croire à nouveau dans la capacité de l’humanité à s’entendre et des individus à accéder à une vie meilleure par l’action collective, toutes choses auxquelles je m’étais heurté, des années durant, après en avoir accepté et intériorisé de grands bouts, dans un non moins grand moment d’égarement. C’était ramasser, en quelque sorte, le fruit de l’arbre de la connaissance, après dix années d’un idiotisme savamment cultivé par moi-même comme par le système de convictions non questionnées dans lequel je m’étais inséré de mon propre chef.
[iv] Les Contemplations, « Écrit en 1846 ; Écrit en 1855 », https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Contemplations/%C3%89crit_en_1846_%E2%80%93_%C3%89crit_en_1855.
[v] Bernard NOËL, Dictionnaire de la Commune, Paris, Fernand Hazan Éditeur, 1971.
[vi] Voir sur ce point l’introduction de Normand Baillargeon dans L’Ordre moins le pouvoir, Histoire & actualité de l’anarchisme, Marseille, Agone, 2008 [1999].
[vii] Fables, « Contre ceux qui ont le goût difficile. » https://fr.wikisource.org/wiki/Fables_de_La_Fontaine_(%C3%A9d._Barbin)/1/Contre_ceux_qui_ont_le_go%C3%BBt_difficile.

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